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Humble et petit : des clés pour la survie!

 

Je m’intéresse à la paléontologie depuis l’enfance. Pour les passionnés de la faune et de la flore des temps anciens, reconstituer l’apparence et le comportement d’une espèce animale apparue il y a des millions d’années, à partir de fragments fossilisés, s’avère un défi fascinant. Cette science aurait été dans mes cordes, mais j’ai finalement opté pour l’étude des animaux sauvages actuels. Malgré mon engagement envers le monde présent, il m’arrive très souvent de songer aux innombrables créatures du passé dont nous ne connaîtrons jamais les secrets et, dans plusieurs cas, jamais l’existence. En revanche, je m’émerveille devant les espèces qui n’ont presque pas changé depuis 350 millions d’années! Pas besoin de les chercher très loin : les libellules font partie de ces championnes de la résilience, car elles ont survécu à de grandes extinctions de masse… Elles peuvent donc nous en apprendre beaucoup sur l’art de survivre.

 

Mort et renaissance

Paléontologues et archéologues ne se décarcassent pas en vain. Leurs découvertes sur les écosystèmes, la géographie et les climats anciens dressent un tableau assez précis des divers âges de notre planète et des changements qui y sont survenus depuis l’émergence de la vie, il y a environ 3 milliards d’années. Du continent unique nommé Gondwana jusqu’à l’apparition des premiers hominidés, la Terre a connu de constantes transformations géologiques et climatiques, ainsi que cinq grandes extinctions de masse ayant contraint la vie à se réinventer sous de nouvelles formes. On sait aujourd’hui qu’en cas de destruction majeure des écosystèmes planétaires, la Nature redistribue les cartes autrement à partir d’une fraction de la biodiversité restante, selon un processus s’échelonnant sur des centaines de milliers, voire des millions d’années. Par exemple, il y a 200 millions d’années, l’extinction massive du Trias-Jurassique a vu s’éteindre environ 70 % des vertébrés terrestres et presque l’ensemble des plantes de la surface du globe. Six millions d’années furent nécessaires à l’instauration de nouveaux écosystèmes équilibrés et diversifiés.

La dernière grande extinction de masse est survenue à la fin du Crétacé, il y a 65 millions d’années. Selon une théorie admise par une majorité de scientifiques, une imposante météorite aurait percuté la Terre, causant des feux et obscurcissant le ciel d’épais nuages de cendres. D’autres savants prétendent que des éruptions volcaniques très violentes seraient plutôt à l’origine des rapides changements climatiques ayant sonné le glas du long règne des dinosaures. Quoi qu’il en soit, pendant les 160 millions d’années que dura l’ère secondaire (le Trias, le Jurassique et le Crétacé), les dinosaures dominèrent la planète avec des espèces atteignant des tailles gigantesques. Les plus grands de ces animaux furent les premiers à s’éteindre; à l’opposé, ceux ayant survécu à l’hécatombe planétaire étaient petits, couverts de plumes et capables de voler. Les ancêtres directs des oiseaux. Les représentants actuels de la gent ailée, dont nous admirons la grâce et apprécions la compagnie, ne sont en réalité que « des dinosaures à plumes ».   

Goéland
 

La disparition des grands dinosaures herbivores et carnivores permit aux premiers mammifères de sortir du cul-de-sac évolutif dans lequel ils semblaient coincés. En effet, pendant longtemps, il valut mieux pour eux continuer d’être nocturnes, minuscules et insectivores, plutôt que de se frotter au Tyrannosaure et à ses semblables! Alors qu’ils n’étaient guère plus gros que des rats durant l’ère secondaire, les anciens mammifères connurent une expansion sans précédent à l’ère tertiaire. Ces derniers la dominèrent en diversité, en nombre et en gigantisme, évoluant vers des espèces qui, aujourd’hui, nous semblent familières.

L'ère quaternaire, aussi appelée anthropozoïque, a débuté il y a 2 millions d’années et se poursuit encore de nos jours. Comme son nom l’indique, elle est marquée par l’apparition et la domination de l'Homme. 

Le loup gris serait apparu il y a environ 1 million d’années,
mais il n’aura fallu à l’Homme que quelques décennies
pour l’éliminer de la majeure partie de son habitat naturel,
en Europe comme en Amérique.

 

Début d’une nouvelle extinction massive

Malgré les efforts de vulgarisation des archéologues, des géologues et des paléontologues, l’histoire naturelle de notre planète s’avère difficile à concevoir pour l’homme moderne, adepte de la courte vue quant au regard qu’il porte sur son passé et son avenir. Pourtant, il importe de comprendre que les grandes extinctions de masse représentent des phénomènes cataclysmiques très rares dans l’évolution de la vie, que ce soit en milieu aquatique ou terrestre. En vérité, les taux de disparition des espèces seraient demeurés assez faibles entre chacune des cinq grandes extinctions massives. Or, la donne a changé. En effet, les scientifiques notent que depuis 100 000 ans, période correspondant à l’augmentation et à la répartition des populations humaines sur la planète, la disparition des espèces a atteint un pourcentage inégalé depuis l’extinction des dinosaures à la fin du Crétacé. Nous sommes bel et bien entrés dans la nouvelle période d’extinction massive dont les causes sont principalement anthropiques.  

 
Selon les conclusions de botanistes britanniques et d’experts de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), une espèce de plante sur cinq est menacée de disparition, la famille des conifères étant la plus menacée. Les activités humaines sont à l’origine de 80 % des extinctions en cours.
  
 
Grenouille des bois

Une pluie de statistiques m’a récemment fait grincer des dents : si la destruction des écosystèmes attribuable aux activités humaines se maintient au rythme actuel, plus de la moitié des espèces vivantes aujourd’hui risquent de s’éteindre d’ici 2100; ainsi, 20 % de toutes les populations végétales et animales pourraient disparaître d’ici 2030. Par ailleurs, le taux actuel d’extinction serait de 10 à 100 fois plus rapide que celui des cinq grandes extinctions de masse ayant chamboulé la planète. Concrètement, cela signifie que le monde tel que nous le connaissons est en train de changer et qu'il est urgent de réfléchir aux moyens à prendre pour nous préparer au choc. Notre civilisation, la biodiversité, tout ce que nous prenons pour acquis risque d’être compromis au point de rendre caducs même nos systèmes politiques et financiers, notre culture, le modernisme, notre domination sur l’environnement, etc. Il ne fait aucun doute qu’une nature appauvrie nous appauvrira; elle nous mettra à l’épreuve en nous confrontant aux conséquences de nos actes et de nos choix. En ces jours-là, peut-être maudirons-nous l’orgueil et l’égoïsme de notre civilisation. On accusera notre soif de consommer, on cherchera l’amour et la compassion perdus sur le chemin obscur du progrès… Bientôt, il se peut que l'on envie la libellule et toutes les créatures capables de survivre du seul fait qu’elles sont petites et qu’elles en aient vu d’autres avant Homo sapiens, ce nombril du monde autoproclamé…  

Tamias mineurs

Tamias mineurs

 

Vive les petits!

De l’ère primaire à la fin du secondaire, les grandes extinctions de masse nous enseignent que les créatures géantes dominant leurs écosystèmes sont en général les premières à souffrir des perturbations environnementales et à disparaître. Il n’existe cependant aucun modèle pour nous laisser présumer du sort qui attend une espèce se rendant coupable d’une telle extinction, car jamais cela ne s’est produit auparavant. Contrairement à nous, les dinosaures n’ont pas causé leur propre perte. L’Homme innove en provoquant à la fois la sienne et celle de nombreuses créatures de son temps. En ce début de millénaire, chacun d’entre nous est appelé à sceller le destin de notre monde... 

Il y a 350 millions d’années, à l’époque connue sous le nom de Carbonifère, il n’existait ni mammifères ni dinosaures géants. À vrai dire, peu de vertébrés primitifs se hasardaient hors de l’eau même si des forêts composées de grands arbres, de fougères et de prêles colonisaient lentement mais sûrement un monde nouveau. Les invertébrés comptent parmi les premiers animaux à occuper les milieux terrestre et céleste, où ils régnèrent longtemps en maîtres absolus, notamment à cause de l’absence de concurrence d’espèces animales plus grandes. Les insectes pionniers atteignirent alors une envergure considérable, et des libellules grandes comme des goélands volaient dans le ciel. Quand les amphibiens et les reptiles primitifs empiétèrent en plus grand nombre sur le domaine des insectes, ces derniers survécurent à l’envahissement en recouvrant des tailles plus humbles… Sauterelles, moustiques, blattes et autres invertébrés conservèrent jusqu’à nos jours des formes quasi identiques à celles du Carbonifère.   

Sauterelle et marguerites
 

L’épreuve du temps nous indique que, d’un point de vue évolutif, la perfection n’est pas humaine : elle est insectes, arthropodes, squales, etc. Dame Nature ne modifie pas les modèles résistant bien aux changements environnementaux. Les chiffres parlent d’eux‑mêmes : environ 6 000 espèces et sous-espèces pour l'ordre des Odonates comprenant les libellules! À vrai dire, les entomologistes ont peine à chiffrer en nombre d’espèces la diversité actuelle des insectes. Selon certains d’entre eux, seulement un million d’espèces d’insectes auraient été identifiées sur les 70 millions que pourrait abriter la planète! Les vertébrés (mammifères, oiseaux, reptiles, etc.) arrivent loin derrière en cumulant moins de 50 000 espèces. 

Araignée tomise

Araignée tomise et sa proie 

 

De la simplicité volontaire à la libération de Petit Peuple

L’histoire de la vie sur Terre nous enseigne que la longévité est accordée aux espèces pouvant rapidement s’adapter aux défis environnementaux et aux changements. Si l’on se fie aux insectes, l’une des règles d’or de la survie consiste à être petit ou capable de le devenir. À première vue, il paraît difficile d’appliquer cette loi à l’espèce humaine dans son sens propre. Par contre, en la prenant au figuré, nous nous approchons de la « simplicité volontaire » dont nous trouvons les principes initiaux dans les écrits de Léon Tolstoï et de John Ruskin, en Europe, et de Henry David Thoreau, en Amérique. Il faut revenir à des valeurs essentielles, limiter au strict nécessaire ses besoins matériels, se contenter de ce que l’on a et développer l’art de faire beaucoup avec peu; autrement dit, il faut s’affranchir du monde moderne et de ses modes de vie aliénants. Si nous acceptons de réduire à une échelle humaine ce que notre génie (ou manque de génie) a créé de lourd, de gigantesque et de destructeur, tels que notre dépendance à la surconsommation et autres dinosaures du modernisme voués à l’extinction, certains d’entre nous verront apparaître une civilisation nouvelle, simple et volontairement axée sur l’équilibre et la justice. 

Notre survie repose désormais sur notre détermination individuelle à nager à contre‑courant des modes, de la mondialisation et de toutes autres formes de gigantisme industriel faussement civilisant. De toute urgence, il faudrait favoriser le retour à une agriculture artisanale, locale et biologique, aider les agriculteurs et encourager la consommation de leurs produits, car souvenons-nous que seule l’indépendance alimentaire d’un pays permet la survie de sa population en cas de crise. L’autonomie régionale (sur tous les plans) passe par une révolution des modèles politiques et économiques actuels. Il importe de décentraliser les pouvoirs décisionnels et de restreindre nos ambitions collectives afin de sécuriser nos lendemains. L’exode vers les villes devient dangereux, l’endettement systématique des États et des citoyens creuse la tombe de notre civilisation tandis que l’influence des multinationales tyranosauriennes et des marchés financiers brontosauresques menacent les gouvernements démocratiquement élus par le petit peuple.

Attention! Petit Peuple des hommes! Sache qu’il est peine perdue d’attendre ton salut de la part des « grands » de ce monde. Réjouis-toi en voyant s’écrouler les multinationales, les bourses et les marchés financiers, car ces signes annoncent ta délivrance. Leur disparition te rendra libre de reprendre ton destin en main. Petit Peuple, tu retrouveras ta dignité en brisant ton carcan fait d’argent et de mensonges englués de pétrole; une fois affranchi de ces entraves artificielles, tu pourras prospérer comme les mammifères l’ont fait au lendemain du Crétacé, après la disparition des dinosaures. Ainsi, les mégapoles modernes tomberont en ruines, vidées de leurs millions d’habitants, et les grands de ce monde périront. Quand le chaos surviendra, toi, le petit, tu seras en train de cultiver ton lopin de terre quelque part ailleurs, loin de la fumée nauséabonde des décombres urbains et des guerres fratricides s’y étant déroulées… Petit Peuple qui se veut prévoyant protégera nature, végétaux et animaux dans la mesure de ses moyens, car c’est en cela et seulement en cela que réside son salut. 

Pas plus grosse qu’une pièce de deux dollars, la délicate nymphéa de Leiberg est devenue très rare.

 

Mieux vaut tard que jamais

J’ai beau ironiser sur le sujet, il n’en demeure pas moins que le genre de crise à laquelle nous faisons face est écologique, politique, sociale et économique. La crise est avant tout morale, parce que créée par et contre des êtres humains. Je suis très sérieuse quand j’affirme que nos institutions usées et dépassées craquent de partout sous le poids de la mondialisation, comme la peau des dinosaures agonisants du Crétacé. Elles doivent au plus tôt laisser la place à du nouveau et du petit pour que l’humanité ait une ultime chance de se compter parmi les survivants de la sixième extinction de masse. Il est  trop tard pour le dodo, la tourte d’Amérique et le thylacine… Trop tard pour beaucoup d’autres espèces plus ou moins célèbres, donc hâtons-nous donc de regarder comment vivent les abeilles et les fourmis! 

Si vous trouvez mes propos étranges ou déroutants, à cheval entre l’espoir et une inconfortable désillusion, je vous invite à vous rendre en forêt pour discuter d’avenir avec les oiseaux, ces sages survivants d’un monde perdu. Par la suite, je vous propose une visite incontournable à l’étang le plus près de chez vous, afin d’y rencontrer dame libellule en tête-à-tête. Du haut de ses 350 millions d’années, elle pourrait vous résumer l’essentiel de mon message mieux que mes mots n’y sont parvenus. Vous saurez alors combien elle est étrange, déroutante et porteuse d’espoir, cette immortelle libellule… 

 

Gisèle Benoit 

 

Combien elle est étrange, déroutante et porteuse d’espoir, cette immortelle libellule…
 
Photos :
 
Libellule © Les Productions Raynald Benoit Inc. 
Goéland © Véronique Amiard – SAS Nature
Loup adulte réprimandant un juvénile © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Forêt boréale et grenouille des bois © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Tamias mineurs © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Sauterelle et marguerites © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Une araignée tomise et sa proie © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Nymphéa de Leiberg © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Libellule © Les Productions Raynald Benoit Inc.
 
Suggestion :
 
Le documentaire Survivre au progrès de Mathieu Roy et Harold Crooks

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