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Marguerite, la belle voyageuse

Marguerites

Symbole de loyauté et de pureté, la lumineuse marguerite blanche est facilement identifiable, même par un enfant de cinq ans, puisqu’elle fait partie du célèbre trio floral qui orne les livres d’images des petits, soit la tulipe, la rose et la marguerite. Connu de tous, cet emblème des champs égaie le paysage canadien depuis belle lurette. Cette « ancienneté » sème toutefois la confusion quant à son statut dans notre flore sauvage. À tort, plusieurs croient qu’elle est une fleur indigène de l’Amérique du Nord. 

Rudbeckies
 
Les rudbeckies, communément
appelées « marguerites jaunes »,
sont originaires
d’Amérique du Nord.
 
Marguerite
 
Marguerites poussant en
compagnie d’épilobes

Contrairement à l’iris versicolore et à l’érable à sucre, deux espèces végétales indigènes (c’est-à-dire qu’elles poussent localement, sans intervention humaine), la marguerite a dû bénéficier d’un coup de pouce de l'homme pour s'épanouir en sol canadien. Elle fit le voyage de l’Europe jusqu’en Amérique du Nord, à bord de bateaux, en compagnie d’explorateurs et de premiers colons européens du 17e siècle. Introduite sur le continent à des fins médicinales, la marguerite fut utilisée pour traiter des spasmes et des convulsions (antispasmodique), stimuler la digestion, augmenter la sécrétion urinaire (diurétique) et calmer le corps et l’esprit exténués des habitants, après de dures journées de labeur. Au jardin, elle côtoyait la bourrache, la camomille, la moutarde et le pissenlit. La rigueur des hivers canadiens n'a pas impressionné la marguerite, car elle s’est parfaitement acclimatée à son nouvel habitat. Son introduction par l'homme étant un succès, la fleur décida de prendre la clé des champs et elle colonisa des terres inconnues par ses propres moyens. Son aire de distribution au Canada s’étend maintenant des provinces de l’Atlantique jusqu’au Manitoba, où elle pousse de préférence dans les espaces ouverts au sol sec et pauvre. Étonnant pour une fleur native d'Europe et d’Asie!

Par son intégration réussie à la flore canadienne, la marguerite est devenue une espèce dite « naturalisée ». Elle n’en demeure pas moins une fleur non indigène, distinction qu'elle partage d’ailleurs avec une grande variété de plantes observée de nos jours, autour des villes, dans les champs et en bordure des bois. On appelle communément « mauvaises herbes » la plupart des plantes échappées des jardins des premiers colons qui les cultivaient à des fins alimentaires, médicinales ou ornementales. L’expression « mauvaises herbes » est employée d’une manière très relative d’une personne à l’autre. On devrait plutôt classifier les plantes naturalisées en espèces désirables ou indésirables, selon leur utilité ou leur nuisance dans les écosystèmes où elles se sont implantées.

Marguerite

Chez la marguerite et d’autres Astéracées, les fleurons tubulés du
pourtour fleurissent avant ceux du centre.

 

Des pétales qui n'en sont pas…

L’éclatante luminosité de la marguerite atteint indéniablement le cœur des grands comme des petits. Il suffit d’observer sa simplicité et sa pureté pour en être imprégné. Cette « désirable » fleur vivace représente pour moi une source de bonheur intense. Membre de la famille des Astéracées (appelée, autrefois, famille des Composées), Chrysanthemum leucanthemum possède un type de fleur quelque peu particulier. En effet, ce que l’on nomme « fleur » dans le langage populaire est, chez les Astéracées, un groupement de fleurs. Cette inflorescence se compose, en son centre, de plusieurs minuscules fleurs jaunes, serrées les unes contre les autres – les fleurons tubulés –, et en son pourtour, de fleurs spatulées blanches – les fleurons ligulés –, considérées à tort comme des pétales. L’ensemble des fleurons tubulés et des fleurons ligulés s’attache à un même plateau (réceptacle) et forme la fleur proprement dite, d'où l'ancien nom de famille des « Composées ». En période estivale, au tout début de l’épanouissement des fleurs, le bouton floral rond et gonflé dévoile lentement ses charmes en étalant ses pseudo-pétales blancs (fleurons ligulés). Un observateur attentif pourra distinguer le développement centripète des fleurons tubulés, alors que les petits tubes jaunes du pourtour, arrivés à maturité, s’ouvrent avant ceux disposés au centre.

De morphologie et de constitution distinctes, les fleurons ligulés et les fleurons tubulés assument des rôles différents. Chez la marguerite, les languettes blanches et allongées sont formées de pétales soudés entre eux, portant des fleurs stériles dotées seulement d’organes femelles. Ces fleurons spectaculaires semblent avoir une utilité bien précise : empêcher le pourrissement du réceptacle en faisant dévier les gouttes d’eau lors d’une averse. Quant aux fleurons tubulaires jaunes profitant de cette protection, ils sont formés de cinq courts pétales également soudés entre eux, mais pourvus de fleurs hermaphrodites (organes mâle et femelle sur la même fleur). Évidemment, celles-ci assurent la perpétuation de l’espèce par la production de semences.

 

Les dangers de l'introduction d'espèces exotiques

 
Trille rouge
 
Le trille rouge, une plante indigène
à floraison printanière.
 
Épervière orangée
 
Originaire d’Eurasie, l’épervière
orangée a été introduite en Amérique
à titre de plante ornementale.
En raison de sa tendance à tout envahir,
elle a été déclarée « mauvaise
herbe » en 1901.
 
Ancolie vulgaire
 
Échappée des jardins, l’ancolie
vulgaire est l’une des plus
splendides « fleurs naturalisées »
du Québec.

Au Canada, notre flore indigène compte environ 3858 espèces végétales, sans tenir compte des mousses et des lichens. À ce nombre, s’ajoutent 1229 espèces exotiques introduites par l'homme, dont 486 sont considérées comme nuisibles et envahissantes. Ces données sont loin d'être banales, car l’introduction et la propagation de ces espèces menacent l’environnement. Dotées d’un mode de reproduction ou de multiplication rapide et efficace ainsi que d'une grande facilité d’adaptation, certaines plantes exotiques accaparent leur nouvel habitat au détriment des espèces indigènes. Ce déséquilibre met en danger la biodiversité en entraînant des modifications au niveau du fonctionnement et de la structure de l’écosystème.

Divers modi operandi sont appliqués par les espèces exotiques envahissantes. En colonisant un nouvel habitat, elles s’approprient l’eau, la nourriture, l’espace et l'ensoleillement disponibles. Elles privent ainsi les plantes indigènes de ressources primordiales à leur survie, en plus de bénéficier de l'absence de leurs prédateurs naturels. Au Canada, 16 % des plantes en péril subissent les contrecoups de cette compétition déloyale. Les espèces exotiques nuisibles peuvent également affaiblir la génétique de nos populations indigènes en s’hybridant entre elles. C’est notamment le cas du mûrier blanc (Morus alba). Dans les années 1600, cet arbre fut importé de Chine afin de répondre au développement grandissant de l’industrie de la soie en Amérique du Nord. Ce dernier a été planté massivement, puisque ses feuilles servaient de nourriture aux vers à soie. Or, le mûrier blanc s’hybride sans contraintes avec l'espèce indigène, le mûrier rouge (Morus rubra), car les deux espèces sont génétiquement compatibles. L'affaiblissement du bagage génétique originel, combiné à la perte et à la fragmentation de son habitat, menace grandement le mûrier rouge, devenu une espèce en danger. Au Canada, moins de 250 mûriers rouges matures ont été dénombrés dans le sud de l’Ontario. 

 

La petite histoire des introductions 

Introduites de façon accidentelle ou intentionnelle par l’homme, les plantes exotiques envahissantes perturbent lourdement notre environnement et sa biodiversité. On distingue trois phases d’introduction. La première commence avec l’arrivée des explorateurs et des colons européens, au début du 17e siècle. Comme il fallait traverser l'Atlantique pour atteindre le Nouveau Monde, on remplissait de terre ou de pierres les ballasts des grands bateaux à voiles pour favoriser leur équilibre. De nouvelles espèces de plantes et d’insectes furent ainsi introduites en Amérique. Quelques intrus peu désirables, tels le rat surmulot, la grippe ou la variole, ont également embarqué sur les voiliers sans invitation, causant beaucoup d’ennuis aux habitants du continent. Ces indésirables n’ont rien à voir avec l'histoire de la marguerite et la décision de nos ancêtres d'apporter bétail, blé, plantes médicinales et autres espèces jugées utiles pour leur établissement au pays.

Au 19e siècle, l’introduction de nouvelles espèces passe à la vitesse « grand V », notamment grâce au commerce, à l’immigration massive et à la colonisation de plus en plus omniprésents. C’est principalement à cette époque que la grande majorité des espèces exotiques ont débarqué au Canada et s’y sont installées. Des oiseaux sont aussi du nombre : faisans, moineaux, étourneaux sansonnets, perdrix grises... Au cours des années 1900, le rythme d’introduction d’espèces exotiques envahissantes ralentit au Canada. Cette baisse s’explique par l’intensification du contrôle règlementaire lors des échanges commerciaux ainsi que par diverses mesures (cartographie, programmes de gestion, surveillance, enquêtes biologiques…) prises dans les dernières années par des organismes canadiens afin de contrer les indésirables.

 

 

 

 

 

Paysage champêtre

L’élevage d’animaux de ferme et l’agriculture ont contribué à l’introduction
d’espèces nouvelles en Amérique du Nord.

  

Quelques conseils

Afin d’éviter de participer involontairement à l’introduction d’une plante exotique envahissante ou d’empêcher son implantation dans de nouveaux lieux, nous devons apprendre à connaître la nouvelle venue ainsi que son « pedigree végétal ». Donc, avant de transplanter une fleur sauvage exotique, d’acheter une plante vivace ou annuelle dans un centre de jardin ou même, d’accepter en cadeau une plante destinée à agrémenter notre jardin, nous devons nous assurer que celle-ci ne causera pas de tort à la flore indigène. Rappelons-nous que, sur 1229 espèces introduites, 486 sont considérées comme nuisibles et envahissantes. Toutefois, il reste 743 espèces végétales, venues d'ailleurs, qui contribuent favorablement à notre biodiversité. Tout en bonifiant notre flore sauvage, elles nuancent le paysage canadien par leurs feuillages et leurs fleurs de couleurs différentes. Que seraient nos bordures de route et nos champs sans la lumineuse marguerite? Que seraient nos jardins sans cet emblème de pureté? Il nous manquerait probablement du bonheur, du bonheur à l'état pur…

 

Marguerite et tomise

Annie Choquette

 

Photos :
 
« Les vrais miracles font peu de bruit. » Antoine de Saint-Exupéry, Marguerites et vipérines © Raynald Benoit – SAS Nature
Rudbeckies © Sylvain Langevin – SAS Nature
Marguerites et épilobes © Raynald Benoit – SAS Nature
Détails de marguerite © Raynald Benoit – SAS Nature
Trille rouge © Sylvain Langevin – SAS Nature
Épervière orangée © Raynald Benoit – SAS Nature
Ancolie vulgaire © Florent Langevin – SAS Nature
Animaux de ferme © Monique Hébert – SAS Nature
Tomise sur marguerite © Florent Langevin – SAS Nature
 
Références :

AGENCE CANADIENNE D’INSPECTION DES ALIMENTS. Espèces exotiques envahissantes : Plantes exotiques envahissantes au Canada, [Rapport sommaire], Ottawa, 2008, 22 p. [En ligne]. [http://www.agrireseau.qc.ca/argeneral/documents/SIPC%20Report%20-%20Summary%20Report%20-%20French%20Printed%20Version.pdf].
 
ENVIRONNEMENT CANADA. Comment les espèces envahissantes sont-elles arrivées au Canada?, Ottawa, [En ligne], dernière mise à jour 19 juillet 2013.
[http://ec.gc.ca/eee-ias/default.asp?lang=Fr&n=B28651E6-1].
 
Fiche Faune et flore du pays : Les espèces exotiques envahissantes au Canada,[En ligne], 2002.
[http://www.hww.ca/fr/enjeux-et-themes/les-especes-exotiques.html].
 
MARIE-VICTORIN, Frère. Flore laurentienne, 2e éd. revue et mise à jour par Ernest Rouleau, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 1964, 925 p.
 
Recensement des richesses végétales vasculaires naturelles de la vallée du fleuve Saint-Laurent, dans FLORE LAURENTIENNE, édition interactive, [En ligne], dernière mise à jour 1er juin 2013. [http://www.florelaurentienne.com/flore/Plantes_introduites.htm]. 

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