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L'orignal polyglotte

Un matin de septembre parfait : gelée blanche, ciel cristallin, nappe de brume déchirée sur le lac, bruissement de feuilles mortes tombant sur le sol derrière moi, pressées de recouvrir les pistes laissées par les orignaux durant la nuit. Après quelques appels lancés à l’aide de mon cornet, je prête l’oreille dans l’espoir d’une réponse annonçant la venue d’un cerf à large ramure. Mon cœur bat d’émotion. Comment déceler un signe parmi tous ces bruits environnants? Il y a le ricanement en cascades d’un huart, le martèlement d’un pic chevelu fouillant l’écorce d’un pin gris, le tambourinage d’une gélinotte huppée rappelant les premiers jours de mai, sans compter les castors à l’œuvre dans le chantier voisin! Je tressaille soudain en entendant de puissants clapotis dans une baie invisible. Serait-ce les pas d’un orignal en marche vers moi? Le suspense prend fin quand le groupe de harles responsable de cette méprise vient courir sur l’eau en face du chalet.   

 

Un orignal venu du ciel

Le soleil perce les brumes de ses rayons dorés et j’ose une nouvelle série d’invitations dans la langue d’Alces. Cette fois, la réponse est immédiate : les courts brames d’un orignal mâle me parviennent de l’extrémité du lac et, à moins d’un imprévu, j’espère bientôt faire la connaissance de ce gentleman. Au bout d’un certain temps, malgré mes efforts pour l’encourager, je constate avec déception que le galant se fait attendre. Il reste au loin en répétant inlassablement le même cri, un comportement immature me forçant à revoir à la baisse l’envergure de la couronne de mon interlocuteur. À défaut d’un roi, j’aurai probablement affaire à un petit prince esseulé fier de ses premières dagues. En vérité, les jeunes mâles et les daguets craignent les foudres des géniteurs dominants; pour cette raison, ils s’approchent d’un lieu de rencontres avec mille précautions. Selon moi, la prudence explique l’hésitation de l’orignal à l’autre bout du lac.

L’espoir renaît quand les bramements gutturaux se rapprochent enfin! Les brumes s’étant dissipées, je scrute le lac à la recherche d’une silhouette familière. Le son ne peut me tromper : l’orignal vient à la nage et il se déplace rapidement… Je devrais forcément le voir… La surface du lac demeure cependant immobile. Aucun sillage, aucune figure de proue à l’horizon. Suis-je en présence d’un cerf fantôme? Je repère alors un petit point noir dans le ciel sans nuage. Les orignaux ne volent pas et pourtant, celui-ci déjoue la gravité en venant à moi par la voie des airs! Les brames gagnent en intensité. La créature volante non identifiée en est bel et bien l’auteure! J’écarquille les yeux avec incrédulité tandis que l’imitateur passe à tire-d’aile au-dessus de moi en bramant. Le roi de nos forêts lui-même aurait été confondu! Chapeau maître Corbeau! Vous m’avez bien eue!

J’ai eu connaissance d’une telle prouesse vocale de la part d’un grand corbeau une seule fois en trente ans. Les corvidés sont des oiseaux intelligents, curieux et doués pour les imitations. En effet, l’imitateur croisé ce matin-là prenait plaisir à reproduire un son entendu seulement en automne, dans les régions fortement peuplées d’orignaux, soit les brames incessants des mâles à la recherche de partenaires!

 

Des orignaux imitateurs? 

Si le grand corbeau peut reproduire les bruits insolites de son environnement, dont celui des cerfs en rut, l’inverse est-il possible? Un orignal peut-il imiter le cri d’un hibou, d’une grenouille ou d’une détonation de fusil? Mieux encore, peut-il utiliser ces imitations pour communiquer avec ses semblables dans une sorte de langage codé destiné à déjouer l’homme, le plus redoutable des mystificateurs? C’est pourtant le message véhiculé par certains mythes populaires, au mépris de la plus élémentaire rectitude scientifique.

Cet écrit s’est imposé à moi à la suite de nombreuses demandes que m’ont adressées des personnes intriguées par les interprétations inexactes du langage de l’orignal, faites aussi bien par des profanes que par des gourous de la chasse et autres vendeurs de recettes miracles capables d’attirer le grand cerf dans la mire des fusils. Pour ma part, j’ai découvert l’existence de la majorité de ces mythes dans les années 90, lors de ma participation à différents salons de plein air. Mes échanges respectueux avec des centaines de chasseurs m’ont alors permis de saisir l’ampleur du phénomène et de dénoncer les abus dont ceux-ci sont victimes de la part de quelques-uns de leurs « maîtres à penser ». Par souci d’honnêteté, je me suis fait un devoir de rétablir les faits. Ainsi, l’orignal n’imite pas sciemment le cri du hibou, de la grenouille et les coups de feu, pas plus que ses brames et leur signification ne varient en fonction des conditions météorologiques. Les puissants bramements émis par la femelle ne sont pas des « appels » destinés au mâle, l’odeur humaine est presque impossible à camoufler par l’ajout de parfums, les noms orignal et élan désignent la même espèce, etc.

Les mythes sont tenaces même s'ils varient énormément d'une région à l'autre du Québec. Pour certaines personnes, le cri du hibou est une véritable imitation de l'oiseau par l'orignal pour induire en erreur les chasseurs. Pour d'autres, plus réalistes, ils désignent un bramement d'orignal rappelant le hululement du grand-duc. Les multiples versions recueillies lors de mes tournées dans la province rendent difficile le décorticage de ce que des dizaines de témoins disent avoir entendu, entrevu… et conclu. En revanche, les réponses que j’apporte dans cette chronique reposent strictement sur la science.

 

Le fin mot de la science 

Il ne viendrait jamais à l’esprit d’un cervidé d’imiter les cris d’une autre espèce, car il n’en a ni la capacité physique ni le besoin. De tout le règne animal, les rares créatures capables d’une telle performance vocale s’avèrent pour la plupart des oiseaux appartenant à la famille des psittacidés (perroquets et perruches) et des corvidés (corbeaux, corneilles, geais et pies). L’évolution a doté les représentants de ces deux groupes d’une mémoire auditive supérieure à la moyenne et d’une syrinx, l’organe du chant, adaptée à la reproduction quasi parfaite d’une foule de sons environnants.   

Grâce aux imitations du mythique cri du hibou faites par les chasseurs, j'ai réussi à départager le vrai du faux! Dans 10 % des cas, ce cri serait le hululement authentique d’un grand-duc! Le reste du temps, il s’agirait de brames doucereux d’un orignal mâle s’adressant à une femelle. La tonalité de ces bramements ressemble vaguement à celle du chant du hibou, quoique celui-ci affiche une cadence mélodique nettement distincte. Pour un naturaliste d’expérience doté de notions d’ornithologie, aucune confusion n’est possible entre les hululements monotones d’un grand-duc, les cris d’une nyctale ou d’une chouette lapone et les brames d’un orignal, aussi éloigné que soit l’auteur du son entendu! Personnellement, jamais je n’ai confondu les brames d’un orignal mâle avec le hululement du rapace. Seuls les profanes peuvent être trompés. Je déplore grandement le fait que de banales erreurs d’interprétation sur le terrain puissent donner naissance à autant de fables populaires. Une fois établie, la méprise se propage, s’ancre davantage et se fortifie d’un récit à l’autre. Il devient parfois aussi difficile de ramener à la rectitude scientifique un chasseur contaminé par ces mythes que de déprogrammer un adepte d’une secte religieuse!

 

La plate réalité des faits

Je pourrais continuer sur ma lancée et démystifier les unes après les autres les nombreuses fausses interprétations de la nature qui circulent dans le milieu de la chasse. J’invite plutôt mes lecteurs et mes lectrices à s’interroger sur la persistance de ces mythes, à une époque où la connaissance devrait en avoir facilement raison.

Que l’on soit armé d’une carabine ou équipé d’un appareil photo, apercevoir un orignal relève avant tout de la chance, et force est d’admettre que cette réalité a un goût fade en comparaison de celle des multiples croyances populaires. La rectitude scientifique ne rend pas les chasseurs plus chanceux en forêt, si bien que plusieurs lui préfèrent les mythes promettant le contraire. Et le marché du mythe, c’est payant! À vrai dire, une industrie fort lucrative a intérêt à ce que les illusions, les fables et leurs recettes magiques subsistent, se répandent et continuent à se vendre. En contrepartie, les chasseurs ne devraient pas hésiter à adopter la rectitude scientifique, car en toute chose, elle protège les hommes et les femmes de bonne foi contre la cupidité et les abus de pouvoir de certains de leurs semblables.

 

Gisèle Benoit

 

Tableau
 
Souvenir – Couple d'orignaux
Huile sur toile © Gisèle Benoit
 
Dessins de Monique Benoit

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