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Gisèle Benoit

 

Gisèle Benoit, peintre et naturaliste

Comme Grey Owl, Gisèle vit la moitié de l’année dans une cabane près d’un lac en compagnie des animaux sauvages et prend la plume, sinon le pinceau, pour décrire l’existence des bêtes. Quand elle quitte son refuge, c’est pour s’adonner à des activités publiques visant à faire connaître la forêt boréale. Les chroniques de Gisèle sont classées en trois catégories.

Qui est Gisèle Benoit?

Les chroniques de Gisèle sont classées en trois catégories :

Quand dame Nature réunit Victor Hugo et Gabriel Fauré

Dans les années 80, mes parents, quelques amis et moi avons fondé une petite association sans but lucratif appelée Les Projections Nature Nouvelle. Sous cette bannière, nous réalisions de courts films amateurs et les projetions, gratuitement, pour le plus grand bonheur des spectateurs. Des projections eurent lieu dans les centres de la nature, les universités, au Jardin botanique de Montréal, etc. Nature Nouvelle fut, en quelque sorte, l'ancêtre, l'élan précurseur qui amena la création de la Société Art et Science pour la Nature (SAS Nature), trente années plus tard. La plupart des fondateurs de Nature Nouvelle œuvrent aujourd'hui au sein de la SAS Nature.

Certains artisans de Nature Nouvelle étant décédés, je souhaite leur rendre hommage dans cette chronique en présentant une capsule vidéo qui reflète à la fois leurs valeurs et celles de la SAS Nature. Tout d'abord, tante Pauline Blaquière, cinéaste, enseignante, naturaliste et membre honoraire de la SAS Nature, à titre posthume. Également, tante Thérèse Blaquière, pianiste, dont les interprétations de pièces du répertoire classique ont meublé la trame sonore des films Nature Nouvelle. J'ai réalisé un montage sur Mai, une merveilleuse mélodie de Fauré où tante Thérèse accompagne au piano le ténor René Plamondon, lui aussi disparu. Les images sont de Pauline Blaquière et de Raynald Benoit.

Je tiens à remercier Sylvain Langevin qui a fait l'enregistrement de cette pièce en 1982, et sa remastérisation en 2012.

Une image vaut mille mots? Alors, imaginez la valeur inestimable de la musique...!

 

Gisèle Benoit

 

Mai, Op. 1, No. 2 : une mélodie de Gabriel Fauré sur des paroles de Victor Hugo

 

 

MAI
 
Puisque mai tout en fleurs dans les prés nous réclame,
Viens! Ne te lasse pas de mêler à ton âme
La campagne, les bois, les ombrages charmants,
Les larges clairs de lune au bord des flots dormants,
Le sentier qui finit où le chemin commence,
Et l'air et le printemps et l'horizon immense,
L'horizon que ce monde attache humble et joyeux
Comme une lèvre au bord de la robe des cieux!
 
Viens! Et que le regard des pudiques étoiles
Qui tombe sur la terre à travers tant de voiles,
Que l'arbre pénétré de parfums et de chants,
Que le souffle embrasé de midi dans les champs,
Et l'ombre et le soleil et l'onde et la verdure,
Et le rayonnement de toute la nature
Fassent épanouir, comme une double fleur,
La beauté sur ton front et l'amour dans ton cœur!
 
Photo
 
Paruline à croupion jaune © Florent Langevin – SAS Nature 

Nostalgies

Nostalgies est le titre d'une chanson écrite en 1978 par Didier Barbelivien et interprétée par Gérard Lenorman. Elle n'a pas beaucoup joué à la radio. On lui préférait La ballade des gens heureux, ainsi que d'autres mélodies romantiques du répertoire de Lenorman.

Nostalgies compte parmi les rares chansons populaires qui ont marqué ma jeunesse. À l'époque, j'étais touchée par la profondeur du texte autant que par l'interprétation engagée de Lenorman. J'écoutais souvent cette chanson; elle me stimulait, confortait ma pensée écologique et me poussait vers l'avant, vers l'espoir d'un monde meilleur.

Puis, lentement, j'ai trouvé en la peinture ma propre voie. Adieu Nostalgies... Pendant longtemps, Chopin, Beethoven, Mozart, Berlioz et tous les grands compositeurs classiques furent les seuls à meubler l'espace sonore de l'atelier.

Récemment, des amis m'ont fait réentendre Nostalgies. J'ai été émue et même bouleversée par ces retrouvailles musicales. Pourquoi? Le passage des ans n'a fait que rapprocher cette chanson prophétique des enjeux qui ébranlent le monde et la nature en 2013...

Nostalgies n’est pas une chanson démodée, au contraire, elle est devenue criante d'actualité. À vous d'en juger...

 

Gisèle Benoit

Nostalgie
Toutes les cloches des églises
Sonnent le glas de nos campagnes
Je sais que nos miroirs se brisent
Au mur du château de Versailles.

Nostalgie, nostalgie, nostalgie, nostalgie
Je suis la forêt de Senlis et tous ces chênes qu'on abat
Je suis le dernier cerf de France qu'on attend au bout d'un fusil
Tu vois, tu vois, je suis le train qui traversait les villages de montagne,
Ils ont laissé rouiller mes rails et moi, je vieillis là tout seul dans un hangar.

Je veux mourir en pyramide devant l'Égypte et ses trésors
Plutôt que vivre en Polaroïd sur une photo Technicolor.

Je pense à toi Monsieur Mermoz, la baie de Rio a bien changé tu sais
L'aventure aujourd'hui c'est autre chose
Un petit bonhomme dans une bande dessinée
Aujourd'hui les cap-horniers sont inutiles, et la Terre de Feu est en exil.

Le temps, le temps, le temps, le temps
Ça n'arrange rien le temps
Le temps, le temps, le temps, le temps
Aujourd'hui c'est demain le temps
Et dans nos villes solitaires
On est des gens ben ordinaires.

Eh, je pense à toi Don Quichotte de la Mancha
Et je cours après tes moulins à vent
Et qu'est-ce qu'on me dit, tu sais ce qu'on me dit
Que je suis fou, eh oui, que je suis fou
Comme ces hommes qui font la guerre et qui n'osent plus se battre en duel, oh non
Regarde, on n'est même plus des animaux,
On est déjà des robots, des robots, des robots.
L'amour n'existe que dans les livres
Déshabillé, tout en couleurs
Les jeunes filles en crinoline
Aimaient les oiseaux et les fleurs.

Moi, et moi je n'ai plus que la musique et des chansons pour leur parler
Je serais le dernier romantique
Avant que l'ordinateur X m'ait définitivement déprogrammé
Moi, moi si tu me donnes un arc-en-ciel
Je bâtirai des châteaux forts dans les brumes et dans les aurores
Loin du ciel bleu de l'Atlantique
Et loin, loin du gris des villes du Nord.

Ma nostalgie est différente
On n’m'a pas fait de souvenirs
Et, et je suis un enfant qui invente
Je n'ai vécu qu'en avenir.

Oh, on nous a trop souvent menti avec des chiffres
Avec des dates qui ne voulaient rien dire
Avec des rois, des empereurs, des présidents,
Des murs de Berlin et des murailles de Chine.
Les murs, les murs ne servent plus à rien les murs
Et il serait temps qu'on vous le dise
Vous parlez trop, nous avons besoin de silence!
Tout est chronométré, la vie, l'amour, la mort
On n’pourra même plus battre nos propres records
Il faudra bien les casser les chronomètres
Et vivre, vivre, vivre au rythme des saisons, s'il nous en reste.
Quand je pense qu'on nous amuse avec des satellites
Quand je pense qu'on nous amuse avec de nouvelles planètes
Alors qu'ici, ici, on bousille tout, les forêts, les océans, les rivières
On bousille tout, le cœur des hommes.
Si nos consciences pouvaient se déranger,
Eh oui, se déranger aussi souvent que nos téléphones!

Je n’veux plus croire en nos croyances
D'un Dieu pour chaque religion
S'il y en a un qui nous entend
Qu'il chante avec moi ma chanson.
Et je te parle à toi qui es dans ton bureau
Dans ton usine ou sur un tracteur
Et je chante pour les hommes du nouveau monde
Pour toi Pedro de Madrid, Gianni de Milan, Jeremy de San Francisco
Pour vous dire quoi, eh bien, pour vous dire que j'ai peur
Peur de nos avions qui vont trop vite
De ces pays que je ne rencontrerai jamais.
Oh, je n’veux plus que nos paroles soient entendues comme une langue étrangère
Non, j’ne veux plus.
Je veux que nous ayons le temps de vivre tous
Le temps de sentir le soleil qui nous brûle et le vent qui nous décoiffe
Le temps de regarder les abeilles et les écureuils
Le temps de parler à nos enfants
Le temps d'oublier la terreur, la violence, la bêtise, la bêtise.
Que les hommes redeviennent des hommes et la Terre un jardin!
Que la paix soit dans nos cœurs
Et que notre volonté soit faite!
Nostalgie

Nostalgie, planète Dieu
J'irai vers toi prendre ma place, j'irai vers toi
Nostalgie, nostalgie, nostalgie je t'aime.

Paroles : Didier Barbelivien
Musique : Gérard Lenorman

Pour écouter Nostalgies : http://www.youtube.com/watch?v=if01DtpliRQ 

Site officiel de Gérard Lenorman : http://www.gerard-lenorman.com

Paysage
 
 
Photos :
 
Excursionniste émerveillé © Monique Hébert-Langevin – SAS Nature
Paysage d'automne © Sylvain Langevin – SAS Nature

Uniques au monde

Dans la vie, l’appellation officielle de personnes, d’animaux, de lieux et d’objets est nécessaire. En effet, nous en recevons une à la naissance et la gardons en général tout au long de notre existence; patronymes et prénoms nous identifient, nous désignent et nous survivent sous la forme d’épitaphes. En marge du nom choisi par nos parents, et reconnu par l’État, nous héritons dès l’enfance de nombreux surnoms tout droit sortis de l’imagination de ceux et celles qui nous aiment. Le besoin de rebaptiser, tout comme le plaisir d’être à l’occasion renommé, revêt une grande importance : il atteste l’intimité, la proximité, la profondeur et la force des liens soudant les membres d’une famille ou un groupe d’amis. Étonnamment, il en va de même pour l’ensemble de nos rapports avec le vivant, qu’il soit domestique ou sauvage. J’avais appelé ma chatte « George » en référence à la romancière française George Sand, aussi parce que je l’avais trouvée, errante et affamée, sur le chemin Georges de Lavaltrie. Dès que nous sommes devenues amies, je lui ai donné plusieurs surnoms affectueux, dont celui de Bibili. Elle était George sur sa fiche vétérinaire, mais Bibili dans la vraie vie.  

Tussilage farfara

Tussilage farfara
 

Les noms scientifiques d’espèces animales ou végétales sont souvent difficiles à prononcer et à retenir. Pour s’y retrouver un peu, les amateurs ont inventé des noms vulgaires variant selon les régions. Par exemple, le tussilage farfara (Tussilago farfara), une fleur sauvage printanière ressemblant au pissenlit, détient plusieurs noms communs des plus inusités : herbe à la toux, oreilles de souris, taconnet, tacouet et pas-d’âne.1 À vrai dire, les nomenclatures savantes et les appellations populaires découragent le profane avide d’identifier correctement la faune et la flore. Même des habitués des bois comme mes parents et moi y perdent parfois leur latin! À force d’être obnubilés par les sacro-saintes identifications universelles et de limiter nos contacts avec le vivant à la recherche d’un nom dans un guide, nous risquons de passer à côté de l’essentiel : les émotions, l’émerveillement, la fascination pour l’inconnu et le mystère, la naissance d’un lien unique avec une créature rencontrée pour la première fois. Avant de chercher à connaître son nom, sa famille, son ordre, nous devons d’abord développer nos propres aptitudes à voir, lire et entendre la nature, puis nous interroger simplement, audacieusement : « Que signifie cette créature pour moi? Quel sentiment évoque-t-elle en moi? Que dit-elle? » Évidemment, les réponses à ces questions étant personnelles et subjectives, elles ne figurent pas dans les livres. Seule une quête authentique peut nous les fournir et faire de nos rapports avec le vivant une aventure plus humanisante, à saveur de découverte.

« Si tu m'apprivoises, nous aurons besoin l'un de l'autre…»

 

Nommer : la recette miracle pour nous lier et, ensemble, exister

Rencontrer, connaître et nommer pour nous souvenir à jamais qu’une fleur, un oiseau ou un papillon vivent quelque part dans la nature : voilà la recette miracle pour nous lier et, ensemble, exister. Ne freinons pas notre imagination! N’entravons pas nos élans du cœur! Ne brimons pas notre désir de donner à un être vivant extraordinaire un nom qui nous unira à lui pour toujours!

Un extrait du conte Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry2 résume à merveille l’essence même du lien sacré lorsque le Petit Prince demande au renard : « Qu'est-ce que signifie apprivoiser? »

– C'est une chose trop oubliée, dit le renard. Ça signifie créer des liens...

– Créer des liens?

– Bien sûr, dit le renard. Tu n'es encore pour moi qu'un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n'ai pas besoin de toi. Et tu n'as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu'un renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu m'apprivoises, nous aurons besoin l'un de l'autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde...

Pas bête, ce renard! Selon moi, ces quelques lignes auraient suffi à rendre immortel Saint-Exupéry. La leçon vaut d’ailleurs pour toutes les créatures se présentant à nous qui ne sommes pas « petits princes ». En vérité, le regard que nous posons sur les êtres vivants peut rester distant et froid ou, au contraire, nous les faire voir comme étant uniques au monde par la création de liens. Tout dépend de notre disposition : nous acceptons d’être touchés ou non. D’une manière ou d’une autre, il se peut que le confort de notre indifférence et nos certitudes soient sérieusement bousculés quand un renard ou n’importe quelle autre espèce demandent à être apprivoisés... Or, une fois à l’écoute et le cœur rempli d’empathie, il faut se montrer patient pour « apprivoiser véritablement », surtout si on est une « grande personne ».

– L'essentiel est invisible pour les yeux, répéta le Petit Prince, afin de se souvenir.

– C'est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante.

Rosier rugueux

Rosier rugueux
 

Parnassie palustre

 

Fleur gâteau ou parnassie palustre?

Pour être sensible à une vie, l’apprivoiser et lui donner le nom qui la rendra pour nous unique au monde, il est nécessaire de consacrer beaucoup de temps à la contempler sans se laisser distraire. Un jour, mes parents et moi avons découvert une colonie de magnifiques petites fleurs blanches dont le profil rappelait un gâteau de noces à la vanille glacé de chocolat blanc. Dès lors, elle devint pour nous – et pour nous seuls – la « fleur gâteau ». Plus tard, nous découvrîmes qu’elle portait le nom scientifique de Parnassia palustris (parnassie palustre). Quant à sa période de floraison, son habitat et certains autres détails, nous les avions déjà appris en étudiant la fleur sur le terrain. En fait, plutôt que de nous rassasier sur-le-champ avec le « tout mâché, tout digéré » d’un guide de botanique, nous avions trouvé plus excitant de poursuivre notre quête à la manière du Petit Prince, en nous instruisant dans le grand livre ouvert de la nature. C’est ainsi que, par un lent processus d’observation et d’apprivoisement, une fleurette anodine est devenue pour nous unique au monde. Il nous arrive régulièrement de parler de la fleur gâteau, un surnom gravé en notre cœur avec les émotions associées à sa découverte. En contrepartie, nous mémorisons difficilement son appellation officielle de « parnassie palustre », car elle n’évoque rien d’intime pour nous.

 

Pour exister pleinement

Apprivoiser, prouver son attachement et se lier en donnant un nom, mais encore! Pourquoi ne pas nous contenter de tout consommer à la va-vite pour ensuite, rapidement blasés, jeter ce « tout » dans la poubelle de l’indifférence, en y incluant nos observations de la nature? Pourquoi est-il primordial de perdre son temps pour une fleur ou un renard, et de créer des liens avec l’une comme avec l’autre? « On est responsable pour toujours de ce que l’on apprivoise », nous enseigne le conte de Saint-Exupéry. Par conséquent, dès que l’on se sent concerné et responsable de quelqu’un, de quelque chose, d’un lieu, d’un animal, d’un arbre ou d’une fleur, sa protection devient une priorité. Sinon, ce quelqu’un, ce quelque chose, ce lieu, ou cette vie unique au monde cessent d’exister... Leurs noms figurent toujours dans les registres officiels de la science, en tant qu’espèces disparues ou habitats détruits – tristes épitaphes! –, mais plus personne ne peut les apprivoiser, les aimer et s’y relier en les nommant vraiment…

Connais-tu ce lac?
 

L’auteur Gilles Vigneault abonde dans ce sens en écrivant : « C’est important de nommer les choses, autrement elles n’existent pas. Sur le million de lacs du Québec, il y en a beaucoup qui sont sans nom. Mais si on dit qu’on va au lac Sans Nom, on l’a déjà nommé, il existe. » 3

À ces paroles de sage, j’ajoute que surnommer et survivre sont deux actions indissociables pour quiconque veut exister pleinement. En chacun de nous sommeille un petit prince…

 

Gisèle Benoit

 

Photos :
 
Une « petite princesse » voulant être l’amie d’un tétras du Canada © Collection Jacques Boucher
Tussilage farfara © Sylvain Langevin – SAS Nature
Renard roux © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Rosier rugueux © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Parnassie palustre © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Connais-tu ce lac? © Sylvain Langevin – SAS Nature
 
Références :
 
1 LAMOUREUX, Gisèle et collaborateurs. Plantes sauvages printanières, Québec, La documentation québécoise, 1975, 247 p.

2 SAINT-EXUPÉRY, Antoine. Le Petit Prince, Paris, Éditions Gallimard, 1999, 104 p. (Folio)

3 VIGNEAULT, Gilles. L’Apprenti sage II, textes recueillis par Mia Dumont, Montréal, Les Éditions de l’Homme, 2010, 160 p.
 
Suggestions :
 
Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry
L’Apprenti Sage I et II, Gilles Vigneault, textes recueillis par Mia Dumont, publiés par Les Éditions de l’Homme

Réconcilier le figuratif et l’abstrait

Hommage à Baudelaire

Au début des années 80, le Canadien Robert Bateman a peut-être été l’un des premiers peintres animaliers à parler ouvertement de l’omniprésence de l’abstraction dans la nature, une manière habile de se départir de l’étiquette « d’illustrateur scientifique » collant à la peau des artistes inspirés par la vie sauvage. Cette déclaration m’a surprise, car je me félicitais d’appartenir à l’auguste famille des peintres figuratifs même si cela me privait de bourses et de subventions accordées aux peintres dits « contemporains », les seuls explorateurs reconnus du monde infini de l’abstraction. Mon choix me valait aussi d’être boudée par plusieurs institutions culturelles gouvernementales vouées à la diffusion des artistes, tels la plupart des grands musées d’art. Selon les spécialistes et les décideurs dûment qualifiés pour juger objectivement de la valeur des tableaux et de la renommée des peintres, le style « figuratif » n'est plus à la mode. Les formes d’expression artistique basées sur le réalisme seraient apparemment dépassées depuis que les maîtres classiques les ont portées à un haut niveau en créant plusieurs des plus beaux chefs-d’œuvre de l’humanité.

 

Figuratif et abstrait indissociables

De nos jours, la modernité impose aux artistes et au public une vision nouvelle du monde centrée principalement sur l'humain. Toujours aux yeux du milieu élitiste appliquant cette censure, les peintres animaliers font partie de la pire espèce de dinosaures du pinceau coupables de prolonger le règne du figuratif; les animaliers sont non seulement de vulgaires copieurs de la réalité, mais des parias qui s’abaissent à peindre des bêtes sauvages! Est-il raisonnable de croire que l’homme et les paysages déformés par l’homme demeurent les seuls sujets dignes de l’inspiration artistique? Certes pas!

En 1977, j’ai commencé à dessiner, à peindre et à exposer mes œuvres avec les professionnels. Je n’étais alors qu’une adolescente avide d'apprendre. Avec le recul des années, la maturité et l’expérience, je dois reconnaître que Robert Bateman avait raison de prêcher que, dans l’art inspiré de la nature, le figuratif et l’abstrait sont indissociables. Le réalisme d’un tableau est la somme d’une multitude de formes, de traits, de couleurs et de mouvements qui, pris séparément, n’ont parfois aucun sens ou logique. Pour comprendre ce principe, il suffit d’isoler quelques centimètres carrés sur l'un de mes tableaux et de considérer cet extrait hors de son contexte comme s’il s’agissait d’une œuvre à part entière. Bien malin qui peut dire quel en est le sujet! Dans la nature comme sur la toile, l’harmonie et l’équilibre se passent volontiers de sujet, étant donné que l'ordre et le désordre s'attirent aussi fortement que des aimants. Par conséquent, nombre de connaisseurs, de critiques et de collectionneurs font fausse route en divisant l’expression artistique en diverses catégories.  

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Hommage à Baudelaire – Huile sur toile (détail) 

Depuis la révolution industrielle marquée par une brisure sans précédent entre l’homme et la nature, l’art s'est progressivement transformé en religion. En théorie, art et religion sont censés réunir les gens; or, ils dressent souvent des barrières, incitent à l’exclusion, divisent et se hiérarchisent pour attribuer la connaissance, la suprématie et le pouvoir absolu à quelques-uns. Le seul juge des religions demeure la Bonté; celui de l’art, la Beauté. Au delà de ces deux critères, presque tout le reste découle des prétentions orgueilleuses de l'esprit sectaire.

Dans le fabuleux royaume de l’art où prévaut la liberté d’expression, rien d’un point de vue esthétique ne justifie les « guéguerres » de style. L’abstraction et le figuratif se côtoient dans le monde naturel depuis la nuit des temps, si bien que l’artiste qui explore une de ces deux facettes découvre obligatoirement l’autre. La Beauté réside dans cette complémentarité, et dans cette union féconde et inspirante de forces contraires. Ayons seulement l’humilité d’admettre que photographes, peintres et sculpteurs n’ont rien inventé ou imaginé qui n'existe déjà dans la nature sous une forme ou une autre.

 

Nature, enchanteresse sans pitié, rivale toujours victorieuse, laisse-moi!
Cesse de tenter mes désirs et mon orgueil!
L’étude du beau est un duel où l’artiste crie de frayeur avant d’être vaincu.
 
Extrait de « Le confiteor de l'artiste » Charles Baudelaire
 

Installation de pierres au parc national de la Gaspésie
Artiste : la rivière Sainte-Anne lors d'une crue printanière

Sculptures sur neige
Artiste : le vent du Nord
 

Ci-dessus et ci-dessous : les plus anciens modelages abstraits de la planète
Créations communes des artistes : le temps, le climat et l’érosion
 

  

 


Anecdote

En octobre 2010, le photographe Florent Langevin et moi avons observé un spectacle unique : deux orignaux femelles au détour d’un sentier. Rien d’exceptionnel à première vue. Toutefois, pour une raison inconnue, les bêtes en sueur boucanaient dans un demi-contre-jour créant une scène totalement surréaliste. Rarement ai-je vu des cervidés évoluer dans une atmosphère aussi mystique, à mi-chemin entre le monde figuratif et celui de l’abstraction. Florent fit d’excellentes photographies de cette rencontre qui dura près de trente minutes. Pour ma part, le vécu et l’émotion furent transcendés sur toile un mois plus tard. J’ai changé les acteurs et le décor tout en conservant l’essentiel de la scène inspiratrice.

Cette expérience démontre que la photographie et la peinture sont deux outils très différents pour témoigner d’un même sujet.

 

Gisèle Benoit 

 

Scène mystique – Huile sur toile

 

Tableaux :
 
Hommage à Baudelaire 
Huile sur toile © Gisèle Benoit
 
Scène mystique – Orignaux en automne 
Huile sur toile © Gisèle Benoit
 
Photos :
 
Ruisseau © Sylvain Langevin – SAS Nature
Installation de pierres au parc national de la Gaspésie © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Sculptures sur neige © Sylvain Langevin – SAS Nature
Les plus anciens modelages abstraits de la planète © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Orignaux dans la lumière © Florent Langevin – SAS Nature 

À la rencontre de l’orignal esprit

Tableau

À une époque lointaine, au temps où hommes et bêtes se parlaient tout en reconnaissant se partager la même Terre, le même Ciel et, par conséquent, le même Dieu, deux chasseurs de la nation ojibway remontaient une large rivière à bord de leur canoé d’écorce. L’automne dorait les bouleaux et les trembles des rives brumeuses dominées par des pins d’une taille comme on n’en voit plus aujourd’hui dans cette région. Soudain, une silhouette pâle se détacha du brouillard auroral, forçant les canoéistes à poser leurs pagaies pour la contempler : un orignal au pelage d’un blanc immaculé s’avançait dans l’eau à leur rencontre! Un frisson parcourut aussitôt le corps des témoins saisis d’émerveillement, tandis que leur embarcation dérivait vers le cervidé attentif, sans qu’il leur vienne à l’idée de pointer une flèche ou une lance dans sa direction. Bien que les chasseurs n’aient encore jamais vu un « orignal esprit », c’est-à-dire un orignal messager venu du monde des esprits, ils surent distinguer en ce cerf étrange le légendaire porteur de lumière décrit par les Anciens. Spontanément, les hommes admirèrent la bête en ouvrant leur cœur et leur âme à sa grâce surnaturelle; ils lui parlèrent dans une langue de jadis où il n’existait aucune traduction pour les mots trophée, domination, exploitation et supériorité. L’orignal esprit s’adressa aussi aux chasseurs dont les vies, dit-on, furent transformées de manière positive. En effet, selon les chamans, apercevoir un orignal, un ours, un wapiti ou tout autre animal anormalement blanc était le présage d’un grand changement.

Malheureusement, quelques siècles après la rencontre entre les deux Ojibways et cet orignal messager, le symbolisme entourant les animaux esprits est progressivement passé dans l’ombre. Confrontée à la religion des Blancs, cette spiritualité fut reléguée au rang de simple légende païenne.

 

Mythe ou réalité?

S’il est vrai que les Autochtones ne parcourent plus les étendues sauvages à bord de canots d’écorce, armés de lances, d’arcs et de flèches, et que la plupart de leurs Anciens se sont tus faute d’oreilles pour les écouter, les animaux esprits sont-ils pour autant disparus? L’orignal blanc de l’histoire racontée précédemment est-il un mythe ou une réalité? 

Twestamakew, l'orignal messager – Huile sur toile
 

Les orignaux blancs ne sont pas légion, mais ils existent. Ma mère et moi avons d’ailleurs peint ces cervidés extraordinaires en nous inspirant d’une population protégée comptant une dizaine d’individus dans le nord de l’Ontario, non loin du village de Foleyet. Seuls de rares observateurs ont pu apercevoir des spécimens issus de ce groupuscule; parmi ces privilégiés figurent deux membres et collaborateurs de la SAS Nature, Diane et Sylvain Jean, résidants de Chapleau. Le 29 mai 2010, ils ont vécu une rencontre exceptionnelle avec une jeune biche « en robe de mariée ». Leur voiture roulait sur la route 101 en direction de Timmins quand ils remarquèrent une forme blanche en bordure de la forêt. Une fois leur véhicule immobilisé sur l’accotement, les deux témoins ont été stupéfaits de voir la femelle orignal se diriger calmement vers eux, alors qu’ils étaient sortis de la camionnette pour la prendre en photos et la filmer. L’observation a duré une dizaine de minutes. Tel un véritable animal esprit, la bête attentive s’est arrêtée à quelques mètres du couple Jean sans afficher la moindre crainte, les fixant de son regard rempli de douceur, de mystères et de présages insondables. Peut-être avait-elle hérité de la livrée blanche de son ancêtre rencontré dans le même secteur par deux chasseurs autochtones, sept siècles plus tôt! Je tiens d’ailleurs à remercier Diane et Sylvain de m’avoir permis de relater leur expérience et de publier leurs photos sur ce site. 

 

Leucistisme, albinisme et mélanisme

Voyons comment la science peut nous éclairer à propos des « anomalies physiques » à l’origine des légendes rattachées aux animaux esprits. D’entrée de jeu, sachez que nous aurions tort de considérer comme « albinos » les orignaux blancs de Foleyet. En effet, l’albinisme est une maladie génétique due à un gène déficient qui se caractérise par une peau, un pelage ou un plumage entièrement blanc, des yeux rouges, une sensibilité au soleil et un système immunitaire plutôt faible. Les animaux sauvages albinos ont donc peu de chance de survivre et de se reproduire en milieu naturel. À l’inverse, le leucistisme est une particularité génétique – non une maladie – qui confère à un sujet un pelage ou un plumage entièrement ou partiellement blanc, les yeux gardant leur couleur normale. Ces animaux et ces oiseaux ne sont pas plus sensibles au soleil que les autres et ils se reproduisent pour donner des sujets normaux ou blancs. À l’instar des lions et des tigres blancs, les orignaux de Foleyet montrent un bel exemple de ce qu’est le leucistisme. Dame Nature nous offre aussi des cas de mélanisme quand des animaux et des oiseaux apparaissent anormalement noirs. Personnellement, j’ai observé des marmottes communes et des lièvres mélaniques, c’est-à-dire dotés d’une livrée principalement noire. Le mélanisme s’observe aussi chez le léopard, le jaguar et bon nombre d’autres espèces. Le monde végétal n’échappe pas aux particularités génétiques au sein d’une même espèce. Il existe, entre autres, des épilobes blancs ainsi que de rares cypripèdes acaules... 

Épilobes
Cypripèdes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
Même si en général, une particularité génétique est à l’origine de leur couleur exceptionnelle,
on n’emploie pas le terme leucistisme pour définir les fleurs sauvages en phase blanche.
 

Un bel exemple de leucistisme : mésange à tête noire

 

Un tremplin pour élever la conscience

Pour en revenir à la biche orignal au pelage blanc entrevue par le couple Jean, les explications de nature scientifique s’arrêtent au moment où la bête lumineuse vient gentiment à la rencontre des témoins, alors que rien ne justifie un comportement d’une telle ouverture chez un animal sauvage. « À moins, bien sûr, d’avoir affaire à un animal esprit chargé d’un message ou d’une mission par le Grand Manitou », diraient les Anciens s’ils pouvaient trouver quelqu’un ici-bas pour les entendre. Après tout, ne suffisait-il pas à cette biche d’être blanche et de se laisser admirer à la sauvette par des voyageurs? Personnellement, j’ai la conviction que les animaux sauvages ont parfois « des choses à nous dire » et qu’ils viennent vers nous, souvent à leur corps défendant, tant qu’ils n’ont pas satisfait leur besoin de communiquer, tant qu’ils n’ont pas saisi qui nous sommes et ce que nous faisons sur leur territoire.

Les tableaux que ma mère et moi avons consacrés à l’orignal blanc, dans le cadre de l’exposition La Magie de l’Orignal, continuent d’intriguer et de fasciner ceux et celles qui les découvrent. L’extraordinaire et l’inédit attirent autant qu’ils dérangent et, en ce sens, ils peuvent être des tremplins pour élever notre conscience et notre perception du monde à un niveau plus grand, garant de bénéfices moraux, telles la compassion et la civilité, pour ne citer que ceux-là. Les Amérindiens de jadis avaient compris que, pour peu que l’on soit sensible à la valeur des animaux sauvages, le sujet rare et différent des autres devient inévitablement un levier spirituel pour l’homme. Au-delà de ces croyances ancestrales et des superstitions, les comportements singuliers de « l’animal esprit moderne » rencontré par Diane et Sylvain Jean tendent à donner raison aux Anciens.

 

Gisèle Benoit 

 

Otâcimisohiwew, le confesseur – Huile sur toile
 
 
Tableaux :
 
Twestamakew, l’orignal messager
Huile sur toile © Gisèle Benoit
 
Otâcimisohiwew, le confesseur
Huile sur toile © Monique Benoit
 
Photos :
 
Femelle orignal leucistique © Sylvain Jean – SAS Nature
Épilobes © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Rarissimes cypripèdes acaules en phase blanche © Christian Bellemare – SAS Nature
Un bel exemple de leucistisme : mésange à tête noire - Cette photo provient du site FAAXAAL qui offre des contenus gratuits et libres de droits pour vos sites.
L'art et la nature

 

Chroniques de Gisèle Benoit : L'art et la nature

Mes chroniques sur l’art et la nature s'attardent sur toutes les formes d'expression, tant photographique, poétique que musicale, nous permettant de célébrer notre amour de la Vie ou d'exprimer nos préoccupations environnementales. Je souhaite que mes réflexions sur l'art ouvrent des pistes que tous et toutes pourront suivre à leur rythme. J’espère surtout qu'elles aideront petits et grands à mieux apprécier dame Nature, cette muse universelle.

Le comportement animal

 

Chroniques de Gisèle Benoit : Le comportement animal

Faire le mort pour échapper à un ours agressif; abattre inutilement le renard sociable soupçonné d’être porteur de la rage; approcher et toucher un orignal flegmatique en l’imaginant « prodigieusement » apprivoisé; amener chez soi un faon cerf de Virginie après l’avoir découvert seul et présumé orphelin; ces réactions humaines excessives et souvent inappropriées prouvent la nécessité d’une chronique ayant pour but la démystification des comportements animaliers les plus singuliers.

 

memoire

Mémoire sur la cohabitation des orignaux et des touristes au parc national de la Gaspésie

[…] les contacts de proximité entre humains et orignaux ont passablement augmenté depuis dix ans, principalement en raison du nombre accru de randonneurs et de la tolérance naturelle du cervidé. L’automne dernier, par exemple, des orignaux broutaient des ramilles et s’accouplaient près du Gîte du Mont-Albert, indifférents à la présence de dizaines de touristes émerveillés...

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