• 10e anniversaire de la série documentaire Les Carnets Sauvages
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L'Art pour émouvoir, la Science pour comprendre et la Nature pour survivre!

Fondée en juin 2008 par la famille Benoit et plusieurs de ses collaborateurs, la Société Art et Science pour la Nature (SAS Nature) a pour mandat l'éducation du public en matière de protection de la faune et de conservation des habitats naturels. Comme son nom l’indique, cet organisme à but non lucratif utilise l’art et la science comme outils de sensibilisation, principalement à travers l'œuvre missionnaire de Monique, Gisèle et Raynald Benoit, figures bien connues des domaines de l'art animalier et du documentaire sur la vie sauvage. 

 

Voici quelques commentaires de visiteurs à la Galerie d'art Monique et Gisèle Benoit :

Un havre de paix! Tant de beauté et d'amour dans chaque tableau... 

Que de merveilles pour les yeux et l'âme! Nous reviendrons... 

Vibrante exposition... Émotion, splendeur, grandeur nature. À voir absolument! 

Merci pour cette magnifique exposition, cette communion avec la nature et cette grande sensibilisation envers les animaux! 

Chroniques Nature à la une

Sonnez, merveilles!

Sonnez, merveilles!

Odette Langevin

Les dernières notes d'une étude de Chopin, brillamment interprétée par le pianiste québécois Louis Lortie, viennent de s’envoler doucement qu'elles vibrent encore en moi. La musique classique me permet de vivre des instants merveilleux, exaltants et inspirants; elle me transporte vers la Nature, source de Vie! Cependant, quelle tristesse de constater que cette musique magnifique, qui a traversé les siècles, est désormais en péril! Heureusement, un homme s'est levé afin de nous faire prendre conscience de cette situation : Kent Nagano,...

Le sentier pédestre ou l’art de voir

Le sentier pédestre ou l’art de voir

Lucie Gagnon

Lunettes de soleil, bâtons de marche, collation et gourde d’eau, voilà le randonneur fin prêt à fouler le sentier. Avançant d’un pas rapide et énergique, il lorgne le faîte de la montagne qui embrase son imagination, espérant découvrir là-haut un décor spectaculaire. L’adepte des grands espaces augmente la cadence, mais attention! Son but très précis l’éloigne des trésors que la nature sait si bien dissimuler tout au long du trajet. Le marcheur ignore peut-être que le ravissement souhaité exige plus...

Boréalie en péril, mémoire sur la forêt boréale de Gisèle Benoit

Ce reportage vidéo présente le mémoire Boréalie en péril, écrit par Gisèle Benoit. La naturaliste y dresse le portrait inquiétant de certaines portions de la forêt boréale canadienne, notamment celle du Nord de l’Ontario où elle a dirigé, jusqu’en mai 2014, un centre d’étude du comportement de la faune. Le mémoire est disponible en versions française et anglaise (format PDF) et peut être téléchargé avec les liens ci-dessous.

Gisèle Benoit

 

Gisèle Benoit, peintre et naturaliste

Comme Grey Owl, Gisèle vit la moitié de l’année dans une cabane près d’un lac en compagnie des animaux sauvages et prend la plume, sinon le pinceau, pour décrire l’existence des bêtes. Quand elle quitte son refuge, c’est pour s’adonner à des activités publiques visant à faire connaître la forêt boréale. Les chroniques de Gisèle sont classées en trois catégories.

Qui est Gisèle Benoit?

Les chroniques de Gisèle sont classées en trois catégories :

Domestique ou sauvage?

Êtes-vous domestique ou sauvage? Si vous avez l’impression d’être en cage ou d’avoir perdu quelque chose d’essentiel; si le rythme imposé par la course à la surconsommation vous effraie et que les ravages causés à l’environnement par notre mode de vie moderne vous choquent; si la liberté, le silence et les grands espaces vous apportent réconfort, ressourcement et espoir, vous serez tenté de répondre : « Je suis sauvage! » Par contre, si vous êtes accro des nouvelles technologies et avide de suivre le mouvement de consommation dicté par la société; si vous considérez que notre civilisation a atteint un haut degré d’évolution; si vous préférez le béton aux mousses du sous-bois, le smog et les immeubles, et qu’une marmotte installée sur votre pelouse vous exaspère, vous êtes assurément « une créature domestique »!

 

Domestiquer, c’est rendre dépendant

Nous avons souvent tendance à oublier que le fait « d’être sauvage » s’inscrit dans l’ordre naturel des choses. C’est à la fois un besoin instinctif et un mode de vie exigeant où la « jouissance de la liberté » amène d’importantes responsabilités qu'efface la domestication. Au risque d’en offenser plusieurs, se définir autrement que sauvage équivaut à admettre un grave égarement et une rupture dangereuse entre soi et la nature. En effet, les sociétés humaines se dénaturent au même rythme qu’elles se domestiquent et cette réalité compromet aujourd’hui notre survie et celle de la biodiversité. De toute évidence, l’Homo sapiens ignorait quelle redoutable révolution venait d’être enclenchée quand il décida d’améliorer son sort en inventant l’agriculture et la domestication des animaux, il y a de cela environ dix mille ans. Seuls quelques pas séparent l’affranchissement de la nature de sa domination orgueilleuse. Avec l'ère industrielle, on ne parle plus de pas, mais de course! Depuis deux siècles, le déséquilibre s’accélère à mesure que les villes se remplissent et grandissent aux dépens des campagnes fertiles et des terres agricoles laissées aux spéculateurs. Entre les deux, il n’y a plus de place pour le sauvage… 

Toutes les espèces se retrouvent dans cette galère bien malgré elles. Les sauvages disparaissent petit à petit, tandis que les domestiques se multiplient pour nourrir l’Homo sapiens ou lui tenir compagnie. Chats, chiens, volailles, chevaux et bétail sont tous, sans exception, le résultat de la domination de l'homme sur la nature commencée il y a des millénaires, alors que certains peuples se sédentarisèrent grâce à l’agriculture et à l’élevage de mammifères et d’oiseaux. À l’instar de leurs maîtres, les animaux domestiques ont fini par couper leurs liens avec les modes de vie sauvage, pour ensuite se voir imposer une dépendance quasi totale envers leur unique créateur, l’homme. Car domestiquer, c’est rendre dépendant. Or, pour obtenir la dépendance, il faut éliminer les caractéristiques sauvages d’une espèce en la privant de sa liberté pour mieux modifier sa morphologie et ses comportements. Cette recette assujettit les animaux, mais elle permet aussi à l’homme de dominer l’homme par le biais des religions et de divers systèmes politiques et économiques accordant aux uns le pouvoir absolu au détriment des autres. 

 
Kitchi, un jeune loup de 4 mois
Princesse et son maître, Sylvain Jean, collaborateur spécial de la SAS Nature en Ontario

 

Au diable la sélection naturelle!

Prenons l'exemple du loup, l’ancêtre commun de tous les chiens. Ce super prédateur est physiquement conçu pour la chasse et socialement apte à vivre en meute. Si l’on compare l’apparence de Canis lupus à celle du bulldog, du chihuahua ou du caniche, on devine que la sélection naturelle n’est pas à la base de l’évolution des animaux de compagnie. Ces races, comme tant d’autres, sont le fruit de croisements parfois fort discutables. Comment un basset pourrait-il échapper à des prédateurs et survivre à l’état sauvage avec des pattes aussi courtes? Ses inventeurs l’ont créé pour débusquer les lièvres et les lapins dans leur terrier, et ce, pour le plaisir d’un maître qui promet en échange de pourvoir à tous ses besoins de toutou. Des infirmités encore pire surgissent quand l’anomalie répond à des critères strictement esthétiques. J’ai récemment bondi d’horreur en constatant la popularité croissante des chats à peau nue!

J’entends déjà les commentaires : « Madame Benoit n’aime pas les animaux domestiques! » Détrompez-vous! Ma sympathie envers eux et ma connaissance de leurs cousins sauvages me portent à les plaindre d’être ce qu’ils sont, c’est-à-dire des prisonniers que nous dorlotons, infantilisons, abandonnons et mutilons au gré de nos caprices. Si le chien pouvait se souvenir de sa liberté d’antan, de ses anciennes responsabilités de loup et de son rôle au sein de la meute, quelle famille choisirait-il? Être loup est beaucoup plus captivant et épanouissant que de vivre avec un statut de « colonisé », soumis et captif, sans défis à relever ni dangers à affronter, à la disposition d’un « propriétaire » lui-même domestiqué et rempli de bonnes intentions. Je partage en partie l’opinion de Félix Leclerc sur le sujet : « Le chien est le meilleur ami de l’homme, mais l’homme n’est pas le meilleur ami du chien ».

La plupart d’entre nous désirent la fidélité et l’affection inconditionnelles du chien sans avoir à entendre ses jappements ni à nous soucier de son besoin de courir et de fouiner ici et là. Nous aimons profiter de la beauté et de la noblesse du chat, mais nous ne voulons pas de ses griffes et de ses marques olfactives sur nos meubles. Nous fermons les yeux sur son caractère indépendant et surtout, nous refusons d’être confrontés à ses chasses, preuves irréfutables de l’instinct du prédateur naturel refaisant surface à la moindre occasion. Peut-être qu’inconsciemment ou par manque d’empathie, nous tentons de brimer ce qu’il reste de sauvage chez nos animaux de compagnie parce qu'il menace nos prérogatives de maître, nous rappelle l’insoumission et la liberté de la bête n’obéissant qu’aux lois naturelles!

À l'âge de quatre ans, j'avais mon « coquelet favori »...

 

L’observation des animaux sauvages aide à mieux comprendre les animaux domestiques

Le chemin qui m’a menée à la faune commence par une enfance vécue au contact de chiens, de chats, de chevaux et de volailles domestiques. Enfant unique, j’ai développé plusieurs de mes aptitudes sociales en m’amusant avec chaque représentant du bestiaire familial, à qui je dois des heures de bonheur, d’émerveillement et de découvertes. Si mes parents m’ont appris à bien traiter nos compagnons à poils et à plumes, je reconnais volontiers que notre sensibilité à leur égard s’est limitée aux soins élémentaires jusqu’à ce que nous ayons le privilège de vivre en compagnie des animaux sauvages. Lentement mais sûrement, l’immersion en milieu naturel nous a permis de remplacer des rapports avec les animaux domestiques basés sur la domination par des valeurs tels le respect et l’égalité.

Habituellement, le maître-propriétaire calcule les agréments et les soucis apportés par un chat ou un chien sans prendre en compte ce qu’il doit à son petit compagnon à part l’eau, la nourriture, un toit et des caresses. Le monde sauvage propose une réalité différente et ce fut un choc de découvrir cette réalité aux premiers balbutiements de notre vocation de peintres naturalistes et de cinéastes, en 1980. Il y a d’abord eu la frustration et l’humiliation de nous faire dire : « Non! » par un animal. Ô suprême affront de l’être libre! Pour être honnête, l’orignal, le renard et les autres créatures de la forêt fuyaient souvent notre présence, ce qui nous fit apprécier l’immense valeur des « oui » obtenus de temps en temps. Nous apprîmes très tôt que rien n’est gagné d’avance avec les animaux sauvages, car il importe de mériter leur confiance avant d’espérer avoir la grâce d’une audience. Des arguments tels la nourriture, le toit gratuit et les caresses sont malheureusement inutiles en présence d’un lièvre ou d’une perdrix! Ne pouvant imposer notre volonté à un représentant de la faune, étant privés du plaisir égoïste de le toucher, de le materner et de le dominer à notre guise, peu d’activités s’offraient à nous à part l’observer ou le chasser. Mes parents et moi avons choisi la première option et, progressivement, le monde sauvage nous a apprivoisés... Il nous a transformés.

Au cours des années subséquentes, le succès de nos observations fauniques s’accrut avec le développement d’un état d’esprit humble, réceptif et respectueux. Nous réalisâmes qu’une empathie sincère devait absolument guider nos démarches pour que l’orignal se couche à nos côtés et que le loup consente à se montrer. À quoi bon s’impatienter contre un ours, un lynx ou un corbeau qui nous refusent leur collaboration? Il valait mieux chercher à comprendre les comment et les pourquoi des barrières si nous voulions parvenir à côtoyer les animaux sauvages plus aisément. Nous avons parcouru ce chemin en renonçant à forcer les limites parfois imposées par la faune. Après nombre d’essais, d’erreurs et d’expériences, nous avons acquis des attitudes nouvelles, dépourvues d’anthropomorphisme et de possessivité. Nous sommes alors parvenus à repousser les frontières séparant le sauvage du domestique au-delà de ce que nous avions cru possible. La vérité est d’une simplicité désarmante : il suffit de considérer les animaux comme des égaux pour établir avec eux une relation saine. Une fois que sont abolis les obstacles de l’orgueil et de la supériorité privant l’homme de son humanité, l’animal domestique et l’animal sauvage nous livrent leurs secrets les mieux gardés, pour la plus grande édification de celui ou celle qui vivent en leur compagnie.

Tamia rayé
 

Mille pages seraient insuffisantes pour témoigner de toutes les leçons apprises en observant le loup, l’orignal, la perdrix, le tamia, le chat, etc. Je me contenterai ici de résumer l’essentiel de leur enseignement : l’épanouissement et le bonheur d’un animal ou d’un humain passent par la liberté, le respect de ses droits et la prise en charge des responsabilités et des devoirs qu’implique le fait de déterminer son existence par soi-même, dans un milieu propice. Si les bêtes sauvages possèdent d’emblée l’ensemble de ces richesses, dans la mesure où elles se tiennent loin des hommes, il en va autrement pour les animaux domestiques, ces éternels tributaires du bon vouloir de leur maître.

Mon père et Bibili lors du tournage de la série Les Carnets Sauvages

 

Ma meilleure amie, une chatte…

L’animal sauvage peut-il remplacer l’animal domestique auprès de l’homme? Pour avoir vécu les deux relations, je réponds un non nuancé. J’ai investi beaucoup de temps et donné tout mon cœur dans plusieurs contacts prolongés avec des animaux libres en milieu naturel. J’ai joué avec des renardeaux comme avec des chatons et j’ai marché parmi les loups. J’ai négocié un rang social avec les orignaux et servi de perchoir à des perdrix. Encore aujourd’hui, j’explore des sentiers nouveaux en compagnie de créatures sauvages toutes aussi fascinantes et attachantes les unes que les autres. Toutefois, ces « amis » extraordinaires ne dépendent pas de moi pour survivre. Ils ne sont ni apprivoisés ni ma propriété, si bien qu’ils entrent et sortent de ma vie sans que je puisse les retenir. Je leur donnerais la lune qu’ils n’en voudraient pas, car ils ont mieux : la liberté. Avec les animaux sauvages, il existe une limite à ne jamais franchir, pour mon bien et le leur.

Le soir du 17 novembre 1987, sur une route de campagne enneigée, j’ai offert mon aide à une jeune chatte abandonnée qui criait famine en grelottant sur une congère. Je bénis le hasard qui permit à Bibili d’entrer dans ma vie et celle de mes parents. Elle devint ma meilleure amie, survécut longtemps aux deux autres chats de la maison et partagea notre existence à titre de membre de la famille à part entière, avec tous les droits et les considérations que ce statut exige. Pour les raisons décrites plus haut, j'espère bien humblement avoir « mieux  aimé » Bibili que nos animaux familiers précédents. La connivence et l’amitié qui nous a unis pendant 21 ans peuvent difficilement se développer entre un être humain et un animal sauvage en milieu naturel.

Demoiselle, chatte errante adoptée par Odette Langevin, présidente de la SAS Nature

 

Les devoirs de l’homme envers les animaux domestiques

L'observation de la faune n’est pas le seul chemin susceptible de faire grandir la sensibilité et le respect envers les animaux domestiques. L’éducation et la sensibilisation, par exemple, vont souvent de pair avec une saine évolution des relations qu’entretiennent les êtres humains avec les animaux, quels qu’ils soient. Les besoins sont urgents! Les cas de maltraitance animale et d’abandon font la manchette, les refuges pour chiens et chats débordent de pensionnaires, et les bénévoles œuvrant dans les organismes pour la protection des animaux croulent sous un fardeau chaque jour plus lourd. À l’inverse, des chiens et des chats sont traités comme des enfants rois par des propriétaires atteints d’un anthropomorphisme complaisant. Décidément, notre espèce n’est pas très douée pour trouver l’équilibre!

 

Gisèle Benoit 

 

« La bonté envers les animaux est la marque du progrès humain;
quand elle fait son apparition, presque tout le reste peut être pris pour acquis. »
 Grey Owl
 
Photos :
 
Marmotte commune © Raynald Benoit
Kitchi, un jeune loup de 4 mois © Raynald Benoit
Princesse et son maître, Sylvain Jean, collaborateur spécial de la SAS Nature en Ontario © Raynald Benoit
Gisèle Benoit et son coq favori © Pauline Blaquière – Famille Benoit
Tamia rayé près de notre camp de base © Raynald Benoit
Raynald Benoit et la chatte Bibili © Gisèle Benoit
Demoiselle, chatte errante adoptée par Odette Langevin, présidente de la SAS Nature © Rolland Palardy – SAS Nature
Écureuil roux et sous-bois © Les Productions Raynald Benoit Inc.

Écologistes et exploitants forestiers qui enterrent la hache de guerre : peut-on y croire?

 

En mai dernier, on annonçait en grande pompe la conclusion d’une entente entre 9 groupes environnementalistes, dont la Société pour la nature et les parcs du Canada (SNAP) et Greenpeace, et l'Association des produits forestiers du Canada (APFC) représentant les plus importantes compagnies qui exploitent les zones boréales du Canada. La bonne nouvelle nous est parvenue par satellite au fond des bois, à notre centre d’étude situé dans le nord de l’Ontario. Selon un communiqué que m’a fait parvenir la SNAP*, les parties ont convenu de protéger environ 72 millions d'hectares de forêt boréale au pays, dont 16 millions au Québec seulement! Le rétablissement et la protection des populations de caribous des bois, durement affectées par les coupes, ainsi que l’application de pratiques de gestion durable de la forêt sont au cœur des buts fixés par l’accord.

Sur le coup, mes parents et moi avons été réjouis de cette annonce. En effet, les forêts de la réserve faunique de Chapleau où nous étudions la faune depuis 15 ans ont toujours été exploitées depuis la création du sanctuaire en 1925. Après l’enthousiasme initial vint l’ombre du doute associé à la question suivante : quels changements cette entente amènera-t-elle dans un habitat où il y a belle lurette que le caribou des bois, le wapiti et le carcajou ont disparu? Est-il trop tard pour se soucier des espèces animales et végétales qui restent?  

Loup
 

Au fil des saisons passées sur un territoire en constantes transformations dues à l’industrie forestière, nous sommes devenus sceptiques et prudents comme le loup. Nous en avons peut-être trop vu pour croire innocemment aux retombées concrètes d’une entente historique qui, disons-le, tombe à brûle-pourpoint pour les compagnies exploitantes, avides de redorer leur blason auprès de la communauté internationale. Notre scepticisme vient du fait que nous avons assisté à la disparition de trop de forêts matures composées d’essences diversifiées et de riches écosystèmes, sous l’action des abatteuses et des bulldozers, pour les voir remplacées par de vastes plantations de pins gris alignés en rangs serrés sur des labours; nous avons vu trop d’avions et d’hélicoptères épandre à répétition des herbicides et des pesticides sur lesdites plantations, en août et en septembre. But des opérations : détruire la repousse des plantes herbacées et des feuillus faisant concurrence aux conifères. Au lendemain des arrosages, mes parents et moi avons vu trop d’ours, de tamias, de grues du Canada, d’orignaux et d’autres créatures se nourrir des fruits, des feuilles et des graines des buissons empoisonnés. 

 Avis public concernant l’épandage de pesticide dans le nord de l’Ontario.
La cueillette des fruits sauvages est interdite pour un an sur les zones affectées.
Malheureusement, la faune ne sait pas lire!
 

Nous avons aussi vu des tonnes d’arbres sains coupés et abandonnés sur place. Un gaspillage tel que les résidants des environs passent après les machines pour convertir une fraction des restes en bois de chauffage! Nous avons également été témoins des séquelles dont à peu près personne ne parle, c’est-à-dire les déchets d’exploitation et de transport jetés sur le bord des routes ou laissés directement dans la nature, sur les parterres de coupe : vidange d’huile à moteur, pneus usés, batteries de camion, carcasses ou pièces de machinerie, bouts de tuyaux de toutes sortes, etc. Sans oublier les impacts de la construction des routes donnant accès aux chantiers! L’été dernier, un lac et un marais servant de refuge à la tortue serpentine ont été asséchés après la réfection d’un ponceau, avec pour résultat la mort rapide de milliers de petits organismes et la destruction de l’habitat de reptiles, de batraciens, de poissons, d’insectes, de mollusques et d’oiseaux aquatiques en pleine saison de nidification. 

Je ne tiens pas à abrutir mes lecteurs en prolongeant la liste de ces méfaits. Je termine par ce constat : il reste peu de secteurs de la réserve faunique de Chapleau qui sont « propres et naturels », car si l’on regarde attentivement le moindre paysage, même le plus sublime, on y découvre quelque part la trace du passage de l’homme. Le laisser-aller de ce territoire, qui jouit pourtant du statut particulier de « réserve faunique », laisse présager que les choses sont encore pires hors de ses frontières. Les engagements pris par l’industrie forestière à propos de la « gestion durable » des 72 millions d’hectares de zones nordiques changeront-ils quelque chose aux pratiques destructrices qui ont cours ici et partout ailleurs?  

Pplantation

Plantation de pins gris après une coupe
 

Mes parents et moi ne nous définissons pas comme des militants écologistes. Nous tentons simplement de mener à bien les objectifs que nous nous sommes fixés en venant nous établir ici, soit d’observer les comportements de la faune. Toutefois, les animaux sont liés aux végétaux et nos études nous prouvent qu’ils sont de plus en plus affectés par les coupes forestières et la rapide dégradation de leurs habitats. Nous ne pouvons plus faire abstraction de cette réalité, mais nous ne sommes pas pour autant pessimistes. Comme plusieurs, nous croyons que le développement économique des régions éloignées, l’exploitation des ressources forestières et la protection de la biodiversité ne sont pas obligatoirement incompatibles. S’il importe de viser haut et grand, à l’image de la fameuse entente intervenue en mai 2010 après 3 ans de négociations ardues, il ne faut pas négliger les nombreux problèmes qui pourraient être réglés avec un minimum de bonne volonté et d’imagination de la part de l’industrie forestière, des élus et des citoyens des localités dont l’économie repose sur la forêt. Pourquoi faut-il toujours l’intervention des environnementalistes pour faire avancer les choses? 

L’avenir nous dira si la hache de guerre est définitivement enterrée entre les groupes écologistes et les membres de l'APFC, ou si l’entente n’aura été qu’un leurre pour les premiers et un bon coup de marketing pour les seconds… Le loup en moi a tendance à croire au piège; quant à la femme en moi, elle espère ne pas être déçue une fois de plus par ses semblables… 

 

Gisèle Benoit

 

Majestueux pin gris
 
Photos :
 
Parterre de coupe dans la réserve faunique de Chapleau, en Ontario © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Loup surpris dans une plantation de pins gris © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Avis public concernant l’épandage de pesticide dans le nord de l’Ontario © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Monique Benoit examinant des résidus de coupe laissés sur place après le passage des machines. © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Pièce d’équipement dans un sous-bois © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Plantation de pins gris après une coupe © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Majestueux pin gris près de notre camp de base © Les Productions Raynald Benoit Inc.

Documentaires morbides : un signe des temps

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En 1993, mes parents et moi avons réalisé le documentaire In the Company of Moose avec l’encadrement professionnel de l’équipe de production de l’émission The Nature of Things, animée par David Suzuki sur les ondes de la CBC. À la suite de la télédiffusion de nos études basées sur mes contacts de proximité avec les orignaux, le réseau national canadien obtint des cotes d’écoute records! Pour tout dire, notre collaboration avec la CBC fut un succès sur toute la ligne, car nous partagions un but précis avec James Murray, producteur de The Nature of Things : démystifier le langage et le comportement d’un gros gibier réputé dangereux par les chasseurs. 

Photo de la causerie

Rituel d’intimidation entre un mâle dominant et moi

 

La version National Geographic

Encouragé par la popularité de In the Company of Moose au Canada, le distributeur chargé d’en effectuer la vente à l’étranger entama des négociations aux États-Unis avec la très réputée National Geographic Society, espérant voir inclure notre film dans le cadre de ses émissions. Les Américains se montrèrent très intéressés par l’acquisition d’un « droit d’adaptation ». En effet, ils souhaitaient modifier le scénario d’origine, le montage et le contenu narratif, afin de mettre l’accent sur les aspects sensationnalistes des images, dont les soi-disant risques de ma démarche et la dangerosité naturelle de l’orignal. Bref, une version National Geographic de In the Company of Moose aurait perpétué les mythes tenaces que Raynald, Monique et moi nous efforcions de combattre avec objectivité et honnêteté. Consternés par cette proposition, nous avons définitivement fermé la porte à une éventuelle collaboration avec ces spécialistes du documentaire animalier. De plus, l’incident vint jeter un doute sur les films produits par cette institution mondialement reconnue : si elle trouvait naturel de tricher avec la vérité de notre histoire, au nom du suspense et de l’émergence de la mode des aventures extrêmes, le faisait-elle aussi avec les travaux d’autres chercheurs et cinéastes?

Araignée d’eau géante

 

Des documentaires qui n'en sont plus

Cette anecdote témoigne d’un point de rupture avec le rôle traditionnel du documentaire, qui est d’instruire et d’informer le public avec respect. Au cours de la dernière décennie, la tendance au sensationnalisme a bifurqué vers l’exploitation du morbide, ayant pour conséquences le renforcement de vieux mythes, de la peur et de l’horreur inspirées par le monde sauvage. Certains documentaristes et producteurs ont vendu leur âme et trahi leur mission pour suivre le rythme de cette descente télévisuelle aux enfers du mauvais goût. Ils font preuve d’irrespect envers leurs sujets aussi bien qu’envers un public impressionnable. Au Québec, le réseau Canal D diffuse plusieurs de ces coquilles vides enrobées de sang : Cruauté animale, Dévoré vivant, Traque de prédateur, pour ne nommer que quelques-unes de ces séries animalières bâclées, indigestes et saturées d’anthropomorphisme. Les missionnaires qui résistent à la vague, dont nous sommes, tirent désormais leur épingle du jeu en tant que cinéastes marginaux. Pas facile de garder le cap sur l’excellence quand des pros de la BBC et de la National Geographic sombrent plus souvent qu’à leur tour dans la facilité en choisissant les images-chocs et le macabre au détriment de l’information utile!

Je ne crois pas pour autant que les documentaires sur la nature doivent éviter d’aborder des sujets tels que la prédation ou les animaux dangereux pour l’homme. À preuve, dans notre plus récente série animalière intitulée Les Carnets Sauvages, mes parents et moi relatons la chasse spécialisée à l’ours noir menée par une meute de loups du nord de l’Ontario, les habiletés de prédateur du renard roux, la manière brutale dont le martin-pêcheur brise la résistance des écrevisses avant de les avaler tout rond, les précautions que nous prenons pour vivre en paix avec les ours, etc. Vie et mort se côtoient dans la nature et cette loi garantit un équilibre originel que l’homme moderne devrait s’abstenir de juger, de modifier ou pire encore, d’exploiter à des fins contraires à l’intérêt du public et de la nature. Des cadres et des limites à ne pas franchir s’imposent par eux-mêmes dans le traitement du propos et le respect dû aux sujets aussi bien qu’aux téléspectateurs.

 
Martin-pêcheur et écrevisse
Renarde rapportant 4 levrauts et 2 souris sauteuses à ses petits affamés
  Les Carnets Sauvages

 

Respect et amour n'ont plus la cote

Le respect des animaux dicte de ne pas tout montrer, même quand il s’agit de petites créatures. Par exemple, mon père s’abstient de filmer certaines scènes de prédation, des bêtes sauvages malades ou blessées, considérant l’inutilité d’intégrer ces images dans un futur documentaire. Ainsi, l’ultime combat et les cris déchirants d’une grenouille en train d’être happée par une couleuvre resteront à jamais dans le secret des bois… Pourquoi? Parce que couleuvres et serpents ont suffisamment mauvaise réputation sans jeter de l’huile sur le feu, tandis qu’aucune grenouille ne mérite de voir ses derniers instants immortalisés sur pellicule pour nourrir les préjugés des hommes envers les prédateurs ou satisfaire à ses dépens la curiosité morbide de certains voyeurs. Ce qui prévaut pour les reptiles et les batraciens prévaut aussi pour les insectes, les poissons et les mammifères. La vie, la mort et la souffrance des animaux (celles de l’homme aussi) ne devraient pas être relatées à d’autres fins que la compréhension d’un message ou d’une information visant à améliorer la protection et le sort des espèces en cause.

Bébé couleuvre

Jeune couleuvre
 

Par leur contenu macabre et irrespectueux, leur narration superficielle, leurs tricheries et leur anthropomorphisme décadent, les mauvais documentaires qui inondent les ondes véhiculent les messages suivants : la nature est un milieu de vie cruel et hostile à l’homme civilisé; les attaques d’animaux sauvages contre l’homme sont fréquentes et gratuites; une randonnée dans la nature met la vie de l’homme en danger; le prédateur naturel est un tueur en série, un assassin, un meurtrier, un coupable… Hélas! de telles conclusions ramènent la société au Moyen Âge en ce qui touche ses rapports avec la faune. Monsieur et madame Tout-le-monde n’étant pas en mesure de départager le vrai du faux, les téléspectateurs croient les documentaristes et se mettent à douter de la nécessité de protéger cette nature peuplée de monstres sanguinaires, tous ces habitats sauvages où les êtres vivants s’étripent mutuellement pour le simple plaisir de la chose… Ces films à sensations sont tous de véritables nuisances à la sauvegarde de la biodiversité. Négliger la portée subliminale de leurs messages empoisonnés est une grave erreur, d’autant plus que la mode du scabreux et du macabre n’influence pas seulement la production de documentaires animaliers. À vrai dire, on note une nette augmentation de documentaires portant sur des sujets sociaux ou scientifiques préparés et servis comme de la malbouffe, en rafales.

 

Dommage! Elle est saine et sauve! 

Après notre refus de « conclure un pacte » avec la National Geographic, le réseau Discovery Channel acheta la version originale de In the Company of Moose et notre documentaire fut télédiffusé aux États-Unis où il remporta un très grand succès. Quelques mois après la première télédiffusion en sol américain, un appel en provenance de New York me fit sourciller : la recherchiste d’un célèbre talk-show avait vu le film, trouvait mon expérience extraordinaire et m’offrait la chance de venir en parler à son émission. Elle ne manqua pas de me questionner sur l’anecdote de l’orignal mâle dont on voit la charge à l’intérieur de notre documentaire. Je lui expliquai les circonstances exceptionnelles de cet incident : mes parents et moi avions été surpris par le cervidé dans un sentier étroit où l’animal, coincé et pris de panique, avait foncé sur nous à la vitesse de l’éclair pour s’échapper. J’insistai sur le fait que le cerf ne s’était pas acharné sur nous, puisque seule la peur, et non la colère ou l’agressivité, avait inspiré son geste. Je crus avec candeur apprendre une bonne nouvelle à mon interlocutrice en ajoutant qu’aucun d’entre nous n’avait été blessé. Cette dernière révélation déçut la dame en plus de compromettre mon éventuel passage au talk-show. « Nous faisons une émission spéciale sur les gens agressés, blessés ou tués par des animaux sauvages, m’avoua-t-elle, votre histoire ne correspond pas au genre de témoignages que nous recherchons… » Un peu de sang, des membres cassés ou l’un d’entre nous tué par le diabolique Cerbère auraient bien fait l’affaire de cette recherchiste, car de nos jours, une caméra et un trépied réduits en ferrailles par un panache, cela n’impressionne plus personne…

 

Gisèle Benoit

 

Orignaux mâles

Orignaux mâles mangeant des ramilles
Parc national de Jasper, Alberta    
 
Photos
 
Feuilles mortes © Sylvain Langevin – SAS Nature
Rituel d’intimidation entre un mâle dominant et moi En Compagnie des Orignaux 1993 © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Araignée d’eau géante protégeant son nid © Sylvain Jean – SAS Nature
Martin-pêcheur et écrevisse – Renarde rapportant 4 levrauts et 2 souris sauteuses à ses petits affamés Les Carnets Sauvages © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Jeune couleuvre dans mes mains © Florent Langevin – SAS Nature
Orignaux mâles mangeant des ramilles, parc national de Jasper, Alberta, Sur les traces de l’orignal © Les Productions Raynald Benoit Inc.

Une feuille nommée Espoir...

 

« Vous êtes las des années de vie urbaine et je vous offre quoi?...Une seule feuille verte. » Que voulait insinuer le célèbre naturaliste canadien Wa Sha Quon Asin, alias Grey Owl, en proposant comme remède aux maux modernes « une seule feuille verte »? Si cette déclaration se prête à de multiples interprétations aussi édifiantes et vraies les unes que les autres, elle résume bien l’idée voulant que la nature soit infiniment grande dans les petites choses, à tel point que l’observateur avisé verra, dans un de ses fragments anodins, une dimension universelle englobant tous les règnes, tous les temps et, plus étonnant, tous les espoirs. Oui, la feuille verte offerte par Grey Owl symbolise l’espoir, et quand bien même une seule resterait accrochée à l’arbre porteur, il ne faudrait point désespérer du climat morose de notre monde contraint aux changements.

Feuille remède, verte d’espoir en laquelle s’est incarné l’infini… Comment accueillir une offrande si puissante et vertueuse? Comment en récolter les bienfaits? Dans mon texte La leçon de Darwin, je faisais l’éloge de l’observation de la nature en tant que clé principale de la Connaissance. Souvent, je souligne l’urgence de renouer des liens avec la vie sauvage sous peine de disparaître, et je prescris l’observation comme exercice à la base de notre survivance. Dans ce contexte, la feuille verte tendue par Grey Owl devient une invitation à pénétrer le cœur des grands espaces naturels, avec humilité et respect, seulement pour observer ce qui s’y passe. Pour l’homme moderne en quête d’espoir, elle se veut un appel à ouvrir les yeux et à prêter l’oreille.

L’observation de la nature peut jouer un rôle dans la recherche de solutions pour contrer les problèmes modernes, ne serait-ce que par la création de liens rendant chaque individu plus sensible à la biodiversité. Cette activité est l'antithèse du sport extrême, de la performance humaine et de la compétition. En ce sens, sa valeur dépend uniquement du regard posé par l’observateur sur son sujet, et non du nombre d’espèces aperçues, du temps, de la distance et de la fréquence des observations. La personne qui sait apprécier la beauté d’une plante ou d’un paysage retirera autant de bienfaits et de plaisir que celle qui croise un oiseau rare sur sa route. L’observation de toute chose naturelle – une seule feuille verte par exemple – nécessite un regard profond qui fixe la mémoire. Saviez-vous que l’on peut croiser des animaux sauvages et des oiseaux sur un sentier sans en rencontrer un seul? Ou traverser une forêt constituée de milliers d’arbres sans en remarquer un seul? C’est pourtant ce qui se produit fréquemment, car voir et rencontrer sont deux expériences passablement différentes. Le second terme implique un niveau supérieur d’ouverture du cœur et de l’esprit, un désir sincère de connaître et de communiquer au-delà des barrières dressées entre les espèces par notre culture, nos religions et la science.

À notre époque, l’observation de la nature s’inscrit dans une démarche de rencontre où se recréent des liens perdus, indispensables à notre survie. Il s’agit d’un acte d’humilité et de contemplation, d’une quête quasiment spirituelle. Toutes les invitations mènent à une rencontre, y compris celle donnée par une seule feuille verte nommée Espoir….

 

Gisèle Benoit

 

Photos :
 
Feuilles d’érables - © Sylvain Langevin – SAS Nature
Feuillage d’érable et de hêtre © Sylvain Langevin – SAS Nature

Renouer le lien sacré ou disparaître...

Le 2 août 2009, lors de mon passage à l’émission Les chemins de travers, radiodiffusée en direct sur la première chaîne de Radio-Canada, l’animateur m’a fait le plus étonnant des compliments : « Madame Benoit, vous parlez comme une matriarche amérindienne de 125 ans! » Mon cœur s’est ému, sachant que mon interlocuteur, l’anthropologue Serge Bouchard, en connaissait infiniment plus sur les Autochtones que moi. En effet, il les a côtoyés, compris et appréciés avant même que je ne commence à vivre en compagnie des orignaux dans les monts Chic-Chocs, terre sacrée ancestrale des Micmacs de la péninsule gaspésienne. Que pouvait bien avoir découvert cet érudit chez moi de comparable à la sagesse d’une Ancienne née sous une tente par les siècles passés?

 

Le lien brisé

Je n’ai pas le vécu de la sage autochtone centenaire et pourtant, au-delà des différences culturelles et du temps, ma pensée rejoint la sienne et mes mots sont probablement inspirés d’un respect similaire pour la nature, d’une conception non moderne du rôle fort humble de l’Homo sapiens dans le grand cycle de la vie. Comme l’Ancienne, je parle du lien qui unit tous les êtres vivants et je m’inquiète devant la rupture entre le monde des hommes dits civilisés et le monde sauvage. En vérité, jamais auparavant notre espèce ne s’est autant éloignée des connaissances et des enseignements de la nature. Au Canada, beaucoup d’entre nous vivent dans l’agitation des grandes cités et des banlieues, étant déconnectés de nos origines et craintifs de ce qui est encore sauvage. Nos liens se limitent désormais aux humains et au monde artificiel dans lequel nous évoluons. Ainsi, les passants interrogés dans la capitale savent énumérer les noms des vedettes du sport, des téléromans et de la musique populaire, les marques de voiture et d’ordinateur, les produits à la mode largement publicisés, etc. En contrepartie, moins de 10 % d’entre eux peuvent nommer une douzaine d’espèces d’oiseaux sauvages, de mammifères, de poissons ou de plantes indigènes… La situation est-elle différente en régions éloignées, là où l’économie et le loisir reposent sur l’exploitation des nombreuses richesses de la forêt boréale? La majorité des piétons soumis au même interrogatoire en Abitibi ou en Gaspésie nomment plus aisément les gibiers qu’ils chassent, les poissons qu’ils pêchent, les arbres qu’ils coupent et qu’ils transforment, mais guère davantage. Le sphinx colibri, le condylure et le viréo aux yeux rouges, vous connaissez? 

Papillon monarque

Papillon monarque

La biodiversité canadienne demeure ignorée par une importante partie de la population, un constat pour le moins préoccupant. La matriarche autochtone me donnerait raison quant aux conclusions suivantes : l’ignorance, l’indifférence et l’oubli progressif de nos liens avec la nature sont à la fois les causes et les conséquences de décennies d’abus menés au nom du progrès. En fait, la rupture de l’homme contemporain avec le milieu naturel constitue la pire menace à la sécurité des sociétés modernes, car elle ébranle un équilibre planétaire vieux de quatre milliards d’années d’évolution. La vie, toutes formes de vies, est aujourd’hui menacée.

 

Ils vivent en nous et nous en eux

Les sciences naturelles documentent abondamment l’interdépendance des espèces sauvages, ces liens primaires appelés symbiose et osmose. La pensée amérindienne résume ces principes de manière simple et poétique : parce que le loup mange l’orignal et le castor, l’orignal et le castor vivent dans le loup; parce que l’orignal et le castor mangent le saule et le bouleau, le saule et le bouleau sont également présents dans le loup. Et vice versa : l’orignal, le castor et le loup vivent dans le bouleau et le saule. Parce que l’homme originel chassait l’orignal, le caribou et le lièvre, et qu’il pêchait le saumon, le doré et les autres poissons, ces espèces vivaient en lui et lui en elles. Parce que l’homme originel cueillait les plantes médicinales et les fruits comestibles, ces végétaux vivaient en lui et avaient une part d’humanité en eux. En vertu de cette interdépendance, respect et reconnaissance envers la créature abattue ou la plante dépouillée animaient le cœur du chasseur-cueilleur de jadis, car les sentiments contraires ne pouvaient qu’apporter famine et malheur sur le clan. Les mises en garde contre l’avidité et l’orgueil concluant cette croyance ancestrale trouvent un écho dans la situation mondiale actuelle : le documentaire Home, réalisé par le Français Yann-Arthus Bertrand, démontre que la surconsommation des ressources naturelles risque d’entraîner des catastrophes humaines et environnementales à l’échelle planétaire. Je recommande d’ailleurs le visionnement de cette alarme cinématographique vue et entendue de par le monde, au printemps dernier. 

Ombellifère

Ombellifère dans un champ

 

Un lien moral et spirituel

Les spécialistes s’entendent pour dire que l’humanité paiera très cher le coût de ses mépris envers la nature. Les vieux sages amérindiens nous orientent vers une piste de solution, car ils savent qu’au-delà des liens symbiotiques d’origine naturelle, il existe un second niveau d’attaches, une autre dimension spirituelle, morale et immatérielle qui soude à jamais les destins de l’homme, de la bête et de la plante. Ce lien prédominant forgé d’amour et de respect s’avère très puissant; en lui résident l’espoir et le salut, enfouis quelque part dans le cœur de chacun d’entre nous. Nul ne peut retourner en arrière et il faudra certes trouver au plus profond de nous ce lien sacré dont nous avons longtemps cherché l’équivalent ailleurs. Personnellement, je l’ai découvert au gré de mes pérégrinations dans la forêt boréale, au contact des animaux libres et sauvages, parmi les arbres géants et les plantes les plus discrètes. Je l’ai approfondi et renforcé en m’abreuvant à la même source de connaissances que l’Ancienne née sous la tente il y a plus de cent ans : l’école de la nature. Voilà pourquoi Serge Bouchard notait que je tenais le même discours qu’une matriarche autochtone. À l’instar de l’aïeule, je suis consciente que lorsqu’une espèce sauvage s’éteint, une partie de moi disparaît avec elle. Je fais donc en sorte que mon empathie pour la faune et la flore guide mes actes, mes choix et mon engagement. 

Il faut aimer pour se sentir lié à quelqu’un. En développant mon amour pour les animaux sauvages, en les regardant agir, en décrivant leurs comportements ou en les peignant dans leur habitat, ils vivent en moi et moi en eux. Chaque saison, je crée de nouveaux liens avec des espèces végétales ou animales que je parviens à observer, à dessiner et à estimer pour la première fois. L’intensité des contacts et mon émerveillement renforcent la profondeur de chaque lien, stimulant du même coup ma volonté de protéger et de conserver toutes les vies exceptionnelles composant la biodiversité de mon pays. Mes écrits et mes tableaux sont l’expression de tous mes liens. 

Entrez dans la danse – Huile sur toile  
 

Camp de base

 

Il n’est pas nécessaire de vivre en ermite au fond des bois pour renouer des liens avec la nature. Prendre le temps d’observer, d’admirer et de connaître la faune et la flore du voisinage est parfois suffisant pour engendrer l’amour menant à la volonté de protéger et de survivre, tous ensemble. Pour en avoir fait l’expérience, je sais que les liens affectifs que nous créons spontanément avec nos animaux domestiques sont possibles avec leurs pendants sauvages, dans un contexte de liberté excluant la possessivité et la domination. On peut également éprouver une satisfaction inouïe à découvrir l’incroyable variété et complexité des fleurs indigènes qui poussent dans les vastes jardins sauvages. 

Alors que les scientifiques clament haut et fort l’urgence de changer nos rapports avec le monde sauvage et de modérer notre utilisation abusive de ses ressources, aucun virage écologique ne portera de fruits sans être consolidé par la conscience du fragile petit fil qui lie notre destin à celui de toutes créatures et la reconnaissance du rôle vital joué par ce lien. 

Empreinte de loup

Empreinte de loup

La connaissance en elle-même est insuffisante si elle n’effectue pas le long voyage de l’esprit vers le cœur capable de la transformer en amour. Ainsi, en marge des nombreux efforts mis de l’avant pour sensibiliser la société sur ces questions, chaque individu demeure responsable de développer sa curiosité envers la biodiversité afin d’éprouver en lui le plus grand des mystères et la seule des vérités : toutes vies en ce monde sont liées. Liées au passé, au présent et à l’avenir; liées dans la vie, liées dans la mort. Toutes vies seront également liées dans l’extinction si nous continuons de malmener le monde sauvage. 

Au contraire, si un grand nombre d’hommes, de femmes et d’enfants renouent des liens sacrés avec la nature et en cultivent les nobles sentiments, la puissance de leur amour combinée à leur volonté de conserver toutes vies nous mènera tous et toutes sur le sentier inexploré d’un monde meilleur. Renouer des liens pour connaître, aimer et survivre en protégeant tout ce qui est en nous et tout ce en quoi nous sommes : tel est l’unique passeport pour l’avenir.

 

Gisèle Benoit

 

Tableau :
 
Entrez dans la danse – Gélinottes à queue fine
Huile sur toile © Gisèle Benoit
 
Photos :
 
Le lac Missinaibi, dans le nord de l’Ontario et quelques-uns des pictogrammes amérindiens peints sur ses falaises il y a 2000 ans © Sylvain Jean – SAS Nature
Papillon monarque © Sylvain Langevin – SAS Nature
Ombellifère dans un champ © Sylvain Langevin – SAS Nature
Camp de base © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Empreinte de loup © Sylvain Jean – SAS Nature

La leçon de Darwin

 

En 2009, les milieux scientifiques célèbrent le bicentenaire de la naissance du naturaliste anglais Charles Darwin, l’auteur de la théorie de l’évolution. Avant la publication de son ouvrage intitulé L’Origine des espèces1, dans la seconde moitié du XIXe siècle, seule la religion fournissait les réponses des pourquoi et comment de la diversité animale et végétale sur la Terre. Les résultats étonnants des observations de Darwin heurtèrent donc de plein fouet une conception du monde basée sur la création de chaque être vivant par Dieu. La philosophie voulant que l’homme et le singe aient un ancêtre commun suscita raillerie, méfiance et incrédulité dans une société hostile à toute forme de remises en question aussi profondes. Au XXe siècle, le travail acharné des archéologues et des paléontologues donna des arguments solides aux défenseurs de Charles Darwin. Cependant, ce sont les récentes percées scientifiques en génétique qui ont élevé au rang de vérité incontestable la pensée jadis controversée du naturaliste visionnaire.

 

Un héros de mon enfance

J’ai grandi avec Darwin. Enfant, je passais des heures à feuilleter un livre illustré de dessins et de tableaux expliquant l’évolution des mammifères. Le découvreur de ces merveilles captivait mon imagination et, à l’instar des esprits curieux de poursuivre la quête du vieil homme à barbe blanche, j’ai sérieusement songé à devenir paléontologue ou biologiste. Contre toute attente, mon désir de suivre la trace du maître ne m’a pas conduite sur le chemin des universités, des doctorats et de la préhistoire. J’ai opté plutôt pour une démarche résolument tournée vers l’avenir où la science et l’art évoluent parallèlement, en toute liberté. Avec le recul des années, je suis surprise de constater à quel point mes attributs de naturaliste autodidacte et de peintre animalière m’ont rapprochée de Darwin. 

 

Les vertus de l'observation

La leçon de Darwin déborde du cadre académique. Outre les nouvelles voies scientifiques qu’elle a ouvertes, elle met en valeur une méthode de travail très simple en laquelle j’attache beaucoup d’importance. Celle-ci est fondée sur l’observation minutieuse de la vie sauvage, l’humilité et le courage de contester des préceptes reconnus, quitte à surprendre et à choquer en soulevant des hypothèses en avance sur leur temps. Derrière Darwin, le théoricien, se cache un esprit avide de connaître, guidé par l’intuition, un regard neuf sur la vie dont j’admire la perspicacité. Aussi étonnant que cela puisse paraître, il faut parfois éviter la contrainte des diplômes et des dogmes scientifiques ou religieux pour franchir certaines limites du savoir. En voici un bel exemple : Dian Fossey a révolutionné les connaissances de ses contemporains sur les gorilles de montagne par l’observation in situ, sans titre ni formation en biologie. Quelques années plus tard, dans le but d’obtenir une certaine reconnaissance des milieux scientifiques, la naturaliste quitta la jungle africaine pour étudier et décrocher un diplôme universitaire. Cette formalité a-t-elle enrichi le contenu des découvertes antérieures de Dian Fossey sur les gorilles? Chose certaine, elle eut l’heur de plaire aux savants qui n’hésitèrent plus à accepter dans leur cercle la grande dame une fois qu'elle fut sacrée primatologue. L'exemple de Mme Fossey et de bien d'autres adeptes de la méthode de Darwin prouve que l’observation, la curiosité et l’audace devancent presque toujours la confirmation par la science de ce qui n’est à l’origine qu’une théorie, une intuition ou un éclair de génie...

 

L'observation à l'ère des technologies

Au XXIe siècle, la démarche darwinienne conserve toute sa pertinence même si les progrès technologiques ont tendance à remplacer l'étude en milieu naturel par des études à distance. Grâce aux satellites, le biologiste parvient à suivre les déplacements d'un animal muni d'un émetteur! L’observation n’est plus ce qu’elle était, mais elle demeure essentielle pour bien comprendre la complexité des écosystèmes menacés par les changements climatiques.

Pour ma part, j’ai fait de la méthode de Darwin mon modèle parce que j’aime les contacts de proximité avec les animaux et les oiseaux sauvages. J’ai placé mon espoir dans ces rapprochements, étant convaincue que bien des vérités nous échappent pour la simple raison que nous n’y sommes pas sensibles. Nous préférons circuler par les passages déjà ouverts que nous jugeons uniques et indispensables, sans nous demander ce qui se cache derrière les portes encore closes de la connaissance. Si l’observation pure et intuitive pratiquée par le maître naturaliste nous a appris d’où nous venons, je crois également possible qu’elle puisse nous indiquer où aller, à l’aube d’une époque de grands bouleversements. Comme tant d’autres explorateurs anonymes, je m’aventure hors des sentiers battus et je m’emploie bien humblement à poser un regard différent sur la vie animale et végétale. Je questionne et j’observe, puis je note et je peins le fruit de mes inspirations.

 

Vers l'inconnu

Dans un contexte où il ne faut plus rien tenir pour acquis, pas même la survie de l’homme, négliger l’importance de l’étude des animaux sauvages serait une grave erreur. Grâce à Darwin, nous savons aujourd’hui que les espèces ne sont pas immuables, qu’elles peuvent se transformer, évoluer et s’adapter pour survivre à de nouvelles réalités. Si les changements planifiés à notre insu par dame Nature prenaient des formes inattendues et aussi révolutionnaires que la théorie décrite par l’illustre naturaliste, il y a 150 ans, saurions-nous les reconnaître? Il se pourrait bien qu’une seule méthode (l’observation directe) nous permette de les détecter, d’où l’importance d’avoir l’œil et l’esprit ouverts au moindre signe de nouveauté.

Les enjeux actuels s’avèrent infiniment plus graves que ceux de l’époque de Darwin : on ne parle plus d’une croyance religieuse menacée de disparition ni du créationnisme contredit par la théorie de l’évolution. Le débat ne concerne plus le passé; il engage uniquement l’avenir de la biodiversité planétaire! Les chaos climatiques sont, en général, responsables de grandes transformations. Certaines pertes bien documentées par les scientifiques seront irremplaçables, mais il pourrait y avoir aussi des gains imprévisibles. La suite des choses appartient à l’inconnu.

Pour terminer, je ne peux passer sous silence le fait qu’environ un Américain sur deux croit encore à la création du monde selon la version du livre de la Genèse. Pour les créationnistes, l’évolution des espèces demeure une théorie grotesque parce qu’elle contredit leurs croyances religieuses. En contrepartie, aux yeux des scientifiques, Dieu est une spéculation parce qu’à ce jour, personne n’a encore pu prouver son existence. Pour découvrir Dieu, si tant est qu’Il puisse être découvert d’un point de vue temporel, il faudrait sans doute remonter au-delà des origines de l’homme, de la vie sur la Terre. Il faudrait regarder au-delà de l'origine de l'Univers tout en nous tournant vers l'avenir, l'œil, le cœur et l'esprit ouverts, délivrés du poids des diplômes et du carcan des dogmes scientifiques ou religieux…

Quelle revanche douce-amère pour Darwin si sa méthode (observation, humilité et intuition) nous mettait sur la piste d’une preuve tangible de l’existence de Dieu!

 

Gisèle Benoit 

 

Photos :
 
Tamia rayé © Sylvain Langevin – SAS Nature
Paysage d'automne © Sylvain Langevin – SAS Nature
 
Références :
1L’Origine des espèces au moyen de la sélection naturelle ou la préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie (L’Origine des espèces) 
L'art et la nature

 

Chroniques de Gisèle Benoit : L'art et la nature

Mes chroniques sur l’art et la nature s'attardent sur toutes les formes d'expression, tant photographique, poétique que musicale, nous permettant de célébrer notre amour de la Vie ou d'exprimer nos préoccupations environnementales. Je souhaite que mes réflexions sur l'art ouvrent des pistes que tous et toutes pourront suivre à leur rythme. J’espère surtout qu'elles aideront petits et grands à mieux apprécier dame Nature, cette muse universelle.

Le comportement animal

 

Chroniques de Gisèle Benoit : Le comportement animal

Faire le mort pour échapper à un ours agressif; abattre inutilement le renard sociable soupçonné d’être porteur de la rage; approcher et toucher un orignal flegmatique en l’imaginant « prodigieusement » apprivoisé; amener chez soi un faon cerf de Virginie après l’avoir découvert seul et présumé orphelin; ces réactions humaines excessives et souvent inappropriées prouvent la nécessité d’une chronique ayant pour but la démystification des comportements animaliers les plus singuliers.

 

memoire

Mémoire sur la cohabitation des orignaux et des touristes au parc national de la Gaspésie

[…] les contacts de proximité entre humains et orignaux ont passablement augmenté depuis dix ans, principalement en raison du nombre accru de randonneurs et de la tolérance naturelle du cervidé. L’automne dernier, par exemple, des orignaux broutaient des ramilles et s’accouplaient près du Gîte du Mont-Albert, indifférents à la présence de dizaines de touristes émerveillés...

La photo du mois – Novembre 2017

Cerf de Virginie mâle © Raynald Benoit – SAS Nature
« La douceur envers les bêtes accoutume, de manière étonnante, à la bienveillance envers les hommes. »
 
Plutarque, philosophe romain (46-125)
 

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