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Le retour

J’affectionne particulièrement la saison hivernale pour son silence et la léthargie qui l’accompagne. En revanche, dès le mois de mars, c’est le réveil de la nature et le bonheur d’assister au retour des oiseaux migrateurs. Leurs chants stimulent mon ouïe engourdie. Assurément, le printemps s’installe.

 

Le respect des oiseaux en période de nidification

Pour plusieurs photographes animaliers, le printemps est une période intense, car bientôt, le feuillage camouflera leurs sujets préférés. Pour d’autres, c’est le commencement de la quête de belles images d’oiseaux. Le photographe peut déceler dans la nidification des opportunités intéressantes; une fois le nid repéré, il s’assure d’un endroit propice où il peut braquer son appareil photo. Attention! Tout observateur doit se rappeler le but ultime du retour tant attendu des migrateurs : la reproduction. Veiller à la continuité d’une diversité faunique s’avère un privilège et un devoir! À priori, la nidification semble un événement simple et sans complications. En réalité, c’est une période cruciale et complexe, un moment précieux, intime et si fragile qu’on ne peut le perturber, pire encore, le compromettre. 

Déjà, une forte pression s’exerce dès la ponte, alors que plusieurs causes naturelles peuvent mettre en danger la couvée : incendies de forêt, tornades, maladies, parasites, etc. Certains Anatidés, telle la femelle du canard colvert, peuvent pondre une dizaine d’œufs1 qu’un seul prédateur peut anéantir. Ajoutons à cette liste l’impact des agents anthropiques (pensons aux activités humaines comme le déboisement qui nuit grandement à la nidification de plusieurs espèces aviaires). Il est inacceptable pour un photographe d’exercer une pression supplémentaire en s’installant trop près d'un nid : une hardiesse qui peut empêcher le retour de l'adulte désirant nourrir sa progéniture. Des conséquences désastreuses peuvent aussi survenir à la suite de la visite d’un photographe zélé : retirer ou couper des branches pour mieux voir les oisillons les expose davantage aux prédateurs, aux intempéries et même au soleil trop ardent. Le choix de l’emplacement d’un nid n’est pas le fruit du hasard et toute perturbation de l’environnement immédiat peut entraîner des séquelles importantes. Un nid au sol dont on dégage les alentours afin d’avoir une meilleure visibilité pour photographier les poussins, c’est aussi tracer un chemin pour les prédateurs! Au nom de la Nature, réfléchissons aux actes que nous posons! 

Il existe un endroit au Québec où l’action du photographe n’a pas d’impact notable sur la nidification : le parc national de l’Île-Bonaventure-et-du-Rocher-Percé en Gaspésie où nichent des milliers de fous de Bassan. Ce paradis offre la possibilité de photographier les oiseaux sans les déranger. Il faut néanmoins respecter l’aire de nidification en demeurant dans les secteurs bien délimités du parc. 

Plume
Plume
 
Gauche : Cette plume, ramassée au sol lors de la mue des oiseaux, affiche le « miroir », partie colorée que
possède la plupart des canards barboteurs et qui contribue  à l’identification de l’espèce. (Canard colvert)
Droite : Rectrice bouclée du Canard colvert mâle. On y devine la silhouette d’un oiseau!
 

 

Comment amener les oiseaux devant votre objectif?

La période qui précède la nidification peut s’avérer très intéressante et productive pour le photographe, sans entraver le travail des volatiles. En fait, vous pouvez contribuer à la construction du nid et cela, dans votre cour! Il s’agit de coincer entre les délicates branches d’arbustes de petits bouts d’ouate, de ficelle, de morceaux de tissu, de plumes, de tiges séchées, etc. Je qualifie le tout de « période d’offrandes ». L’oiseau en quête de matériaux n’aura qu’à tirer sur le présent pour l’en déloger. Il est libre de les cueillir, car c’est lui qui décide de s’approcher de la cache ou de la fenêtre qui vous camoufle. Préparez vos offrandes dès la fin du mois d’avril et déposez-les dans un endroit soigneusement choisi. 

Faites un inventaire des plantes hôtes dont l’arrière-plan est foncé (ex. : une haie de cèdres). Éliminez les angles où se retrouvent des éléments disgracieux (clôture, cabanon). Pensez à la lumière. Si vous désirez travailler avec l’éclairage matinal ou si vous préférez la lumière en fin de journée, assurez-vous que l’oiseau en sera éclairé et laissez dans l’ombre l’arrière-plan afin de bien découper votre sujet. Évitez le contre-jour (lumière face au photographe), car l’oiseau sera sombre. Favorisez la lumière latérale (de côté) ou la lumière frontale (dos au photographe). Ainsi se dessine un petit point de lumière dans l’œil de l’animal qui lui confère une vivacité.

En été, un abreuvoir ou bain d’oiseau peut favoriser de beaux clichés. Tout près, vous pouvez installer quelques branches où se dirigeront les oiseaux, attirés par l’eau. Cadrez alors les branches sans y voir le bassin d’eau. N’oubliez pas de soigner l’arrière-plan afin qu’il soit agréable et qu’il n’attire pas l’attention au profit de votre sujet (évitez le ciel nuageux, etc.). Si vous pouvez installer une cache permanente, de belles occasions s’offriront à vous. 

Vous pouvez prolonger l’expérience en incluant dans votre aménagement paysager un choix judicieux de plantes qui attirera la gent ailée durant la belle saison. En automne, les graines de rudbeckies, d’échinacées, de tournesols et les fruits du sorbier feront les délices des oiseaux et le bonheur du photographe. 

Un peu d’ouate pour le bonheur de l’oiseau et du photographe! (Moineau domestique)
 

 

L’avantage de bien se préparer

Pour le photographe animalier, la capture de belles images repose davantage sur une minutieuse préparation que sur la chance. Pour obtenir des photographies d’oiseaux intéressantes, il faut d’abord développer ses connaissances sur le sujet. Les guides d’identification2 et autres livres de référence comme Les oiseaux nicheurs du Québec3 sont des atouts indispensables. Le photographe connaissant les mœurs d’une espèce sera en mesure d’être au bon endroit au bon moment! Ensuite, il ne faut surtout pas négliger l’étape suivante : l’observation. À l’aide de jumelles et de lunette d’approche, le sujet peut être observé discrètement sans entraver ses déplacements. Certaines espèces ont un territoire assez limité, ce qui offre l’occasion d’accumuler de précieuses informations sur leurs comportements. Ces données permettront au photographe d’anticiper les mouvements de l’oiseau et ainsi saisir des instants particuliers. 

Avant même d’installer le matériel photo, trois points sont essentiels pour réussir de bons clichés : la patience, le contrôle des émotions et le respect du sujet. Les meilleures photos sont réalisées quand l’oiseau est en confiance. L’approche doit se faire doucement, sans mouvements brusques, avec calme et assurance. Évitez de regarder constamment votre sujet comme un prédateur surveillant sa proie! N’oubliez pas que le silence est de mise. Une cache peut s’avérer utile auprès des espèces qui tolèrent difficilement la proximité de l’humain. Parfois, pour éviter le stress d’un sujet, le photographe peut se couvrir de jute (tissu beige utilisé pour protéger les haies en hiver) ou d’un ensemble de camouflage où seul le bout de l’objectif est visible.

En choississant une grande ouverture de diaphragme,
il faut bien faire la mise au point dans l’œil du Grand Héron.
 

 

Conseils techniques

Évidemment, en photographie animalière, les téléobjectifs sont très utiles, particulièrement les focales de l’ordre de 300 mm et plus, afin d’obtenir un plan suffisamment rapproché sans toutefois nuire à l’animal. Rappelez-vous que sur un boîtier plein capteur, une focale de 300 mm est bel et bien de 300 mm. Cependant, sur un boîtier dont le capteur est plus petit que 24 mm x 36 mm, un facteur de conversion doit être apporté pour en connaître la focale réelle. Il faut multiplier par 1.5x ou 1.6x et même pour certains boîtiers 2x (2 fois la focale)! Ainsi, un objectif de 300 mm sur un boîtier Nikon D-300 est en réalité un objectif qui vous offre un angle de 300 mm multipliés par 1.54, donc 450 mm par rapport à un capteur 24 mm x 36 mm. 

Plume
 
Douillet à souhait! Fou de Bassan au repos
le bec enfoui dans ses plumes.
 

Un convertisseur peut être ajouté entre le boîtier et l’objectif pour en augmenter la focale. Un convertisseur 2x la focale installé entre un objectif de 300 mm et un boîtier Nikon D-300 offre en réalité une focale de 900 mm. Cependant, ce convertisseur coupe la lumière de 2 crans! Il existe des convertisseurs 1.7x (perte d’un cran et demi de lumière) ainsi que 1.4x (perte d’un cran de lumière). Les convertisseurs offrent des focales intéressantes; toutefois, ces derniers ont intérêt à être utilisés avec des objectifs fixes (ex. : 300 mm, 400 mm, etc.) ou avec certaines focales variables (zoom) haut de gamme pour un rendement intéressant. Lors de l’achat d’un convertisseur, il faut s’assurer de la compatibilité de ce dernier avec le boîtier et l’objectif. 

Du point de vue de la technique, trois éléments majeurs contrôlent le résultat photographique. Il s’agit de l’ouverture de diaphragme, de la vitesse d’obturation et du ISO. Ces trois données sont interactionnelles. L’ouverture du diaphragme gère la quantité de lumière qui atteint le capteur. Les ouvertures de diaphragme disponibles dépendent de l’objectif que vous possédez et, si c’est une focale variable (un zoom), de la focale. Elles se situent généralement entre f/4 et f/22 ou f/5.6 et f/32. Plus le chiffre est petit (f/4), plus grand est l’accès à la lumière. Toutefois, certaines longues focales possèdent des ouvertures plus importantes, dont f/2.8 (objectif haut de gamme). La vitesse d’obturation, pour sa part, permet de laisser un certain laps de temps à la lumière pour fixer l’information sur le capteur. Les vitesses d’obturation sont définies par le boîtier et souvent s’échelonnent entre 30 s et 1/4000e s. Certains boîtiers possèdent des vitesses plus rapides (1/8000e s). Finalement, le ISO ajuste la sensibilité du capteur à la lumière et son échelle varie selon votre boîtier. En moyenne, elle s’échelonne entre 100 et 3 200 ISO. Certains appareils photo offrent des ISO jusqu’à 12 800 que l’on peut pousser au-delà de 100 0005.

En photographie animalière, une vitesse d’obturation de l’ordre de 1/500e s, 1/1000e s ou plus sera souvent sollicitée afin de figer l’animal en mouvement. Or, en utilisant une vitesse d’obturation rapide, si le ISO est bas (ex. : 100 ou 200 ISO), une grande ouverture de diaphragme sera nécessaire surtout si la lumière qui éclaire le sujet est faible (f/5.6 ou f/4 ou f/2.8 si l’objectif en est muni). Ainsi, le photographe obtient très peu de profondeur de champ (zone de netteté dans l’image*). Il a tout intérêt à bien faire la mise au point en choisissant un collimateur qui vise l’endroit le plus important, soit l’œil de l’animal. Toutefois, ce peu de profondeur de champ permettra la mise en valeur de votre sujet sur un fond flou. 

Par contre, si vous avez besoin d’une plus grande profondeur de champ, entres autres lorsque vous photographiez plusieurs individus, il faudra fermer le diaphragme à f/8 ou f/11 ou davantage. Vous aurez probablement à augmenter le ISO afin d’obtenir une vitesse d’obturation suffisante pour figer les sujets. Si vous travaillez à l’aide d’un trépied **, le choix d’une vitesse d’obturation plus lente favorisera un flou où il y a du mouvement (ex. : les ailes d’un oiseau qui se secoue seront floues) et ceci peut donner des résultats intéressants. 

Exemple concernant la profondeur de champ : 

Boîtier Canon 50D + objectif 300 mm avec une mise au point à 6 m6

Ouverture du diaphragme Distance la plus courte Distance la plus éloignée Total zone au foyer
F/2.8 5.98 m 6.02 m 0.04 m
F/16 5.89 m 6.12 m 0.23 m

 

Lors de la mise au point en mode autofocus, si l’animal bouge constamment, il est important de choisir la fonction dite « AI Servo » ou « C » ou « AF-C » (un raccourci est généralement accessible sur le boîtier). Ainsi, tant que le déclencheur est sollicité, la mise au point s’ajustera au fil du déplacement du sujet et vous permettra une image nette lors de la prise de vue. 

*Quatre facteurs, dont l’ouverture de diaphragme, influencent la profondeur de champ. Le tout sera expliqué en détail lors d’une prochaine chronique.
**Le trépied ouvre des horizons très intéressants en photographie de nature. J’aborderai le tout en détail plus tard.
 

Lorsque les animaux sont en confiance, la photographie prend une orientation plus intéressante et
tous y gagnent. (Huarts à collier).
 

 

Mon expérience avec une famille de huarts à collier

La photographie d’oiseaux demande beaucoup d’attention tant du point de vue de la technique que du point de vue de la composition, et met à contribution la patience! C’est d’ailleurs cette dernière qualité qui m’a permis de photographier de près des huarts à collier. Voici le fait : l’endroit choisi est un lac peu fréquenté afin de minimiser l’impact des contacts. (Si un autre photographe est sur place pour le même sujet, alors je m’abstiens.) Le canot de cèdre avance sans bruit sur une eau à peine ridée. Mon conjoint et moi observons de loin les huarts et tranquillement, nous faisons le tour du lac afin qu’ils s’habituent à notre présence. Doucement, nous nous approchons en tendant l’oreille aux moindres sons et en analysant leurs comportements. Leurs réactions nous guident. Les oiseaux doivent continuer leurs occupations sans manifester d’inquiétude. Yvan stabilise le canot, je fais quelques photos et c’est l’attente. Comme aucun signe de détresse n’est détecté, mon conjoint laisse dériver le canot dans leur direction. Il immobilise à nouveau l’embarcation. Les huarts nourrissent leur progéniture devant nous. Les deux adultes plongent en laissant seuls les petits. Un des oisillons s’approche du canot. Il est si près que je ne peux faire la mise au point. Je l’observe, c’est un privilège! À quelques mètres du canot, l’adulte apparaît avec une petite proie dans son bec. Je note avec quelle délicatesse il offre le poisson à son poussin. Nous avons quitté les oiseaux en espérant que les jeunes atteindront la maturité et se reproduiront à leur tour pour que les générations futures puissent admirer ces fabuleux oiseaux! 

Si petits, si fragiles! Quelques instants après cette image, un des poussins était si près du canot
que je ne pouvais faire la mise au point. (Huarts à collier).

 

La valeur d’une image est en relation directe avec le respect voué à l’animal!

La satisfaction en est que plus grande! 

 

Lucie Gagnon 

 

Galerie d'art virtuelle de Lucie Gagnon : lugaphoto.com

 

Matériel utilisé pour les photographies des plumes :
Boîtier Nikon D-700/objectif 105 mm Micro Nikkor 1:2.8 G IF ED/déclencheur souple MC 30/trépied Gitzo GT 2531 EX et tête GH 2780QR.

Matériel utilisé pour les photographies des oiseaux :
Boîtier Nikon D-200 (petit capteur avec facteur 1.5x)/objectif 300 mm Nikkor 1:2.8 ED/ déclencheur souple MC-30/trépied Manfrotto 055 pro et tête 468 RC.

 

Photos et données techniques :
 
© Lucie Gagnon/OBJECTIF NATURE
 
Fou de Bassan
F/7.1 1/500e s 100 ISO
 
Plume (Canard colvert)
F/45 13 s 100 ISO
 
Rectrice bouclée
F/45 8 s 100 ISO
 
Moineau domestique
F/4 1/400e s 100 ISO
 
Grand Héron
F/2.8 1/160e s 200 ISO
 
Fou de Bassan
F/5.6 1/800e s 100 ISO
 
Huarts à collier
F/4 1/640e s 200 ISO

Poussins
F/4 1/640e s 200 ISO
 
Références :
 
1COTTER, C., Pierre DUPUIS et Derin HENDERSON. « Canard colvert », p. 278 281 dans GAUTHIER, J., et Y. AUBRY, sous la direction de. Les oiseaux nicheurs du Québec : Atlas des oiseaux nicheurs du Québec méridional, Montréal, Association québécoise des groupes d’ornithologues, Société québécoise de protection des oiseaux, Service canadien de la faune, Environnement Canada, région du Québec, 1995, xviii + 1295 p.
 
2PAQUIN, Jean, et Ghyslain CARON. Oiseaux du Québec et des Maritimes, [s. l.], Éditions Michel Quintin, 1998, 390 p.NATIONAL GEOGRAPHIC SOCIETY. Guide d’identification des oiseaux de l’Amérique du Nord, LaPrairie, Éditions Marcel Broquet Inc., 1988, 472 p.
 
3GAUTHIER, J., et Y. AUBRY, sous la dir. de. Les oiseaux nicheurs du Québec : Atlas des oiseaux nicheurs du Québec méridional, Montréal, Association québécoise des groupes d’ornithologues, Société québécoise de protection des oiseaux, Service canadien de la faune, Environnement Canada, région du Québec, 1995, xviii + 1295 p.
 
4NIKON CORPORATION. D 300s, [En ligne], 2010. [www.Nikon.ca/fr/Product.aspx?m=17350&disp= Specs] (Consulté le 25 mars 2010).
 
5BUTLER, Richard. Canon EOS-1D Mark IV, [En ligne], février 2010. [www.dpreview.com/reviews/canoneos1dmarkIV] (Consulté le 25 mars 2010).
 
6FLEMING, Don. Depth of Field Calculator, [En ligne], 2005. [www.dofmaster.com/dofjs.html] (Consulté le 25 mars 2010).

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