S i copiner avec
un ours n’est pas une chose souhaitable en raison des dangers évidents
que cela comporte, en principe rien ne s’oppose à tenter
l’expérience avec l’orignal, ce ruminant au
caractère sociable, franc, mais individualiste. Par définition,
copiner est à l’opposé de domestiquer ; au
lieu de priver l’animal de sa liberté dans le but
d’obtenir sa soumission, devenir copain est possible dans
la mesure où la démarche est accueillie favorablement
par les deux parties en instance de rapprochement. Ainsi, la relation
de copinage doit s’établir simultanément, avec
déférence, sur une base d’égalité entre
les espèces en cause, qu’elle implique des humains
ou des animaux. Il s’agit tout bonnement de faire connaissance,
de communiquer en faisant abstraction des différences mutuelles
sans rien attendre de l’autre sinon le respect de la liberté individuelle.
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Même si l’orignal
aime le copinage, le fréquenter comporte une part de danger
pour un humain, en particulier à cause de sa taille équivalente,
sinon supérieure, à celle d’un grand cheval.
Une bonne connaissance du comportement de l’espèce peut
protéger l’observateur tout comme l’amener à oublier
qu’il existe une ligne à ne jamais franchir. Il risque
donc à tout moment de pécher par excès de confiance...
Or, il se passe à Cascapédia des choses si extraordinaires
que j’en viens à ne plus savoir très bien où se
trouve la soi-disant limite de l’interdit... Après tout,
cette notion de barrière infranchissable peut bien être
le fruit d’une invention humaine, car seule notre espèce
est vaniteuse au point de s’enfermer à clef dans sa
cage d’intelligence juste pour se démarquer du reste
du monde animal! |
Ce
soir, Face Grise patauge dans sa baie préférée. À vrai
dire, son tempérament réservé et son physique
ingrat le rendent peu sympathique : le pauvre arbore des oripeaux
sombres et sans nuance tandis que ses bois se développent
sans même lui accorder la grâce d’une couronne
symétrique. Pour ajouter à son infortune, le côté droit
de son museau est maculé de poils gris, si bien qu’il
semble vieux alors qu’il ne compte que quatre printemps! Je
décide à l’improviste de quitter le canot pour
m’avancer vers lui doucement, en feignant m’intéresser
aux nymphéacées pour ne pas le gêner. Après
tout, ce laissé-pour-compte mérite bien un peu d’intérêt!
Parvenue à mi-chemin, je lui adresse deux ou trois brames
lui signifiant mon intention de mieux le connaître. Il me regarde
alors avec attention, visiblement surpris de voir un humain s’aventurer
sur son terrain, hors d’une embarcation ; ce contexte nouveau
peut être interprété de plusieurs façons
par l’orignal, l’hypothèse la moins probable étant
qu’il prenne la fuite. Face Grise répond plutôt
de manière amicale et vient paisiblement à ma rencontre
tout en mangeant. Il n’en faut pas plus pour que j’oublie
tout le reste, y compris le fait que mes bottes enfoncées
dans la vase complique grandement mes mouvements! La grâce
d’avoir obtenu un contact avec Face Grise m’aveugle totalement,
et sans cette extase dépourvue de rationalité, sans
l’abandon total dont je fais preuve, mon bonheur pourrait rapidement
se transformer en catastrophe! |
Pour
que le cerf renonce à me
traiter en humain, à m’ignorer ou déguerpir,
j’ai éludé ma propre identité pour fonctionner
uniquement par instinct. Et je suis encore plus fortement guidée
par cette intuition naturelle à mesure que s’efface
la distance entre Face Grise et moi. L’écart dû à nos
différences spécifiques, nos langages et nos odeurs,
tout cela s’amenuise en présence de notre désir
commun de prendre contact. Mon coeur bat la chamade; le sien aussi!
Il fait encore quelques pas, si bien que tous deux nous retrouvons
dans un espace commun de deux mètres, calmes et immobiles
l’un en face de l’autre. Nous sommes hors des limites
permises, sans frontière ni balise, soudainement projetés
au coeur d’un territoire inconnu... Moi si petite et faible,
lui si grand et fort! L’intensité de l’expérience
nous engage entièrement l’un envers l’autre, et
puisque chacun a voulu cette rencontre, nous en assumerons la pleine
responsabilité. Je ne suis plus un humain aux yeux de Face
Grise, et il n’est plus un orignal aux miens; nous ne sommes
que deux êtres libres de se toucher! |
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Face Grise et
moi
Esquisse
© Gisèle Benoit |
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Durant
les quelques secondes où nous restons à nous jauger, aucune pensée
très précise ne traverse mon esprit à demi déconnecté :
tout se passe au niveau des émotions et de l’instinct.
Rien n’est plus prodigieux que le savoir immense accordé par
l’intuition lorsqu’on a la sagesse (d’aucuns diraient
la folie) de lui céder le contrôle total de nos actes!
Etant passée en mode de pilotage automatique, je reconnais à Face
Grise le privilège de conclure notre abouchement de la manière
dont il l’entend, mais surtout, j’anticipe son tempérament
dominateur. Je ne suis nullement surprise de le voir soulever le
museau et rabattre les oreilles, une attitude pour le moins agressive.
L’orignal peut me tuer d’une seule claque si je commets
l’imprudence de lui déplaire et pourtant, la peur associée à cette éventualité dramatique
m’est inconnue. Il est trop tard pour faire marche arrière
; la seule solution possible consiste à accepter le comportement
de Face Grise, qui n’a rien de la bête effrayée
se mettant en défense. Loin d’être gratuite, son
agressivité questionne strictement mon statut social ; avant
de m’allouer le plaisir de le côtoyer d’aussi près,
l’animal tient à savoir où je me positionne par
rapport à lui. C’est pourquoi j’adopte instinctivement
une contenance humble et soumise, me prosternant sans geste brusque
afin de paraître encore plus démunie que je le suis!
Ma soumission est authentique et entière. Pour la première
fois de mon existence, j’avoue ouvertement mon infériorité physique à un
orignal en train de me sonder avec arrogance comme il le ferait en
présence d’un étranger de sa race. Si mon langage
corporel lui semble à prime abord confus et difficile à décoder,
Face Grise perçoit, bien au-delà des apparences, que
je ne conteste pas sa supériorité. La situation étant
clarifiée entre nous, sa tension disparaît et il se
remet à brouter les herbes aquatiques autour de mes pieds.
J’entends ses entrailles glouglouter, je crois même ouïr
le tambourinement de son énorme coeur... C’est cela,
copiner! Il reste cependant bien des ombres à éclaircir
: par exemple, en supposant que Face Grise se soit donné la
peine de déchiffrer mes effluves, le fait d’être
femme m’a-t-il conféré une certaine immunité?
Sans preuve formelle, je suis portée à croire que oui... |
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Même si l’orignal aime
le copinage, le fréquenter comporte une part de danger pour
un humain,
en particulier à cause de sa taille équivalente,
sinon supérieure, à celle d’un grand cheval. |
Gouache
(10 x 14)
© Gisèle Benoit |
©
Beaux-livres, Henri Rivard, éditeur
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| Conception et création : Christian Bellemare |
| pour la Société Art et Science pour la Nature |
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