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Les boucliers adverses viennent de croiser le fer dans une violente poussée!
Panachage - Orignaux mâles en septembre
Huile sur toile
(36 x 30)
© Gisèle Benoit

M idi. Une bruine légère mouille Cascapédia de baisers frais et l’humidité embellit les choses mornes en leur conférant l’éclat d’objets d’art patiemment polis ou vernis. Dans leurs mouvements sinueux, les brumes ensorcellent les coteillages en s’amusant à rendre encore plus spectrales les contorsions des bouleaux géants. Telles des nymphes gracieuses, elles se faufilent à travers la matière en créant l’étrange illusion que les arbres avancent ou reculent au rythme d’une danse fantastique.

Des sentiers nouvellement battus sillonnent l’ensemble des clairières et pourtant, il est rare d’apercevoir au grand jour les auteurs de ces pistes. Selon toute vraisemblance, des dizaines de pattes foulent régulièrement les champs d’épilobes et de framboisiers car il suffit de s’écarter de la route carrossable pour découvrir une multitude de chemins parallèles et de couches discrètement tracés parmi les herbes folles. Ce va-et-vient nocturne a pris naissance en août et depuis, des gueules gourmandes étêtent les belles fleurs mauves, les fougères et les saulaies. Elles cueillent aussi l’extrémité savoureuse des ramilles d’aulnes, un hors-d’œuvre dédaigné le reste de l’année.
Cela fait environ quarante-huit heures que les aulnaies sont nuitamment envahies par des groupes de paladins occupés à se défaire des étuis couvrant leur blason. Un important congrès a réuni à huis clos des cerfs d’ici ou d’ailleurs. Un peu partout à Cascapédia, un cérémonial protocolaire souligne secrètement la chute des velours et la mise en forme de jeunes chevaliers et de patriarches. C’est la fabuleuse époque du panachage! S’il existe bon nombre de lieux réservés à ces solennités ritualistes du commencement de septembre, les rassemblements d’orignaux les plus notoires se tiennent généralement dans les coteillages coiffant le sommet du mont des Cerfs, une éminence se dressant au nord de la colline Chauve.
Dans le clair-obscur d’une journée chargée de mystères, Siegfried sent monter en lui une fièvre annonciatrice des plus intenses plaisirs. Tout ceci n’est pas étranger au fait que le mâle revit sous la prestance de sa lourde ramure dont la croissance est terminée. Récemment, les vaisseaux sanguins ayant alimenté son panache se sont bloqués à la base du pivot, avec pour résultat que les velours fendillent et découvrent par segment le bouclier du chevalier en mutation. Par ailleurs, les muscles de l’orignal renflent sous l’influence de la testostérone qui circule désormais en abondance dans son organisme. Des pulsions viriles ajoutent à son regard déjà languide un désir encore plus vague que les brumes qui le guident. C’est ainsi que Siegfried émerge d’une sente forestière pour entrer pompeusement au coeur d’un monde de plantes prostrées et mouillées. Si la rosée rend ses déplacements dans les hautes herbes quasiment silencieux, les tiges creuses des grandes berces fanées se brisent d’un craquement sec à la moindre contrariété! Il serait certes moins bruyant de suivre une piste entretenue, mais le géant préfère ouvrir son propre chemin, quitte à vexer les hautains panais et à interrompre les bruants picorant leurs graines. Au fil de sa promenade, le chevalier lunatique met presque la patte sur des pouillards ivres de bleuets! Quoi qu’il en soit, les envols rapides des tétras, les injures des passereaux et les protestations des ombelles froissées le laissent imperturbable.
  La marche de Siegfried

Esquisse
© Gisèle Benoit
 
Les pas d’un élan sont toujours précédés d’un long museau fouineur... Siegfried profite de son arrivée dans les coteillages pour sonder les messages dissimulés dans l’air humide. Parmi les arômes exquis fleurant du pays embruiné, il sent tantôt le fumet d’un rival de longue date, tantôt celui d’un pèlerin récemment établi au pays. Le fier marcheur circule longtemps à travers nuées, bocages et clairières, avant de s’arrêter au pied du mont des Cerfs... L’arène de panachage est tout en haut, sur un immense plateau embroussaillé d’aulnes, de bouleaux et d’épicéas clairsemés. Après un moment de repos, l’animal s’infiltre dans la sapinière du versant ouest et grimpe lentement vers la cime. Même un oeil averti aurait de la difficulté à repérer sa silhouette alors qu’il traverse les coteaux d’épilobes tamisés par la brouillasse et ses voilages. L’orignal évite de s’exposer en vain ; même diaphane, la clarté du jour naissant l’incite à la prudence.
Pressé d’atteindre sa destination, le voyageur gravit un dernier raidillon à pic et débouche sur le rebord du plateau. Il plonge aussitôt son mufle dans la brise qui agite les nimbes autour du mont des Cerfs. Une mare dont l’eau est troublée permet à l’élan de se désaltérer et ce faisant, il renifle les gouttelettes de sang maculant les herbes. Il teste divers relents d’urine, question de se renseigner sur les individus fréquentant déjà le site. Encouragé par le résultat de ses investigations, il pousse une série d’appels gutturaux mais personne ne vient saluer le nouvel arrivant ; tous ceux qu’il cherche sont au repos, allongés quelque part dans les bois frontaliers. Siegfried imite ses pairs et se couche sagement près de la flaque en attendant la tenue du prochain cénacle. Il somnole dans un lit d’herbes trempées, insensible au vent qui dégage le ciel en douceur.
La journée tire à sa fin. Le soleil illumine le haut plateau qui s’anime peu à peu de mouvements et de murmures insolites ; des versants forestiers montent les toux et les ébrouements des cerfs sur le point de débucher. Bientôt, des craquements et des soupirs parcourent les abords du coteillage, de concert avec les voix graves qui s’interpellent dans le calme vespéral. Les cerfs s’adonnent progressivement à des activités fort différentes, selon que leurs coiffes sont dégantées ou encore prisonnières dans des étuis. Ceux arborant une ramure en voie de délivrance se comportent avec le plus de fébrilité.
  Profil

Esquisse
© Gisèle Benoit
 
Pour sa part, Siegfried écoute attentivement dans l’expectative d’une révélation suprême. Les minutes passent. Ses radars perçoivent enfin un fracas brutal à l’extrémité ouest du plateau, là où un maître de cérémonie déclare la session de panachage officiellement ouverte, à grands coups de bouclier et de sabre dans les aulnes! Cette annonce convie tous les preux en état à se présenter dans le coteillage du ponant. En proie à une vive excitation, le géant fraie spontanément sa ramure de velours contre une épinette et profère une série de souffles gutturaux destinés à informer le Maître de sa venue. Siegfried se hâte vers le layon le plus proche, fier de se rendre à son premier rancard de l’automne ! Il est à ce point pressé qu’il croise deux mâles inférieurs sans leur accorder la faveur d’un regard !
Un rayon de soleil rouge accueille le chevalier dans une clairière constituée de broussailles, de jeunes conifères et d’aulnes écorcés. Le lieu dégage le parfum amer des sèves et du musc. Ébloui par tant de lumière, le fringant Siegfried poursuit sa parade sans tenir compte des lambeaux de peaux sanguinolentes accrochés aux buissons brisés. Il a aperçu un tableau beaucoup plus impressionnant : là, au centre du coteillage flamboyant, quatre seigneurs méditent en silence. Un manitou accapare le regard par son égide dénudée sur laquelle est inscrite l’épopée de tout un peuple ; ses énormes palmures resplendissent de reflets cramoisis et redistribuent généreusement la brillance solaire ainsi captée là où il n’y en a pas. Il s’agit d’un orignal étrange, sans âge, et apparemment pas comme les autres. Ce colosse fait chaque année une brève apparition dans les Chic-Chocs, passage fécond dont les neiges d’octobre effacent la trace en même temps que celles d’une multitude de pèlerins. Pour ajouter au mystère entourant ce singulier individu, personne ne l’a vu grandir, ruminer, ni même couvrir une biche! Si quelques anciens croient reconnaître en lui l’odeur et la voix du patriarche Abraham disparu six automnes plus tôt, les événements ont fini par accorder à l’enchanteur un statut unique le plaçant à part dans la hiérarchie cascapédienne. À vrai dire, cette gigantesque créature jouit d’une préséance absolue dans le patriarcat gaspésien... C’est le Maître! Alces Alces Cascapédia! Celui qui orchestre les allées et venues de tous les cerfs du pays!
Au cours de ses péripéties dans les Chic-Chocs, Siegfried a déjà eu des audiences mémorables avec ce singulier personnage. Succombant une fois de plus au charme de sa présence magique, il salive d’enthousiasme à l’idée de le provoquer en duel ; survolté, il frotte son panache dans un conifère avec tant de frénésie qu’il inflige à ses velours de sérieuses déchirures d’où s’écoule du sang... L’orignal y laisse la moitié de ses peaux et son allure en dit long sur son état d’esprit ; armé d’un bouclier enguirlandé de vestiges sanglants, il déambule vers le Maître en exhibant son meilleur profil. Loin d’être impressionné, l’enchanteur relance le défi en tournant son formidable pavois vers son rival. Tels des danseurs répétant les mouvements d’une chorégraphie complexe, les colosses avancent en oscillant la tête et le buste au ralenti, comme des pendules. Il y a de bruyantes séances de battage de branchages, et tout autant de processions déclamatoires! Les duellistes se motivent psychologiquement en cherchant à s’intimider par des comportements agressifs ; en réalité, la stimulation réciproque représente la seconde raison d’être du panachage, le but premier étant de redéfinir les rangs sociaux et les droits de chacun à la veille d’une nouvelle saison des amours. Ainsi, cela évitera aux géniteurs de gaspiller temps et énergie à se chanter pouilles quand viendra le moment de courtiser les biches.
  Duel

Esquisse
© Gisèle Benoit
 
Soucieux de bien paraître, Siegfried parvient à déraciner complètement un jeune sapin, après quoi il pique droit vers son rival, le conifère pris dans son panache en guise de trophée. Il s’ensuit des révérences, des échanges de regard puis un terrible bang! Les boucliers adverses viennent de croiser le fer dans une violente poussée! Sous la puissance de l’impact, l’épicéa coincé entre les ramures a été instantanément sectionné en trois bouts. Rien de mieux qu’une épreuve d’endurance pour départager deux titans d’égale prestance! Le Maître possède toutefois des pouvoirs dont les patriarches ignorent la source : sa force réside dans la droiture du regard et de la volonté ; celle des autres chevaliers, dans la robustesse physique. Ainsi Siegfried dépense-t-il une folle énergie sans parvenir à assujettir la puissance surnaturelle de son vis-à-vis. Ses muscles se convulsent douloureusement, ses sabots dérapent dans un sol instable, sa gueule écume! Tous les courageux efforts du géant sont trahis par ses yeux mi-clos et larmoyants! Il sent peu à peu sa vigueur l’abandonner alors qu’au contraire, celle de son adversaire reste stable. Après quelques minutes de combat, le chevalier propose la fin des hostilités en offrant une résistance plus qu’affaiblie, manière élégante de concéder la victoire à l’enchanteur sans trop perdre la face. Loyal, le Maître relâche graduellement la pression de son pavois pour ne pas humilier davantage son antagoniste. Les combattants restent un long moment bois contre bois sans pousser ; le regard flegmatique du mâle dominant calme l’agitation de l’orignal vaincu. Grâce à cette altercation non compromettante, les rangs sociaux sont à nouveau clairs entre eux. Siegfried décroche respectueusement sa ramure des andouillers de son supérieur et reprend son souffle, la tête haute et l’oeil alerte, sans craindre la traîtrise d’une charge au flanc.
Des curieux sont accourus dans la clairière. La démonstration de force du Maître a fait frissonner de plaisir non moins de huit aspirants chevaliers! L’un d’eux polit son égide; d’autres dansent pour épater la galerie; certains bousculent leur voisin sans mauvaises intentions, avec ceci de commun que tous sont littéralement obsédés par le besoin viril de mesurer leur couronne. Jamais les cerfs ne sont aussi aimantés les uns par les autres que durant la période de panachage. Et cette attirance s’avère des plus ironique puisqu’elle débouche tôt ou tard sur les plus intenses rivalités! Siegfried est entraîné à corps perdu dans de nouvelles mêlées où, cette fois-ci, aucun jouteur ne lui résiste ; il mate tour à tour et aisément chaque brave paladin ayant osé lui présenter ses armes.
Il fait nuit. Le Maître a quitté le mont des Cerfs pour aller présider d’autres assemblées. Éreinté par ses frasques, Siegfried s’est joint à une connaissance, soit un adulte rondelet coiffé d’une ramure rougeâtre et nue, somme toute un individu dont la taille n’a rien d’exceptionnelle. Fréquenter le géant fait d’ailleurs paraître Sir James encore plus ordinaire !
Plutôt que d’effeuiller une branche, les babines de James se mettent à palper les velours effilochés déguisant l’immense panache de son collègue. Il prend la peau morte dans sa gueule et la mâche ; peut-être même qu’il l’avale... L’étui caduc possède-t-il une quelconque vertu aphrodisiaque? Le pourquoi de ce cérémonial intimiste ne se limite pas à des utilités physiques ; il procure aux chevaliers une impression de solidarité et de partage qui n’est toutefois pas à la portée de tous. Le petit Weber, toujours enclin à imiter son parrain, va l’apprendre à ses dépens alors qu’il aborde le colosse étranger avec familiarité. Se croyant tout permis, le daguet s’apprête à tirer un lambeau de velours lorsqu’il reçoit sans préavis un solide coup de patte sur la trogne! En réalité, Siegfried trouve insupportable la désinvolture des minus de cet âge ; il n’a jamais eu l’étoffe d’un guide et de surcroît, son dédain à l’endroit des jeunes mâles monte en général de plusieurs crans à l’approche du rut.
Jaloux des privilèges dont jouissent les adultes, Weber se replie dans les ténèbres avoisinantes où il passe sa frustration sur un bouleau. Pendant qu’il houspille le tronc, le cerf ramé voit une force jusque-là inéprouvée s’emparer de lui : le réflexe initial par lequel s’exprimait sa colère se transforme comme par magie en un hommage à la liberté! Motivé par une fierté sans bornes, il astique longuement ses dagues et en déchire toutes les peaux. Sa seule affliction est de ne point pouvoir partager son euphorie avec un camarade de son rang. Rares sont les damoiseaux autorisés à déambuler dans les arènes des grands chevaliers! Weber doit son laissez-passer à Sir James, son mentor. Le panachage dote néanmoins tous les cerfs d’une imagination fertile et fantaisiste, si bien que le jeune don Quichotte s’invente une panoplie de rivaux avec qui se tirailler : des épinettes chétives, des mélèzes, des petits bouleaux ! Vivant ses premiers fantasmes d’escrimeur, le daguet démolit la majorité des arbrisseaux qu’il rencontre.
Weber
Esquisse
© Gisèle Benoit

© Beaux-livres, Henri Rivard, éditeur


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