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Langage corporel : nos attitudes transmettent des messages! (Partie 1)

Montrer patte blanche

Que nous en soyons conscients ou non, nos mouvements et nos attitudes corporelles transmettent des messages susceptibles d’entraîner des réactions étonnantes chez les animaux, domestiques ou sauvages. Dans cette série de trois chroniques, j’aborde ce sujet passionnant à l’aide d’exemples clairs, tout en recommandant aux personnes qui s’aventurent en forêt l’usage de quelques règles fondamentales. Mission délicate, car certains de mes conseils concernent la prévention de conflits avec la faune. Je ne veux pas me faire alarmiste ni donner des arguments à tous ceux et celles qui considèrent les animaux sauvages comme dangereux et menaçants. Le principal facteur de risque provient de l’ignorance, de la négligence et de l’irrespect trop souvent manifestés par les rares victimes d’agressions impliquant un représentant de notre faune. J’encourage d’ailleurs mes lecteurs à partager l’enseignement contenu dans ces chroniques avec leurs amis, afin de poursuivre l’œuvre de sensibilisation amorcée sur ce site. 

Portrait d'Alexis – Gouache

 

Toujours privilégier une attitude franche

On me demande souvent comment gagner la confiance d’un orignal, d’un renard, d’une perdrix, etc., comme s’il existait des trucs ou une recette miracle permettant d’approcher les animaux sauvages les plus timides. Évidemment, la réponse varie selon l’espèce et le contexte, et rien ne garantit le succès à l’observateur respectueux des règles de base. D’après mon expérience, le privilège d’obtenir la confiance d’une créature quelconque, y compris celle d’un sujet domestique comme le chien, le chat ou le cheval, repose sur le respect, la patience, l’empathie et la franchise. Comme le prouvent les deux premières anecdotes de cette chronique, le fait d’avoir des attitudes franches, de montrer patte blanche et de ne pas chercher à leurrer ou manipuler un animal contribue pour beaucoup à créer un climat de confiance. 

L'approche directe et ouverte des enfants leur permet
de gagner rapidement la confiance des animaux,
sauvages ou domestiques.

 

Les orignaux du lac Maligne

À l’automne 1995, mes parents et moi avons étudié une petite population d’orignaux dans le parc national du Canada Jasper, en Alberta. La plupart des cervidés se montraient très familiers, dans la mesure où les touristes se comportaient de manière prévisible. Nous nous étions pris d’affection pour deux grands mâles que la fin du rut avait réunis dans la camaraderie caractéristique de l’ordre d’Alces. Nous n’avions qu’à suivre leurs traces dans la neige pour les observer à loisir, ici et là, dans les recoins paisibles de la vallée du lac Maligne. Cet endroit magnifique s’avérait déserté par les visiteurs en cette période de l’année marquée par la froidure, la grisaille et le silence. Toutefois, par un bel après-midi, nous trouvâmes le plus gros des deux orignaux littéralement encerclé par une dizaine de touristes. La situation nous sembla critique, car les gens se trouvaient à trois ou quatre mètres du cervidé, tous excités, ravis et inconscients du risque encouru. Ils gesticulaient et allaient rapidement d’un côté à l’autre du géant afin de prendre des clichés avec leur appareil photo non équipé d’un objectif zoom. Notre inquiétude baissa d’un cran quand nous constatâmes le calme quasi imperturbable de l’orignal qui continua à brouter des ramilles plutôt que de prendre ombrage du comportement envahissant de ses admirateurs. Ces derniers agissaient néanmoins avec l’imprudence du profane. Lorsqu’ils revinrent vers leur véhicule laissé sur le bord de la route, nous leur fîmes promettre de ne plus s’approcher à moins de quinze mètres d’un orignal et de ne plus jamais cerner ou encercler un animal sauvage. Nos mises en garde furent données avec les explications d’usage, et l’histoire se conclut de manière positive grâce à l’infinie patience d’un gentleman orignal qui en avait probablement vu bien d’autres! Par ailleurs, je suis convaincue que l’attitude franche et ouverte de ces touristes innocents avait, en partie, compensé leur manque de courtoisie et de prudence à l’égard du roi de nos forêts. 

Deux jours plus tard, le duo d’orignaux mâles broutait des ramilles dans une vaste clairière, épaule contre épaule, au beau milieu d’une aire de pique-nique recouverte de neige. Il faisait – 10 °C et la glace commençait à recouvrir d’un miroir transparent la baie du majestueux lac Maligne. Nous observions les cervidés depuis le petit matin. Un caribou des bois passa vers 9 h et, un peu plus tard, les lointains hurlements d’une meute de loups projetèrent leurs échos d’une montagne à l’autre. Nous avions aperçu les pas d'un grizzly dans la neige fraîche, à moins d’un kilomètre du lac. De temps en temps, un orignal dressait sa tête massive afin de sonder les sous-bois voisins avec son odorat puissant, braquant ses oreilles poilues en direction d’un son suspect nous ayant échappé. Monique, Raynald et moi étions constamment à l'affût du moindre signe d'inquiétude dans le regard de nos compagnons à couronne. Leur comportement nous préviendrait de la venue du grizzly. En effet, les ongulés se méprennent rarement sur les intentions d’un prédateur; celui-ci est vite classé dangereux ou inoffensif. À un certain moment, les deux orignaux se mirent à fixer le sentier par lequel mes parents et moi étions venus. Quelque chose approchait et la tension montait de seconde en seconde chez les cervidés. Ils humaient le vent, agitaient leurs oreilles en tous sens et roulaient des yeux anxieux dans leur orbite. Nous avions beau regarder dans la même direction qu’eux, nous ne voyions rien. Soudain, la crinière du plus grand se hérissa et la peur se transmit d’une bête à l’autre, puis des bêtes au trio Benoit. 

Portrait d'un loup noir – Gouache
 

Nous redoutions l'arrivée d'un grizzly, mais il pouvait aussi s'agir d'un loup, une rencontre beaucoup moins menaçante pour nous. Nos cœurs battaient néanmoins la chamade, car si c'était un ours, il nous bloquerait le passage vers la sécurité de notre véhicule. Dans l’intervalle, les orignaux urinèrent en frottant les glandes situées à l'intérieur de leurs pattes arrière. Cet ultime message était clair : le danger arrive, sauve qui peut! Nous découvrîmes enfin le trouble-fête : un photographe animalier vêtu d’habits de camouflage qui, au lieu d'avancer normalement dans le sentier, tentait une approche en sourdine, se cachant derrière les larges troncs des conifères menant à la clairière. L’homme nous voyait pourtant, debout à dix mètres des cervidés, mais sa culture de chasseur étant plus forte que le bon sens, il préférait user d’un stratagème d’approche identique à celui d’un prédateur en chasse. « Quelqu’un qui se cache a immanquablement quelque chose à cacher » semblaient se dire les orignaux. L’instinct de survie leur dicta la prudence et ils s’éloignèrent d’abord aux pas, puis au trot. Aussi tolérants, patients et familiers qu’ils fussent envers les êtres humains, ces animaux gagnèrent en vitesse le couvert de la forêt et s’y enfoncèrent au milieu de craquements secs et bruyants. Nous ne les avons pas revus du reste de notre séjour. 

Il est facile d’observer les orignaux dans les monts Chic-Chocs.
J'ai publié un mémoire sur la cohabitation des grands cervidés avec les touristes, au parc national de la Gaspésie.
Une version PDF est disponible sur ce site.
 

Ces exemples prouvent que n’importe quel animal sauvage peut être confondu par des attitudes inadéquates. Je conseille donc aux gens avides de gagner la confiance d’un orignal, d’un renard, d’une perdrix, etc., de se présenter devant leur sujet sans cacher leur identité et leurs intentions pacifiques. Une approche calquée sur la culture du chasseur est à proscrire, car la plus importante des règles de conduite demeure la franchise. Quant aux chasseurs tentés de tricher en jouant à l’observateur innocent, leur désir de tuer les trahira d’une autre manière, puisque les animaux possèdent une sorte de sixième sens pour détecter le danger au-delà des attitudes corporelles. L’étonnante intuition animale fera l’objet d’une chronique subséquente.

 

Chargés par un orignal

Manifester ouvertement notre identité humaine contribue à éviter des méprises pouvant avoir des conséquences funestes. Encore une fois, je parle en toute connaissance de cause. En 1991, mes parents et moi avancions sur un sentier abandonné, dans une aulnaie du parc national de la Gaspésie. Évidemment, notre but était de surprendre les orignaux pour les étudier et les filmer dans le cadre de nos recherches sur l’espèce. Nous marchions donc en silence sans nous douter qu’un grand mâle accompagné d’une biche nous écoutait approcher. Convaincu d’avoir affaire à un rival, le géant sortit soudainement à quelques mètres devant nous, beaucoup trop près pour oser tourner le dos au danger associé à notre présence. En effet, l’animal avait rapidement constaté qu’au lieu d’un rival à combattre, seuls trois humains étaient coupables de l’avoir involontairement induit en erreur. Pas question pour lui de battre en retraite dans un aussi petit espace. Dès lors, je sus que le cervidé aveuglé par la panique allait charger, car il se sentait piégé et coincé; il croyait sa vie menacée. Sachant que le moindre mouvement risquait de précipiter sa charge, nous restâmes immobiles et calmes dans l’espoir que notre état d’esprit désamorcerait sa tension. Quelques instants plus tard, le puissant animal baissa son panache et fonça sur nous. Il emporta dans sa couronne le trépied et la caméra de mon père; par miracle, celui-ci demeura debout sur place. Ma mère fut traînée sur une dizaine de mètres sans souffrir d’une ecchymose et je me relevai des taillis où j’étais tombée lors du passage en trombe du géant. L’orignal ne revint pas s’acharner sur nous. Il eût d’ailleurs été anormal qu’il le fasse, étant donné que son geste agressif visait uniquement à le sortir d’une impasse. Aucun risque possible de récidive!

Sortir tous les trois indemnes d’une telle mésaventure tient littéralement du prodige! Nous en fûmes quittes pour un violent choc nerveux et une bonne leçon : notre approche silencieuse était responsable d’un incident qui aurait pu nous coûter la vie! Nous seuls étions à blâmer.

Depuis ce jour, nous parlons et faisons des bruits humains chaque fois que nous devons circuler dans les fourrés épais. Nous conservons un profond amour pour l’orignal qui, à nos yeux, reste le cervidé le plus doux et le plus sécuritaire à côtoyer.

 

Gisèle Benoit

 

Tableaux :
 
Portrait d'Alexis
Gouache © Gisèle Benoit
 
Portrait d'un loup noir
Gouache © Gisèle Benoit 
 
 
Photos :
 
Ours noir de mauvais poil © Les Productions Raynald Benoit Inc.
La jeune Daphnée et le Tétras © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Les orignaux du lac Maligne © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Orignaux au mont Ernest-Laforce © Florent Langevin

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