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Face Grise
Esquisse
© Gisèle Benoit

S i copiner avec un ours n’est pas une chose souhaitable en raison des dangers évidents que cela comporte, en principe rien ne s’oppose à tenter l’expérience avec l’orignal, ce ruminant au caractère sociable, franc, mais individualiste. Par définition, copiner est à l’opposé de domestiquer ; au lieu de priver l’animal de sa liberté dans le but d’obtenir sa soumission, devenir copain est possible dans la mesure où la démarche est accueillie favorablement par les deux parties en instance de rapprochement. Ainsi, la relation de copinage doit s’établir simultanément, avec déférence, sur une base d’égalité entre les espèces en cause, qu’elle implique des humains ou des animaux. Il s’agit tout bonnement de faire connaissance, de communiquer en faisant abstraction des différences mutuelles sans rien attendre de l’autre sinon le respect de la liberté individuelle.

Même si l’orignal aime le copinage, le fréquenter comporte une part de danger pour un humain, en particulier à cause de sa taille équivalente, sinon supérieure, à celle d’un grand cheval. Une bonne connaissance du comportement de l’espèce peut protéger l’observateur tout comme l’amener à oublier qu’il existe une ligne à ne jamais franchir. Il risque donc à tout moment de pécher par excès de confiance... Or, il se passe à Cascapédia des choses si extraordinaires que j’en viens à ne plus savoir très bien où se trouve la soi-disant limite de l’interdit... Après tout, cette notion de barrière infranchissable peut bien être le fruit d’une invention humaine, car seule notre espèce est vaniteuse au point de s’enfermer à clef dans sa cage d’intelligence juste pour se démarquer du reste du monde animal!
Ce soir, Face Grise patauge dans sa baie préférée. À vrai dire, son tempérament réservé et son physique ingrat le rendent peu sympathique : le pauvre arbore des oripeaux sombres et sans nuance tandis que ses bois se développent sans même lui accorder la grâce d’une couronne symétrique. Pour ajouter à son infortune, le côté droit de son museau est maculé de poils gris, si bien qu’il semble vieux alors qu’il ne compte que quatre printemps! Je décide à l’improviste de quitter le canot pour m’avancer vers lui doucement, en feignant m’intéresser aux nymphéacées pour ne pas le gêner. Après tout, ce laissé-pour-compte mérite bien un peu d’intérêt! Parvenue à mi-chemin, je lui adresse deux ou trois brames lui signifiant mon intention de mieux le connaître. Il me regarde alors avec attention, visiblement surpris de voir un humain s’aventurer sur son terrain, hors d’une embarcation ; ce contexte nouveau peut être interprété de plusieurs façons par l’orignal, l’hypothèse la moins probable étant qu’il prenne la fuite. Face Grise répond plutôt de manière amicale et vient paisiblement à ma rencontre tout en mangeant. Il n’en faut pas plus pour que j’oublie tout le reste, y compris le fait que mes bottes enfoncées dans la vase complique grandement mes mouvements! La grâce d’avoir obtenu un contact avec Face Grise m’aveugle totalement, et sans cette extase dépourvue de rationalité, sans l’abandon total dont je fais preuve, mon bonheur pourrait rapidement se transformer en catastrophe!
Pour que le cerf renonce à me traiter en humain, à m’ignorer ou déguerpir, j’ai éludé ma propre identité pour fonctionner uniquement par instinct. Et je suis encore plus fortement guidée par cette intuition naturelle à mesure que s’efface la distance entre Face Grise et moi. L’écart dû à nos différences spécifiques, nos langages et nos odeurs, tout cela s’amenuise en présence de notre désir commun de prendre contact. Mon coeur bat la chamade; le sien aussi! Il fait encore quelques pas, si bien que tous deux nous retrouvons dans un espace commun de deux mètres, calmes et immobiles l’un en face de l’autre. Nous sommes hors des limites permises, sans frontière ni balise, soudainement projetés au coeur d’un territoire inconnu... Moi si petite et faible, lui si grand et fort! L’intensité de l’expérience nous engage entièrement l’un envers l’autre, et puisque chacun a voulu cette rencontre, nous en assumerons la pleine responsabilité. Je ne suis plus un humain aux yeux de Face Grise, et il n’est plus un orignal aux miens; nous ne sommes que deux êtres libres de se toucher!
  Face Grise et moi

Esquisse
© Gisèle Benoit
 
Durant les quelques secondes où nous restons à nous jauger, aucune pensée très précise ne traverse mon esprit à demi déconnecté : tout se passe au niveau des émotions et de l’instinct. Rien n’est plus prodigieux que le savoir immense accordé par l’intuition lorsqu’on a la sagesse (d’aucuns diraient la folie) de lui céder le contrôle total de nos actes! Etant passée en mode de pilotage automatique, je reconnais à Face Grise le privilège de conclure notre abouchement de la manière dont il l’entend, mais surtout, j’anticipe son tempérament dominateur. Je ne suis nullement surprise de le voir soulever le museau et rabattre les oreilles, une attitude pour le moins agressive. L’orignal peut me tuer d’une seule claque si je commets l’imprudence de lui déplaire et pourtant, la peur associée à cette éventualité dramatique m’est inconnue. Il est trop tard pour faire marche arrière ; la seule solution possible consiste à accepter le comportement de Face Grise, qui n’a rien de la bête effrayée se mettant en défense. Loin d’être gratuite, son agressivité questionne strictement mon statut social ; avant de m’allouer le plaisir de le côtoyer d’aussi près, l’animal tient à savoir où je me positionne par rapport à lui. C’est pourquoi j’adopte instinctivement une contenance humble et soumise, me prosternant sans geste brusque afin de paraître encore plus démunie que je le suis! Ma soumission est authentique et entière. Pour la première fois de mon existence, j’avoue ouvertement mon infériorité physique à un orignal en train de me sonder avec arrogance comme il le ferait en présence d’un étranger de sa race. Si mon langage corporel lui semble à prime abord confus et difficile à décoder, Face Grise perçoit, bien au-delà des apparences, que je ne conteste pas sa supériorité. La situation étant clarifiée entre nous, sa tension disparaît et il se remet à brouter les herbes aquatiques autour de mes pieds. J’entends ses entrailles glouglouter, je crois même ouïr le tambourinement de son énorme coeur... C’est cela, copiner! Il reste cependant bien des ombres à éclaircir : par exemple, en supposant que Face Grise se soit donné la peine de déchiffrer mes effluves, le fait d’être femme m’a-t-il conféré une certaine immunité? Sans preuve formelle, je suis portée à croire que oui...
Même si l’orignal aime le copinage, le fréquenter comporte une part de danger pour un humain,
en particulier à cause de sa taille équivalente, sinon supérieure, à celle d’un grand cheval.
Barnabé - Orignal
Gouache
(10 x 14)
© Gisèle Benoit

© Beaux-livres, Henri Rivard, éditeur


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