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Le monotrope : vénérable contrefaçon d’un champignon

Monotropes uniflores 

Plantes mystérieuses de nos forêts, les monotropes ont des allures de champignons mythiques. Sous leur déguisement blanchâtre, jaunâtre ou rougeâtre, ces faux champignons sont, en fait, de très anciennes plantes vivaces non chlorophylliennes. Apparus il y a 65,5 millions d’années, au début de l’ère du cénozoïque, ces vieux fantômes colonisent encore de nos jours les sombres boisés humides de l’hémisphère nord. Au Québec, on retrouve deux représentants de ce genre, soit le monotrope uniflore (Monotropa uniflora) et le monotrope du pin (Monotropa hypopithys).

 

Le monotrope uniflore

Chaque année, je ressens un urgent besoin de contacts avec la nature; un appel des grands espaces sauvages qui ne peut rester sans réponse. Ma famille et moi partons donc à destination du parc national de la Gaspésie. Comme la majorité des visiteurs qui s’aventure dans les monts Chic-Chocs, le désir d’observer de gros mammifères, tels que le caribou et l’orignal, nous habite. Nous nous engageons dans le sentier menant à l’observatoire du lac Paul, avec espoir et en silence. Y aura-t-il un orignal en train de brouter des plantes aquatiques qui se laissera surprendre par notre présence, et qui relèvera sa tête empanachée et dégoulinante? Nous permettra-t-il de l’observer après avoir flairé nos sentiments respectueux envers lui? Perdue dans mes pensées et fidèle à mes habitudes, j’avance sur le sentier loin derrière tout le monde, pour scruter le sol forestier aussi loin que mes yeux me le permettent. L’expression « marcher le nez à terre » me caractérise bien, car j’adore découvrir les plantes discrètes du sous-bois! Grâce à cette méthode d’observation quelque peu rustique, l’ultime rencontre se produit soudain, alors que j’aperçois, dissimulée sous les sapins, cette bizarrerie de la Nature d’un blanc immaculé. Ma première rencontre, inoubliable, avec le monotrope uniflore!

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Monotrope uniflore et sous-bois de conifères lui étant propice
 

Une drôle de pipe indienne! 

 
Randonneurs
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Un monotrope uniflore (à gauche) tourné vers
son arbre, un majestueux pin gris

Le monotrope uniflore (Monotropa uniflora : monos, seul, unique; tropos, tour, direction; tropein, tourner, tourné d’un seul côté) fait régulièrement la joie des randonneurs attentifs qui baissent les yeux afin de rechercher, au pied des arbres, la présence de ce curieux simili champignon en forme de pipe; une silhouette bien caractéristique qui inspire d’ailleurs son nom anglais Indian Pipe. Nous retrouvons le monotrope uniflore principalement dans les forêts de conifères et de feuillus à dominance d’érables ou de chênes, sous un éclairage variant de très ombragé à légèrement éclairé. Habituellement composé en un amas de tiges dressées et non ramifiées, ce monotrope, d’une hauteur de 5 à 30 cm, exhibe de petites feuilles ressemblant à des écailles membraneuses disposées en alternance sur la tige. Feuilles, tiges et fleurs partagent les mêmes particularités fantomatiques, c’est-à-dire qu’elles sont blanches, translucides et glabres. Une seule fleur terminale en forme de cloche surplombe chaque tige. D’abord penchée, le cou fléchi, elle semble remercier la terre de lui offrir support et nourriture. Puis, tranquillement, pétales, sépales et feuilles s’ornent d’une dentelle noire. Le monotrope redresse alors progressivement la tête pour jeter un regard vers le ciel, ou plutôt vers ce géant vert qui lui procure toute cette ombre bénéfique. Lui murmure-t-il également un remerciement?

 

Une plante sans chlorophylle

Contrairement à la plupart des plantes chlorophylliennes effectuant la photosynthèse afin d’obtenir l’énergie nécessaire à leur survie (glucides), le monotrope ne peut effectuer ce processus parce qu’il ne possède aucun pigment vert (chlorophylle). Autrefois, on décrivait à tort les monotropes comme étant des plantes saprophytes qui se nourrissent de matière organique en décomposition, ou comme étant des plantes parasites des racines des arbres. Selon de nouvelles études, le mode de vie des monotropes s’avère bien plus étonnant, car il ne suppose rien de moins qu’un ménage à trois! Voici comment : l’arbre, ce géant vert, vit une relation avec un champignon qui colonise ses racines à l’aide de son mycélium (réseau souterrain de filaments plus ou moins ramifiés). Un échange avantageux pour les deux espèces est alors enclenché : l’arbre fournit aux champignons les glucides qu’il a synthétisés à la suite de sa photosynthèse et, en retour, le champignon approvisionne l’arbre en eau et en nutriments qu’il a puisés à même le sol forestier.

Forêt
 
Forêt typique de pins gris et d’épinettes noires du Nord-du-Québec
 

Cette association symbiotique entre un arbre et un champignon ectomycorhizien est très fréquente. On la retrouve chez beaucoup d’espèces typiques de la forêt boréale appartenant à la famille des Pinacées (pins, mélèzes, épinettes, sapins), mais aussi chez des essences ligneuses telles que les Fagacées (chênes, hêtres), les Tiliacées (tilleuls), les Ulmacées (ormes, micocouliers) et les Salicacées (saules, peupliers). Le monotrope intervient dans ce partenariat arbre/champignon en mettant en place sa propre association mycorhizienne avec le champignon. Il peut alors détourner, à son avantage, une certaine quantité d’eau et de nutriments que le champignon obtient du sol, en plus de lui soutirer une partie des précieux glucides obtenus par l’arbre. Le monotrope agit donc comme un robinet en utilisant le champignon comme conduit; autrement dit, il parasite directement le champignon et indirectement l’arbre. La plante fantôme sort gagnante de ce ménage à trois, puisqu’elle obtient quelque chose des deux autres sans rien offrir en retour, hormis sa singulière beauté…

Monotropes uniflores

Monotropes uniflores
 

La période de floraison du monotrope uniflore varie beaucoup. En effet, cette plante unique présente son spectacle floral à la fin du printemps, en été ou bien en automne. Comme chaque plant fleuri ne dure qu’une à deux semaines, il faut savoir apprécier sa chance quand on rencontre une telle merveille. Une fois la fleur bien redressée, le noircissement des pétales, des sépales et des feuilles s’accentue, la tige s’amincit et se lignifie. La fleur se transforme en une capsule à cinq compartiments remplis de minuscules graines qui, à maturité, s’envoleront au vent.

 

Le monotrope du pin 

Lors d’une excursion dans un peuplement de conifères, il est également possible de rencontrer une plante fantôme au coloris plus flamboyant. Cette délicate créature porte le nom de monotrope du pin (Monotropa hypopithys : du grec, hypo, sous; pithys, aiguille qui signifie « sous les aiguilles »). Colorées de jaune crème ou de tons rougeâtres, tiges, feuilles et fleurs ont toujours le même aspect translucide propre aux monotropes. Étant plus court que son cousin et nettement plus capricieux dans son choix d’habitat, le monotrope du pin supporte un groupement de deux à dix fleurs pendantes au sommet de chacune de ses tiges. Il met des petites touches de couleur aux sous-bois les plus sombres. Une population de Monotropa hypopithys peut être composée d’individus jaunâtres et rougeâtres confortablement installés sur un tapis de mousse au pied des grands pins et des épinettes noires.

Tétras
Orignale
     
 
 
Monotropes du pin à divers stades de développement
 

La période de floraison des deux formes de monotrope du pin se produit sensiblement en même temps, bien qu’une légère précocité soit attribuée aux individus jaunes. Certains écrits dénotent un écart de floraison plus important, accordant une floraison estivale aux plants jaunâtres et une période plus automnale aux plants rougeâtres. La variabilité du moment de floraison ainsi que les variations de la hauteur et du nombre de tiges par plant sont probablement influencées par divers facteurs tels que le climat, le type de sol forestier, l’âge du spécimen, l’abondance de l’espèce de champignon mycorhizien, etc. Selon les observations effectuées par la famille Benoit, le monotrope du pin et le monotrope uniflore sont deux espèces communes dans la réserve faunique de Chapleau, dans le Nord de l’Ontario. Toutefois, au Québec, la présence du monotrope du pin se fait aujourd’hui bien plus discrète que le mentionnait le frère Marie-Victorin en 1935. L’exploitation forestière des grandes pinèdes et l’apparition de maladies exotiques s’attaquant aux pins amènent un appauvrissement des réserves de ce noble porteur d’aiguilles offrant gîte et couvert au monotrope du pin.

Monotrope du pin

Un monotrope du pin dans un peuplement de pins gris : le plant côtoie la tige lignifiée
de la floraison de l’année précédente.
 

L’association symbiotique entre les monotropes, les champignons mycorhiziens et les géants verts démontre clairement les bienfaits du partage des ressources naturelles. En effet, chaque espèce impliquée y trouve son compte sans subir de contrecoup dangereux pour sa survie. Cette entraide viable, invisible à nos yeux, peut cependant nous donner une précieuse leçon de vie si on l’interprète à une échelle humaine : un partage équitable des richesses naturelles ne peut qu’être bénéfique à toute vie.

Je souhaite à tous mes lecteurs une association symbiotique aussi fructueuse!

 
Annie Choquette

 

Photos :
 
© Raynald Benoit
 
Références :
 
HILTY, John. "Indian Pipe Monotropa uniflora", in Woodland Wildflowers of Illinois, [En ligne], 2004, Updated April 22, 2012.
[http://illinoiswildflowers.info/woodland/plants/indian_pipe.htm].
 
KUO, Michael. Indian Pipes (Monotropa uniflora), 2004, Retrieved from the MushroomExpert.Com Web Site:
 
LE GAL, Hélène. Monotrope uniflore : un vieux fantôme gardien de la Forêt, [En ligne], 2010, Châteauguay, Ici Vert Forêt.
[http://www.icivertforet.net/2010/08/04/monotrope-uniflore-un-vieux-fantome-gardien-de-la-foret/].
 
MAGAZINE LA RECHERCHE. « Les champignons dopent la forêt », [En ligne].
[http://larecherche.fr/content/recherche/article?id=16409].
 
MARIE-VICTORIN, Frère. Flore laurentienne, 2e éd. revue et mise à jour par Ernest Rouleau, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 1964, 925 p.
 
MUMA, Walter. Indian Pipe Monotropa uniflora, [En ligne], Ontario Wildflowers, Updated February 28, 2012.
[http://ontariowildflowers.com/main/species.php?id=197].
 
TURBIS, Chantal. Le retour des GRANDS PINS au Québec, Fiche technique 1, [En ligne], 2005, Partenariat innovation forêt.
[http://www.partenariat.qc.ca/pdf2/OT-03.pdf].
 
VOLK, Thomas J. Tom Volk’s Fungus of the Month for October 2002, [En ligne], 2002, University of Wisconsin, La Crosse, Tom Volk’s Fungi.
[http://botit.botany.wisc.edu/toms_fungi/oct2002.html].
 

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