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Dans le dédale du comportement animal

Comment distinguer les indices d’une réelle maladie et interpréter les anomalies comportementales parfois observées chez la faune? Ce défi peut être relevé par l’acquisition de connaissances de base, un minimum d’expérience sur le terrain et l’absence de vision anthropomorphique1 en ce qui concerne les mammifères et les oiseaux. Comme les animaux sauvages ne pensent ni n’agissent comme nous, les humains, l’interprétation de leurs comportements en fonction de nos valeurs conduit à de regrettables méprises, ou pire encore, à la naissance de mythes populaires difficiles à dissiper.

 

Des orignaux un peu trop gentils

Il ne se passe pas une semaine sans que l’on porte à mon attention des anecdotes parues dans les journaux ou sur Internet. Dans ce genre d’article, l’interprétation du « phénomène » par le témoin tient généralement lieu d’explication officielle. Pourtant, Dieu sait si l’opinion éclairée d’un biologiste ou d’un éthologue pourrait donner au reportage une tout autre conclusion! Par exemple, l’orignal insouciant caressé par des randonneurs ravis est probablement infecté par le ver des méninges (parelaphostrongylus tenuis)2. Ayant pour hôte principal le cerf de Virginie, chez qui il entraîne peu de symptômes et de mortalité, ce parasite transmis par ce dernier aux autres espèces de cervidés s’avère fatal pour elles. Comme son nom l’indique, le ver des méninges attaque le cerveau des orignaux, ce qui réduit leur motricité et modifie leur sens de l’orientation et leur perception sensorielle. À un stade avancé de la maladie, l’animal arrête de se nourrir et tourne en rond. Le diagnostic est cependant difficile à poser au début, car le comportement de l’animal parasité change graduellement : il paraît lymphatique et cesse peu à peu de répondre aux stimulus extérieurs. La présence humaine ne l’effraie plus. Son regard fixe le vide et ses sens ne sont plus en alerte, contrairement à un sujet en bonne santé. Rien à voir avec la version anthropomorphique du gentil orignal apprivoisé!
 

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À l’état sauvage, un orignal en bonne condition physique réagit à une présence humaine dans son environnement. Certains cervidés vivant dans les parcs de conservation, là où la chasse est interdite, en viennent parfois à perdre leur crainte instinctive de l’homme. Leurs sens demeurent néanmoins en alerte : ils écoutent, regardent et flairent avec intérêt. Dans l’exemple ci-dessus, j’utilise le langage sonore de l’orignal pour établir une relation de confiance avec une biche adulte. L’approche sera graduelle et respectueuse. Je suis en face d’un animal sauvage en possession de tous ses moyens. Voir le documentaire En Compagnie des Orignaux.

 

 

Des coqs fous

Autre fait divers fréquemment rapporté : une gélinotte huppée accueille quotidiennement le propriétaire d’un petit boisé, le suit partout en forêt et se perche sur son tout-terrain. L’apprivoisement (l’imprégnation humaine) explique-il un comportement aussi extravagant chez un gallinacé réputé pour sa méfiance? Dans ces cas particuliers, l’attitude des oiseaux se révèle belliqueuse et les spécialistes appellent les sujets atteints « coqs fous ». Pour une raison obscure liée à l’instinct territorial, des mâles anormalement agressifs voient des rivaux dans toutes les créatures violant leur fief. Ils passent à l’attaque en poursuivant l’ennemi en dépit de sa taille et son espèce; ils décrivent des cercles autour de l’intrus afin de l’intimider et finalement, au summum de l’aveuglement colérique, ils le chargent à coups de bec et d’ailes. En Europe, des coqs fous ont été signalés parmi les grands tétras (beaucoup plus gros et robustes que les gélinottes huppées), avec pour résultat des observateurs déroutés par leurs attaques audacieuses. En Amérique, les rouspétances inoffensives de la gélinotte huppée mâle sont prises à la légère par les témoins qui les considèrent à tort comme des manifestations amicales.
 

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Woody, l’une des vedettes du documentaire
Des oiseaux pas comme les autres,
était un coq fou.
Il attaquait ma tresse, boxait contre mon poing
et poursuivait notre véhicule sur la route de gravier
traversant son territoire.

 

 

De clown à infirme

Les anomalies comportementales peuvent quelquefois être pathétiques. On m’a déjà fait parvenir une vidéo amateur montrant une ourse noire marchant sur les membres arrière, dans la position debout! Un exploit extraordinaire et cocasse… du moins à première vue. Cette manière de se mouvoir n’étant pas habituelle chez l’espèce à l’état sauvage3, j’ai examiné de plus près le document pour découvrir avec effroi que l’ourse en question (une mère accompagnée de son ourson) avait le membre avant droit amputé de moitié. S’agissait-il d’une blessure de cause naturelle ou de la triste conséquence d’une collision avec une voiture? Selon moi, il semble plus probable qu’un piège tendu par un trappeur fut responsable de ce drame, car les animaux sauvages se mutilent parfois la patte pour échapper à une mort certaine. Motivée par ses devoirs à l’égard de son rejeton, cette ourse courageuse avait risqué le tout pour le tout afin de se libérer et, bien qu’elle s’adaptât à marcher sur trois pattes, la douleur la contraignait à se mettre fréquemment debout pour avancer uniquement avec ses membres postérieurs. La mère et son petit semblaient maigres et affamés. Il serait d’ailleurs surprenant que ces animaux aient survécu au-delà d’une hibernation, en raison de la blessure visiblement mal guérie de l’adulte. Ainsi, derrière les étonnantes prouesses des animaux sauvages se cache parfois la bêtise humaine…

Renard
Ours noir
 
 
 
Renard roux et ours noir
 

Outre les connaissances basiques, l’expérience et la rigueur scientifique, l'interprétation du comportement animal exige aussi de l’empathie, de la sensibilité et un sens de l’observation très développé. Elle implique avant tout une bonne dose d’humilité. Pour ma part, je confesse sans orgueil mon admiration pour le courage exceptionnel de l’ourse infirme et la bravoure du coq fou. Et je ressens beaucoup de compassion et de tristesse pour l’orignal malade privé de son discernement et de sa réserve élémentaire à l’égard de l’homme… J’éprouve aussi de la sympathie pour mes semblables victimes d’incidents négatifs avec la faune. J’espère en freiner la répétition et la gravité en me consacrant à l’œuvre éducative de la SAS Nature.  

 

Gisèle Benoit

 

Photos :
 
Cerf de Virginie © Florent Langevin – SAS Nature
L'auteure avec un orignal En Compagnie des Orignaux © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Woody, l'une des vedettes du documentaire Des oiseaux pas comme les autres © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Renard roux et ours noir Les Carnets Sauvages © Les Productions Raynald Benoit Inc.
 
 
Références :

1 Anthropomorphisme : tendances à attribuer aux objets naturels et aux animaux des caractères propres à l’homme.

2 André D. DALLAIRE, Parelaphostrongylus tenuis chez un orignal (2005), Université de Montréal, Département de pathologie et microbiologie, [En ligne].
[www.medvet.umontreal.ca/cqsas/cas/orignal_vers.htm] (Consulté le 29 janvier 2010).

3 Les ours sont des plantigrades très intelligents; avec un dressage adéquat, les sujets en captivité peuvent aisément apprendre à marcher comme l’homme. Par contre, dans des conditions normales à l’état sauvage, ils se dressent sur leurs membres arrière principalement pour mieux flairer les odeurs, évaluer leur entourage, marquer les arbres ou lutter avec leurs semblables.

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