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Écologistes et exploitants forestiers qui enterrent la hache de guerre : peut-on y croire?

 

En mai dernier, on annonçait en grande pompe la conclusion d’une entente entre 9 groupes environnementalistes, dont la Société pour la nature et les parcs du Canada (SNAP) et Greenpeace, et l'Association des produits forestiers du Canada (APFC) représentant les plus importantes compagnies qui exploitent les zones boréales du Canada. La bonne nouvelle nous est parvenue par satellite au fond des bois, à notre centre d’étude situé dans le nord de l’Ontario. Selon un communiqué que m’a fait parvenir la SNAP*, les parties ont convenu de protéger environ 72 millions d'hectares de forêt boréale au pays, dont 16 millions au Québec seulement! Le rétablissement et la protection des populations de caribous des bois, durement affectées par les coupes, ainsi que l’application de pratiques de gestion durable de la forêt sont au cœur des buts fixés par l’accord.

Sur le coup, mes parents et moi avons été réjouis de cette annonce. En effet, les forêts de la réserve faunique de Chapleau où nous étudions la faune depuis 15 ans ont toujours été exploitées depuis la création du sanctuaire en 1925. Après l’enthousiasme initial vint l’ombre du doute associé à la question suivante : quels changements cette entente amènera-t-elle dans un habitat où il y a belle lurette que le caribou des bois, le wapiti et le carcajou ont disparu? Est-il trop tard pour se soucier des espèces animales et végétales qui restent?  

Loup
 

Au fil des saisons passées sur un territoire en constantes transformations dues à l’industrie forestière, nous sommes devenus sceptiques et prudents comme le loup. Nous en avons peut-être trop vu pour croire innocemment aux retombées concrètes d’une entente historique qui, disons-le, tombe à brûle-pourpoint pour les compagnies exploitantes, avides de redorer leur blason auprès de la communauté internationale. Notre scepticisme vient du fait que nous avons assisté à la disparition de trop de forêts matures composées d’essences diversifiées et de riches écosystèmes, sous l’action des abatteuses et des bulldozers, pour les voir remplacées par de vastes plantations de pins gris alignés en rangs serrés sur des labours; nous avons vu trop d’avions et d’hélicoptères épandre à répétition des herbicides et des pesticides sur lesdites plantations, en août et en septembre. But des opérations : détruire la repousse des plantes herbacées et des feuillus faisant concurrence aux conifères. Au lendemain des arrosages, mes parents et moi avons vu trop d’ours, de tamias, de grues du Canada, d’orignaux et d’autres créatures se nourrir des fruits, des feuilles et des graines des buissons empoisonnés. 

 Avis public concernant l’épandage de pesticide dans le nord de l’Ontario.
La cueillette des fruits sauvages est interdite pour un an sur les zones affectées.
Malheureusement, la faune ne sait pas lire!
 

Nous avons aussi vu des tonnes d’arbres sains coupés et abandonnés sur place. Un gaspillage tel que les résidants des environs passent après les machines pour convertir une fraction des restes en bois de chauffage! Nous avons également été témoins des séquelles dont à peu près personne ne parle, c’est-à-dire les déchets d’exploitation et de transport jetés sur le bord des routes ou laissés directement dans la nature, sur les parterres de coupe : vidange d’huile à moteur, pneus usés, batteries de camion, carcasses ou pièces de machinerie, bouts de tuyaux de toutes sortes, etc. Sans oublier les impacts de la construction des routes donnant accès aux chantiers! L’été dernier, un lac et un marais servant de refuge à la tortue serpentine ont été asséchés après la réfection d’un ponceau, avec pour résultat la mort rapide de milliers de petits organismes et la destruction de l’habitat de reptiles, de batraciens, de poissons, d’insectes, de mollusques et d’oiseaux aquatiques en pleine saison de nidification. 

Je ne tiens pas à abrutir mes lecteurs en prolongeant la liste de ces méfaits. Je termine par ce constat : il reste peu de secteurs de la réserve faunique de Chapleau qui sont « propres et naturels », car si l’on regarde attentivement le moindre paysage, même le plus sublime, on y découvre quelque part la trace du passage de l’homme. Le laisser-aller de ce territoire, qui jouit pourtant du statut particulier de « réserve faunique », laisse présager que les choses sont encore pires hors de ses frontières. Les engagements pris par l’industrie forestière à propos de la « gestion durable » des 72 millions d’hectares de zones nordiques changeront-ils quelque chose aux pratiques destructrices qui ont cours ici et partout ailleurs?  

Pplantation

Plantation de pins gris après une coupe
 

Mes parents et moi ne nous définissons pas comme des militants écologistes. Nous tentons simplement de mener à bien les objectifs que nous nous sommes fixés en venant nous établir ici, soit d’observer les comportements de la faune. Toutefois, les animaux sont liés aux végétaux et nos études nous prouvent qu’ils sont de plus en plus affectés par les coupes forestières et la rapide dégradation de leurs habitats. Nous ne pouvons plus faire abstraction de cette réalité, mais nous ne sommes pas pour autant pessimistes. Comme plusieurs, nous croyons que le développement économique des régions éloignées, l’exploitation des ressources forestières et la protection de la biodiversité ne sont pas obligatoirement incompatibles. S’il importe de viser haut et grand, à l’image de la fameuse entente intervenue en mai 2010 après 3 ans de négociations ardues, il ne faut pas négliger les nombreux problèmes qui pourraient être réglés avec un minimum de bonne volonté et d’imagination de la part de l’industrie forestière, des élus et des citoyens des localités dont l’économie repose sur la forêt. Pourquoi faut-il toujours l’intervention des environnementalistes pour faire avancer les choses? 

L’avenir nous dira si la hache de guerre est définitivement enterrée entre les groupes écologistes et les membres de l'APFC, ou si l’entente n’aura été qu’un leurre pour les premiers et un bon coup de marketing pour les seconds… Le loup en moi a tendance à croire au piège; quant à la femme en moi, elle espère ne pas être déçue une fois de plus par ses semblables… 

 

Gisèle Benoit

 

Majestueux pin gris
 
Photos :
 
Parterre de coupe dans la réserve faunique de Chapleau, en Ontario © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Loup surpris dans une plantation de pins gris © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Avis public concernant l’épandage de pesticide dans le nord de l’Ontario © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Monique Benoit examinant des résidus de coupe laissés sur place après le passage des machines. © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Pièce d’équipement dans un sous-bois © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Plantation de pins gris après une coupe © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Majestueux pin gris près de notre camp de base © Les Productions Raynald Benoit Inc.

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