Suivez-nous    

Documentaires morbides : un signe des temps

editoPR10-01a

En 1993, mes parents et moi avons réalisé le documentaire In the Company of Moose avec l’encadrement professionnel de l’équipe de production de l’émission The Nature of Things, animée par David Suzuki sur les ondes de la CBC. À la suite de la télédiffusion de nos études basées sur mes contacts de proximité avec les orignaux, le réseau national canadien obtint des cotes d’écoute records! Pour tout dire, notre collaboration avec la CBC fut un succès sur toute la ligne, car nous partagions un but précis avec James Murray, producteur de The Nature of Things : démystifier le langage et le comportement d’un gros gibier réputé dangereux par les chasseurs. 

Photo de la causerie

Rituel d’intimidation entre un mâle dominant et moi

 

La version National Geographic

Encouragé par la popularité de In the Company of Moose au Canada, le distributeur chargé d’en effectuer la vente à l’étranger entama des négociations aux États-Unis avec la très réputée National Geographic Society, espérant voir inclure notre film dans le cadre de ses émissions. Les Américains se montrèrent très intéressés par l’acquisition d’un « droit d’adaptation ». En effet, ils souhaitaient modifier le scénario d’origine, le montage et le contenu narratif, afin de mettre l’accent sur les aspects sensationnalistes des images, dont les soi-disant risques de ma démarche et la dangerosité naturelle de l’orignal. Bref, une version National Geographic de In the Company of Moose aurait perpétué les mythes tenaces que Raynald, Monique et moi nous efforcions de combattre avec objectivité et honnêteté. Consternés par cette proposition, nous avons définitivement fermé la porte à une éventuelle collaboration avec ces spécialistes du documentaire animalier. De plus, l’incident vint jeter un doute sur les films produits par cette institution mondialement reconnue : si elle trouvait naturel de tricher avec la vérité de notre histoire, au nom du suspense et de l’émergence de la mode des aventures extrêmes, le faisait-elle aussi avec les travaux d’autres chercheurs et cinéastes?

Araignée d’eau géante

 

Des documentaires qui n'en sont plus

Cette anecdote témoigne d’un point de rupture avec le rôle traditionnel du documentaire, qui est d’instruire et d’informer le public avec respect. Au cours de la dernière décennie, la tendance au sensationnalisme a bifurqué vers l’exploitation du morbide, ayant pour conséquences le renforcement de vieux mythes, de la peur et de l’horreur inspirées par le monde sauvage. Certains documentaristes et producteurs ont vendu leur âme et trahi leur mission pour suivre le rythme de cette descente télévisuelle aux enfers du mauvais goût. Ils font preuve d’irrespect envers leurs sujets aussi bien qu’envers un public impressionnable. Au Québec, le réseau Canal D diffuse plusieurs de ces coquilles vides enrobées de sang : Cruauté animale, Dévoré vivant, Traque de prédateur, pour ne nommer que quelques-unes de ces séries animalières bâclées, indigestes et saturées d’anthropomorphisme. Les missionnaires qui résistent à la vague, dont nous sommes, tirent désormais leur épingle du jeu en tant que cinéastes marginaux. Pas facile de garder le cap sur l’excellence quand des pros de la BBC et de la National Geographic sombrent plus souvent qu’à leur tour dans la facilité en choisissant les images-chocs et le macabre au détriment de l’information utile!

Je ne crois pas pour autant que les documentaires sur la nature doivent éviter d’aborder des sujets tels que la prédation ou les animaux dangereux pour l’homme. À preuve, dans notre plus récente série animalière intitulée Les Carnets Sauvages, mes parents et moi relatons la chasse spécialisée à l’ours noir menée par une meute de loups du nord de l’Ontario, les habiletés de prédateur du renard roux, la manière brutale dont le martin-pêcheur brise la résistance des écrevisses avant de les avaler tout rond, les précautions que nous prenons pour vivre en paix avec les ours, etc. Vie et mort se côtoient dans la nature et cette loi garantit un équilibre originel que l’homme moderne devrait s’abstenir de juger, de modifier ou pire encore, d’exploiter à des fins contraires à l’intérêt du public et de la nature. Des cadres et des limites à ne pas franchir s’imposent par eux-mêmes dans le traitement du propos et le respect dû aux sujets aussi bien qu’aux téléspectateurs.

 
Martin-pêcheur et écrevisse
Renarde rapportant 4 levrauts et 2 souris sauteuses à ses petits affamés
  Les Carnets Sauvages

 

Respect et amour n'ont plus la cote

Le respect des animaux dicte de ne pas tout montrer, même quand il s’agit de petites créatures. Par exemple, mon père s’abstient de filmer certaines scènes de prédation, des bêtes sauvages malades ou blessées, considérant l’inutilité d’intégrer ces images dans un futur documentaire. Ainsi, l’ultime combat et les cris déchirants d’une grenouille en train d’être happée par une couleuvre resteront à jamais dans le secret des bois… Pourquoi? Parce que couleuvres et serpents ont suffisamment mauvaise réputation sans jeter de l’huile sur le feu, tandis qu’aucune grenouille ne mérite de voir ses derniers instants immortalisés sur pellicule pour nourrir les préjugés des hommes envers les prédateurs ou satisfaire à ses dépens la curiosité morbide de certains voyeurs. Ce qui prévaut pour les reptiles et les batraciens prévaut aussi pour les insectes, les poissons et les mammifères. La vie, la mort et la souffrance des animaux (celles de l’homme aussi) ne devraient pas être relatées à d’autres fins que la compréhension d’un message ou d’une information visant à améliorer la protection et le sort des espèces en cause.

Bébé couleuvre

Jeune couleuvre
 

Par leur contenu macabre et irrespectueux, leur narration superficielle, leurs tricheries et leur anthropomorphisme décadent, les mauvais documentaires qui inondent les ondes véhiculent les messages suivants : la nature est un milieu de vie cruel et hostile à l’homme civilisé; les attaques d’animaux sauvages contre l’homme sont fréquentes et gratuites; une randonnée dans la nature met la vie de l’homme en danger; le prédateur naturel est un tueur en série, un assassin, un meurtrier, un coupable… Hélas! de telles conclusions ramènent la société au Moyen Âge en ce qui touche ses rapports avec la faune. Monsieur et madame Tout-le-monde n’étant pas en mesure de départager le vrai du faux, les téléspectateurs croient les documentaristes et se mettent à douter de la nécessité de protéger cette nature peuplée de monstres sanguinaires, tous ces habitats sauvages où les êtres vivants s’étripent mutuellement pour le simple plaisir de la chose… Ces films à sensations sont tous de véritables nuisances à la sauvegarde de la biodiversité. Négliger la portée subliminale de leurs messages empoisonnés est une grave erreur, d’autant plus que la mode du scabreux et du macabre n’influence pas seulement la production de documentaires animaliers. À vrai dire, on note une nette augmentation de documentaires portant sur des sujets sociaux ou scientifiques préparés et servis comme de la malbouffe, en rafales.

 

Dommage! Elle est saine et sauve! 

Après notre refus de « conclure un pacte » avec la National Geographic, le réseau Discovery Channel acheta la version originale de In the Company of Moose et notre documentaire fut télédiffusé aux États-Unis où il remporta un très grand succès. Quelques mois après la première télédiffusion en sol américain, un appel en provenance de New York me fit sourciller : la recherchiste d’un célèbre talk-show avait vu le film, trouvait mon expérience extraordinaire et m’offrait la chance de venir en parler à son émission. Elle ne manqua pas de me questionner sur l’anecdote de l’orignal mâle dont on voit la charge à l’intérieur de notre documentaire. Je lui expliquai les circonstances exceptionnelles de cet incident : mes parents et moi avions été surpris par le cervidé dans un sentier étroit où l’animal, coincé et pris de panique, avait foncé sur nous à la vitesse de l’éclair pour s’échapper. J’insistai sur le fait que le cerf ne s’était pas acharné sur nous, puisque seule la peur, et non la colère ou l’agressivité, avait inspiré son geste. Je crus avec candeur apprendre une bonne nouvelle à mon interlocutrice en ajoutant qu’aucun d’entre nous n’avait été blessé. Cette dernière révélation déçut la dame en plus de compromettre mon éventuel passage au talk-show. « Nous faisons une émission spéciale sur les gens agressés, blessés ou tués par des animaux sauvages, m’avoua-t-elle, votre histoire ne correspond pas au genre de témoignages que nous recherchons… » Un peu de sang, des membres cassés ou l’un d’entre nous tué par le diabolique Cerbère auraient bien fait l’affaire de cette recherchiste, car de nos jours, une caméra et un trépied réduits en ferrailles par un panache, cela n’impressionne plus personne…

 

Gisèle Benoit

 

Orignaux mâles

Orignaux mâles mangeant des ramilles
Parc national de Jasper, Alberta    
 
Photos
 
Feuilles mortes © Sylvain Langevin – SAS Nature
Rituel d’intimidation entre un mâle dominant et moi En Compagnie des Orignaux 1993 © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Araignée d’eau géante protégeant son nid © Sylvain Jean – SAS Nature
Martin-pêcheur et écrevisse – Renarde rapportant 4 levrauts et 2 souris sauteuses à ses petits affamés Les Carnets Sauvages © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Jeune couleuvre dans mes mains © Florent Langevin – SAS Nature
Orignaux mâles mangeant des ramilles, parc national de Jasper, Alberta, Sur les traces de l’orignal © Les Productions Raynald Benoit Inc.

Vous contribuez directement à l'œuvre et à la mission de la famille Benoit en magasinant sur notre boutique.