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Le développement durable selon maître Castor

 

Depuis le mois d’avril, mes parents et moi observons et captons sur vidéo la vie d’une famille de castors établie dans la baie voisine, à deux pas de notre camp. Outre sa forme ronde, la cabane de bois des rongeurs ressemble étrangement à la nôtre : rustique, bien adaptée à son milieu, propre et confortable. Aucune perte d’espace et de chaleur, aucun luxe. Manifestement, les humbles bâtisseurs ont construit leur gîte dans un souci d’efficacité, de commodité et de sécurité, tout en respectant les manières de faire transmises de génération en génération par leurs ancêtres. Capables de prouesses techniques et de constructions élaborées en milieu aquatique, les castors sont admirables sur plusieurs plans.   

Castor se régalant

Les castors se régalent des feuilles, des branches et de l'écorce de trembles.

 

Portrait d’un bâtisseur

Le castor a évolué en fonction d’une incroyable adaptabilité aux milieux aquatiques tels les lacs, les rivières et les marais de l’hémisphère nord. Ses pattes arrière sont larges et palmées pour lui faciliter la nage, tandis que sa queue aplatie lui sert d’appui lors de ses travaux sur la terre ferme et en eau peu profonde. Il utilise aussi cet appendice pour frapper l’eau avec fracas dans le but d’informer ses congénères de la présence d’un prédateur. Ses incisives tranchantes et sa puissante mâchoire lui permettent de couper de gros arbres, notamment des trembles dont les feuilles, l’écorce et l’aubier constituent un de ses mets préférés. 

Manipulation d'une branche

Courts et délicats, ses membres avant se terminent par une « main » très adroite à saisir et manipuler des matériaux et de la nourriture (branches, divers végétaux) et autres objets. Les longues griffes de ses doigts l’aident à peigner sa fourrure très prisée à une certaine époque. (Les peaux de castor étaient tellement populaires en Europe que les trappeurs canadiens ont failli éliminer l’espèce au cours de la première moitié du XXe siècle.)

En plus de ses attributs physiques, l’évolution a doté ce grassouillet rongeur de capacités intellectuelles que je n’hésite pas à qualifier d’intelligence. Calme, réfléchi et clairvoyant, avantagé par une bonne mémoire et un sens de l’organisation passablement complexe pour un animal, le castor peut modifier l’environnement de façon spectaculaire pour l’adapter à ses besoins particuliers. À partir d’un ruisseau, il crée un lac en construisant des digues d’une solidité étonnante. Il partage donc plusieurs des qualités de l’homme, ce qui lui a valu, de la part des Amérindiens, le surnom d’Amik qui signifie « le petit frère qui parle ». En effet, la voix du castor ressemble aux gémissements d’un enfant. En s’approchant sans bruit de la hutte, on peut facilement écouter une famille de rongeurs jaser à l’intérieur.

Le loup est le principal prédateur des castors.
 

 

Castor et branche

 

Coopération et développement durable

L’observation du castor nous a permis d’apprécier sa sociabilité. Nous estimons que de 10 à 12 individus habitent la cabane voisine de la nôtre, nombre qui suggère la présence d’un couple reproducteur et de jeunes de différents âges. Tous les membres de cette famille cohabitent en harmonie et participent aux travaux d’entretien de la hutte et des barrages. Les plus expérimentés initient les plus jeunes; chacun apporte de la nourriture aux bébés nés au printemps, même quand ceux-ci commencent à s’aventurer à l’extérieur par les ouvertures servant d’entrée et de sortie à la cabane. Je pourrais parler de leur propreté, de leur ingéniosité, de leur caractère enjoué et du rôle prédominant de la matriarche au sein de la hiérarchie familiale. Or, c’est l’aspect écologique de leur mode de vie qui m'émerveille : les castors construisent des maisons vertes, des barrages et des étangs généralement profitables à l’ensemble de la faune. Plus admirable encore, ils recyclent les restes de nourriture et les litières usagées en matériaux de construction!

Castor et ramille

Pesant en moyenne 30 kilos, un castor adulte consomme quotidiennement une énorme quantité d’écorces, d’aubier, de branchettes et de feuillage. Quand le plan d’eau est libre de glace, la nourriture est habituellement transportée, à la nage, dans les parages de la hutte pour y être mangée en toute sécurité. Par la suite, les branches et les troncs grignotés sont placés sur la hutte ou le barrage. Il en va de même pour les montagnes de résidus éparpillés autour de la hutte durant la saison froide. Servant de garde‑manger tout l’hiver, les imposantes réserves de nourriture empilées près de la cabane en automne deviennent, au printemps, un entrepôt de bois disponible pour la rénovation des digues et des abris. De plus, les boues submergées entourant la hutte sont constituées de « déchets domestiques » que les castors recueillent à grandes brassées au moment opportun. Les débris et la vase ainsi récupérés au fond de l’étang sont utilisés pour calfeutrer la hutte et les barrages, car en séchant, ces matériaux consolident les structures et assurent une meilleure qualité de vie aux propriétaires des lieux. Tel est le développement durable selon maître Castor! Rien ne se perd, rien ne se crée! On vit selon ses besoins et ses moyens sans nuire à ses voisins. 

Intérieur galerie
 
Les résidus de bois mangés par les castors sont disponibles
pour la rénovation des digues et des abris.
 
 

Progrès, surconsommation et développement industriel se font trop souvent
au détriment de l'environnement.

 

Le développement selon Homo sapiens

Pour l’homme moderne, le mot « développement » prend toute sa signification quand l’adjectif « économique » y est rattaché. Se développer, c’est faire de l’argent, toujours et encore plus d’argent, peu importe les conséquences sur l’environnement et les communautés censées bénéficier dudit développement. Amik, ce petit frère qui parle, dirait que l’argent ne se mange pas; Homo sapiens, le grand frère qui parle plus fort que le petit, est convaincu du contraire et il ambitionne de posséder plus qu’un toit sur sa tête et son pain quotidien. En comparaison des façons de faire inhumaines des êtres humains et de leur obsession maladive à consommer, les transformations environnementales des castors peuvent servir d’exemple et être considérées comme durables, car elles sont faites en fonction des besoins réels de l’espèce, sans gaspillage ni esprit mercantile.

 

Chercher le courant

Nos observations récentes sur le peuple castor coïncident avec notre découverte de l’excellent documentaire Chercher le courant. La première fois que j’ai visionné ce film dédié à la majestueuse rivière Romaine, menacée par des projets de barrages hydroélectriques, j’ai pleuré. La seconde fois, j’ai été saisie d’une vive colère, puis d’un sentiment de révolte accompagné d’une profonde désillusion à l'égard de notre gouvernement.

Chercher le courant est un documentaire de Nicolas Boisclair et Alexis de Gheldere, narré par Roy Dupuis, président de la Fondation Rivières. Il relate le périple d’une équipe multidisciplinaire lors de sa descente de la Romaine, l’une des dernières rivières sauvages de la Côte-Nord, au Québec. Leur but est de faire connaître au public les beautés incomparables de cette voie d’eau digne de la création d’un grand parc national. Chercher le courant s’avère un pèlerinage grandeur nature à saveur de requiem. La force du documentaire consiste à opposer la splendeur de la Romaine et la richesse de ses écosystèmes aux projets d’Hydro-Québec. On saisit vite la gravité et l'inutilité de cette profanation dont les coûts pourraient bien dépasser 8 milliards de dollars; un saccage irréversible perpétré pour l’exportation d’électricité sur les marchés états-uniens, dont seuls les contribuables québécois paieront la note. En effet, selon la Fondation Rivières et plusieurs spécialistes, pour être concurrentielle, Hydro-Québec devra vendre à perte aux Américains les kilowattheures produits par les centrales de la Romaine. D’ici 2018, les ménages québécois seront alors obligés d’éponger le déficit d’exploitation par des hausses de 30 % sur leur facture d’électricité. Pourquoi une telle aberration? Parce que notre système politique est devenu un simulacre de démocratie où les lobbys industriels tiennent les ficelles du pouvoir pour leurs propres intérêts, au détriment de la volonté exprimée par le peuple. 

 

Loin des yeux, loin du cœur…

Les manifestations contre les gaz de schiste ont attiré des foules parce que cette industrie polluante menaçait nos campagnes, notre cour et notre eau potable. Quand la destruction survient dans un milieu sauvage où presque personne n’a encore mis les pieds, il est difficile de mobiliser la population. Loin des yeux, loin du cœur… Le 1er août dernier, une manifestation contre le projet de barrages sur la rivière Romaine a rassemblé une quinzaine de personnes devant l’Assemblée nationale, à Québec. Ce faible taux de participation démontre bien tout le travail de sensibilisation qu’il reste à accomplir pour valoriser les habitats sauvages auprès du public. Je lève mon chapeau à la Fondation Rivières, aux artisans du documentaire Chercher le courant et à tous ceux et celles qui œuvrent pour briser le mépris et l’indifférence contribuant à laisser la voie libre à des projets ignobles comme celui qui menace la rivière Romaine.

Le public a été convié à signer une pétition pour manifester son opposition au projet de barrages sur la Romaine. En août dernier, la SAS Nature a envoyé un communiqué à ses quelque trois cents membres afin de les inciter à se rendre sur le site de la Fondation Rivières pour signer la pétition. Un devoir de castor pour quiconque aime les rivières et la nature sauvage…

Le jeune castor apprend son métier en observant les adultes.

 

Trouver le courant

Les castors ont depuis longtemps trouvé le courant, c’est-à-dire la manière instinctive et intelligente d’utiliser l’environnement en évitant de le bousiller. Observer ces bâtisseurs tranquilles me rassure, me console… Nos petits frères qui parlent, grands constructeurs de digues et de cabanes, ont beaucoup à nous apprendre sur le développement durable.

Tandis que j’écris ces lignes, un orignal mange des herbes aquatiques dans la baie et une famille de harles s’ébat près de la hutte des castors. Ça grouille de vie aux alentours. Soudain, Amik en personne nage vers mon poste de guet en flairant l’air avec curiosité. Que ferais-tu, petit frère, pour protéger les derniers habitats sauvages contre la folie des industriels et la moutonnerie des dirigeants politiques?

Amik en personne...
 

Réponse immédiate du castor : Commence par ronger la base, avec détermination et patience, et tu verras que même le plus dur et le plus colossal des arbres finit par s’écrouler! La pensée d’Amik demande assurément une traduction : la base dont il parle, celle capable d’ébranler et de coucher au sol n’importe quel grand arbre, c’est vous, c’est moi, autrement dit chaque membre du petit peuple qui a tort de se croire sans pouvoir en face du géant… Un public sensibilisé trouve le courant et il a raison de tous les obstacles.

Merci Amik…

 

Gisèle Benoit

 

Photos :
 
Hutte de castors © Centre d'étude du comportement de la faune Gisèle Benoit
Repas d'un castor © Centre d'étude du comportement de la faune Gisèle Benoit
Castor manipulant des branches © Centre d'étude du comportement de la faune Gisèle Benoit
Loup © Centre d'étude du comportement de la faune Gisèle Benoit
Castor transportant une branche © Collection Luc Farrell
Castor grignotant une ramille © Collection Luc Farrell 
Résidus de bois utilisés par les castors © Centre d'étude du comportement de la faune Gisèle Benoit
Dépotoir © Centre d'étude du comportement de la faune Gisèle Benoit
Rivière libre et sauvage © Source anonyme
Castor en apprentissage © Centre d'étude du comportement de la faune Gisèle Benoit
Amik en personne... © Collection Luc Farrell
 
Pour en savoir plus sur les enjeux entourant la sauvegarde des rivières au Québec, consultez le site de la Fondation Rivières.

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