I l pleut depuis
deux jours. En attendant l’apaisement du vent, le retour
du soleil et la lente décrue des lacs, je médite
tout en contemplant la grisaille du ciel par la fenêtre du
chalet. Je suis profondément marquée par notre dernière
soirée au lac Paul. En effet, toutes mes pensées
vont à Face Grise dont le comportement des plus singulier
m’a secouée. J’essaie de m’expliquer son
intervention envers le faon en difficulté, or le simple
fait de relater l’anecdote par écrit me pose un problème...
Il existe des mots pour décrire les choses extraordinaires
mais selon certains biologistes, les appliquer à un animal
est non à propos, contraire à l’éthique
et condamné d’avance aux oubliettes de l’ineptie!
Je connais le nom donné au grand censeur des esprits radicalement
scientifiques: l’anthropomorphisme, ou tendance à attribuer
aux animaux des manières d’être et d’agir
propres aux êtres humains. Si j’accepte d’emblée
les principes de base faisant état de différences
irréfutables entre l’homme et la bête, les frontières
initiales tracées par les spécialistes pour séparer
ce qui est animal de ce qui est humain me semblent aussi inexactes
qu’injustes. Et je ne suis pas seule à penser cela
; les résultats de nombreuses années d’observation
sur les primates par des femmes de terrain telles que Jane Goodall
ou Dian Fosey sont en voie de créer une révolution à laquelle
j’adhère. Sans oublier les travaux exceptionnels de
Konrad Lorenz au sujet des oies sauvages ! Il me semble clair que
l’homo sapiens s’est approprié l’exclusivité d’émotions,
de sentiments et de conduites dont on observe pourtant des variantes
chez les animaux. Les règles instaurées pour servir
de balises ou de guides éthologiques se dressent parfois
avec arrogance, tel un mur sans fenêtre et sans porte emprisonnant
la sensibilité de l’être humain, sa plus précieuse
qualité. Soi-disant pour éviter l’anthropomorphisme,
le vocabulaire permis pour décrire un comportement animal
contribue à freiner l’humanité de l’observateur...
Une autocensure sectaire prônant la peur irraisonnée
du sentiment et de l’empathie nous justifie-t-elle de maltraiter
la bête, et par extension, nos frères et soeurs humains
? Pour excuser l’exploitation sordide de leurs semblables,
les esclavagistes n’ont-ils pas prétexté que
les Noirs ne possédaient pas d’âme, et certaines
religions, que les femmes étaient des créatures inférieures
indignes de la grâce divine?
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