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Monsieur Rosaire

Monsieur Rosaire

Les naturalistes exercent une activité parmi les plus nobles. Ils observent la nature et cherchent à la comprendre. Ils sont peu valorisés par notre société, car leur passion s’exerce en marge des principaux circuits économiques. La lenteur, la solitude, la réflexion et la simplicité du naturaliste font vendre peu de choses, passent mal à la télévision et n’inspirent pas les jeux vidéo.

J’aimerais vous présenter Monsieur Rosaire Pelletier. Il personnifie l’ensemble des naturalistes. Je l’ai choisi pour leur rendre hommage. 

J’ai publié le premier des deux textes suivants dans le journal Le Mouton Noir, en septembre 2009, à l’occasion de l’Année internationale de la biodiversité. J’ai écrit le second pour souligner, en novembre 2012, un don de papillons que M. Pelletier avait fait au musée de l’Université du Québec à Rimouski (UQAR).

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BIC

Parc national du Bic
 

 

Rosaire Pelletier : un demi-siècle d’observation de la biodiversité du Bas-Saint-Laurent

(Texte paru dans Le Mouton Noir, à l'automne 2009)

Depuis 1958, M. Rosaire Pelletier parcourt le Bas-Saint-Laurent pour en observer la vie sauvage. Aussi est-il devenu au fil du temps un livre rare, riche de connaissances sur la diversité des espèces d’une région, sur sa biodiversité. À quatre-vingts ans, oiseaux, plantes et insectes continuent de l’émerveiller. Je l’ai rencontré pour mieux comprendre ce qui anime les naturalistes, observateurs attentifs de la nature sous toutes ses formes.

Hespérie des graminées

Hespérie des graminées
 

 

Qui sont les naturalistes?

Tout le monde aime le chant des oiseaux, la vue des fleurs printanières, la courbure d’un dos de baleine, la couleur des fruits mûrs. Mais qui se lève à trois heures du matin pour écouter les oiseaux avant le lever du jour? Qui affronte les moustiques des marécages pour chercher les rares orchidées de juin? Qui arpente les roches glissantes pour observer les algues aux grandes marées d’octobre? 

Naturalistes, allez-y, levez la main et échangez des sourires complices. Ces excentricités vous définissent et vous en êtes fiers! 

Faites-vous cela par sacrifice, pour fournir à la science des données précieuses sur notre biodiversité? Ou est-ce par esprit de compétition, engagés dans un jeu obscur dont vous seuls connaissez les règles? Peut-être n’est-ce qu’une façon de vous éloigner de la société humaine, où vous vous sentez à l’étroit, qui vous oppresse?

Né en 1929, Rosaire Pelletier parcourt encore les marais du Bas-Saint-Laurent à la recherche des orchidées. Il continue de braver le froid de décembre pour faire son recensement des oiseaux de Noël. Lui, le premier ornithologue du Bas-Saint-Laurent, pourrait avoir la clef qui explique la passion des naturalistes.

Oies des neiges

Oies des neiges
 

 

De la solitude au partage

« J’ai commencé à observer les oiseaux en 1958. J’étais le seul au Bas-Saint-Laurent à l’époque. Je n’avais ni livres ni télescope, juste des jumelles Tasco. J’avais été impressionné par le carouge à épaulettes, ce qui a fait éclore ma passion. Il m’avait fallu longtemps pour trouver son nom! » se rappelle Rosaire, qui fut toute sa vie marchand de peinture à Rimouski. Les couleurs, il connaît ça. Celles des oiseaux l’ont toujours enthousiasmé.

Carouge à épaulettes

Carouge à épaulettes au sol
 
 

Rosaire est un des fondateurs du Club des Ornithologues du Bas-Saint-Laurent (COBSL), la principale organisation naturaliste de la région. De 5 ou 6 membres à sa fondation en 1979, elle en compte maintenant deux cents. « Le COBSL fut un des premiers clubs d’ornithologues du Québec, si on excepte ceux de Montréal et de Québec », précise Jacques Larivée, président du COBSL et lui-même un jalon historique dans l’organisation de l’ornithologie au Québec. Il existe maintenant 31 clubs d’ornithologie au Québec, rassemblant plus de 6000 observateurs d’oiseaux.

« Tu te faisais regarder drôlement quand tu te promenais avec des jumelles. Aujourd’hui on ne s’étonne plus de voir un ornithologue », raconte Rosaire. L’essor de l’observation de la nature est largement dû à des gens comme lui. Jamais avare de ses connaissances, il a publié en 1977 la première liste annotée des oiseaux du Bas-Saint-Laurent, une petite bible pour les observateurs de l’époque. Il a aussi été le premier à découvrir certaines espèces dans la région, comme le bruant de Lincoln ou l’aigrette tricolore, puis à répandre la nouvelle. Certains sont jaloux de leurs secrets. Lui préfère partager.

Cypripèdes et cornouillers
Argynne et asclépiade
 
Cypripèdes acaules et cornouillers du Canada (gauche)
Argynne et asclépiade (droite)
 

Également collectionneur de papillons, M. Pelletier a légué à l’Université du Québec à Rimouski un large ensemble de spécimens, et ses observations apparaissent dans l’incontournable Guide des papillons du Québec de Louis Handfield. Il a aussi un intérêt marqué pour les orchidées. Ces multiples passions pourraient faire de lui un naturaliste complet… si cette espèce existait. Car une vie ne suffit pas à inventorier la nature, même d’une seule région. Les naturalistes ne se consacrent souvent qu’à quelques sujets. Ainsi le Bas-Saint-Laurent compte-t-il aussi un cercle de mycologie (l’étude des champignons) ou un club d’astronomie. 

Ruisseau

Ruisseau joyeux
 

 

Le naturaliste, un chasseur civilisé 

La nature ne nourrit pas que les émotions. Elle peut aussi engager fortement l’intellect. Ainsi la passion des naturalistes naît d’un mariage à première vue improbable : l’amour de la nature et de celui des livres. « Quand je vois une nouvelle espèce, il me faut le nom », résume Rosaire. Les noms sont dans les livres. Les naturalistes observent, identifient, listent, comparent. Certains cultivent ce goût jusqu’à l’obsession, candidats possibles au syndrome d’Asperger... Comme des oiseaux qui migrent entre lieux de reproduction et aires d’hivernage, les naturalistes vont et viennent entre lieux d’observation et aires de lecture. 

Le grand naturaliste américain Edward O. Wilson, né la même année que Rosaire, l’a exprimé avec justesse : le naturaliste est un chasseur civilisé. Dans la forêt, près du fleuve ou à l’orée du lac, il sait concentrer toute son attention sur le monde qui l’entoure. Ce monde pénètre tous ses sens et les plus petits détails gonflent en importance. Il est à l’écoute de chaque son, à l’affût du moindre tremblement. Il devient un prédateur. Mais un prédateur poussé à son plus haut degré d’évolution, ne requérant comme récompense ni viande ni peau.

Qu’est-ce qui fait un bon naturaliste? Pour Rosaire « c’est l’amour de la nature ». Mais un demi-siècle d’observation attentive des oiseaux, des plantes et des papillons ne se fait pas sans patience. Pour Jean-Henri Fabre, auteur des Souvenirs Entomologiques primés par l’Académie française il y a un siècle et maintenant lus chaque jour dans les écoles du Japon, la patience était la vertu par excellence de l’observateur de la nature. Pour Buffon elle en était le génie. Le naturaliste suisse Robert Hainard pratiquait la chasse au crayon en ne dessinant que ce qu’il voyait, quitte à garder l’affût trente nuits de pleine lune pour dessiner une seule loutre.

Parmi les sphaignes

Parmi les sphaignes
 

 

Le déclin de la biodiversité 

La nature du Bas-Saint-Laurent a-t-elle changé en 50 ans? Rosaire me coupe la parole. « C’est terrible, c’était beaucoup plus riche autrefois. » Le constat semble sans appel. « Mon terrain d’observation était la rivière Rimouski à Sainte-Odile. C’était un vrai paradis. J’observais surtout de fin avril à fin juin. Je sentais l’air frais du matin, je profitais de l’été, j’oubliais les tracasseries du quotidien. » Le constat de Rosaire est largement supporté par les épais rapports des scientifiques.

Cela fait-il des naturalistes les plus fervents environnementalistes? Se battent-ils tous avec la dernière énergie pour « sauver la planète »? Pas nécessairement. L’efficacité politique passe par la capacité à convaincre. L’aptitude à contempler qui caractérise les naturalistes les prédispose peut-être plus à l’écoute qu’à la parole. Mais des exceptions notables existent.

La naissance même du mouvement environnementaliste mondial est largement attribuée au livre Silent Spring de la naturaliste Rachel Carson, qui peignait un monde pollué d’où les oiseaux avaient tous disparu, empoisonnés. Ce livre a profondément marqué le monde occidental. Al Gore, alors vice-président américain, avait noté à quel point ce livre nous ramenait à une idée presque perdue : l’intime connexion entre les humains et la nature. Gageons que cette idée redeviendra bientôt une évidence, supportée par la science moderne et propulsée par l’énormité de nos impacts environnementaux.

Rivière et sculptures de glace en Mauricie

Rivière et sculptures de glace en Mauricie
 

 

L’Année internationale de la biodiversité

2010 sera l’Année internationale de la biodiversité. Chaque année, l’ONU choisit un thème important et le met en lumière. L’année de la paix, l’année de la femme, l’année de l’éducation, etc. Cette célébration devient ce que l’humanité décide d’en faire. Rien de ce qui nous entoure n’est plus précieux que la diversité du vivant, car c’est la fontaine de santé des écosystèmes et la source d’inépuisables découvertes à venir. Surtout, aucune espèce disparue ne peut être recréée. En prendrons-nous pleinement conscience?

Les naturalistes comme Rosaire connaissent déjà la valeur du vivant. Ils sont des ambassadeurs de la biodiversité auprès de l’humanité. Ils sont ceux qui voient ce que la majorité des humains ne soupçonne même pas. Si les artistes nous aident à explorer ce qui est en nous, les naturalistes nous aident à découvrir ce qui est hors de nous. 

Mais terminons cet article par l’essentiel. À quatre-vingts ans, M. Rosaire Pelletier continue d’apprécier de tous ses sens les beautés de la nature. Alors, souhaitons-lui de nombreux petits matins clairs, quand carouges et hirondelles éveillent le lac, quand la journée hésite encore à s’élancer vers le haut soleil, quand l’âme n’attend rien d’autre que le présent.

Cténuche de Virginie et marguerite jaune

Cténuche de Virginie, coléoptère et marguerite jaune
 

 

À l'occasion d'un don de papillons

(Novembre 2012)

Comme chacun sait, Monsieur Rosaire Pelletier est le doyen des ornithologues du Bas-Saint-Laurent, ainsi qu'un fin connaisseur des papillons et des orchidées.

Une brève description de ses activités de naturaliste est ajoutée aujourd'hui au musée de l'UQAR. Elle soulignera auprès des nouvelles générations à quel point les activités de Rosaire, celles des membres du Club des Ornithologues du Bas-Saint-Laurent et celles des naturalistes de tous les horizons, sont des contributions importantes aux sciences naturelles et à la connaissance des formes de vie qui nous entourent.

La Terre n'a jamais été aussi peuplée d'humains qu'elle l'est aujourd'hui.

Nous n'avons jamais accaparé autant de ressources terrestres que nous le faisons maintenant.

Puisse le travail passionné et désintéressé des naturalistes toujours nous rappeler que d'autres êtres vivants respirent sur cette planète.

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Ravage d'orignaux

Conclusion

Je me suis souvent demandé pourquoi certaines personnes devenaient naturalistes et d’autres non, et pourquoi on développe envers la nature une passion, une indifférence ou une crainte. Cela demeure pour moi une grande énigme.

 

Dominique Berteaux
Le Bic, le 30 novembre 2012

 

Photos :
 
Le naturaliste Rosaire Pelletier © Dominique Berteaux 
Parc national du Bic © Joël Lanchès – SAS Nature
Hespérie des graminées © Sylvain Langevin – SAS Nature
Oies des neiges © Véronique Amiard – SAS Nature
Carouge à épaulettes au sol © Thomas Pope
Cypripèdes acaules et cornouillers du Canada © Florent Langevin – SAS Nature
Argynne et asclépiade © Sylvain Langevin – SAS Nature
Ruisseau joyeux © Sylvain Langevin – SAS Nature
Parmi les sphaignes © Raynald Benoit – Les Productions Raynald Benoit Inc.
Rivière et sculptures de glace en Mauricie © Yves Boutet – SAS Nature
Cténuche de Virginie, coléoptère et marguerite jaune © Sylvain Langevin – SAS Nature
Orignaux dans leur ravage © Joël Lanchès – SAS Nature

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