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Duo inhabituel
Esquisse
© Gisèle Benoit

I l pleut depuis deux jours. En attendant l’apaisement du vent, le retour du soleil et la lente décrue des lacs, je médite tout en contemplant la grisaille du ciel par la fenêtre du chalet. Je suis profondément marquée par notre dernière soirée au lac Paul. En effet, toutes mes pensées vont à Face Grise dont le comportement des plus singulier m’a secouée. J’essaie de m’expliquer son intervention envers le faon en difficulté, or le simple fait de relater l’anecdote par écrit me pose un problème... Il existe des mots pour décrire les choses extraordinaires mais selon certains biologistes, les appliquer à un animal est non à propos, contraire à l’éthique et condamné d’avance aux oubliettes de l’ineptie! Je connais le nom donné au grand censeur des esprits radicalement scientifiques: l’anthropomorphisme, ou tendance à attribuer aux animaux des manières d’être et d’agir propres aux êtres humains. Si j’accepte d’emblée les principes de base faisant état de différences irréfutables entre l’homme et la bête, les frontières initiales tracées par les spécialistes pour séparer ce qui est animal de ce qui est humain me semblent aussi inexactes qu’injustes. Et je ne suis pas seule à penser cela ; les résultats de nombreuses années d’observation sur les primates par des femmes de terrain telles que Jane Goodall ou Dian Fosey sont en voie de créer une révolution à laquelle j’adhère. Sans oublier les travaux exceptionnels de Konrad Lorenz au sujet des oies sauvages ! Il me semble clair que l’homo sapiens s’est approprié l’exclusivité d’émotions, de sentiments et de conduites dont on observe pourtant des variantes chez les animaux. Les règles instaurées pour servir de balises ou de guides éthologiques se dressent parfois avec arrogance, tel un mur sans fenêtre et sans porte emprisonnant la sensibilité de l’être humain, sa plus précieuse qualité. Soi-disant pour éviter l’anthropomorphisme, le vocabulaire permis pour décrire un comportement animal contribue à freiner l’humanité de l’observateur... Une autocensure sectaire prônant la peur irraisonnée du sentiment et de l’empathie nous justifie-t-elle de maltraiter la bête, et par extension, nos frères et soeurs humains ? Pour excuser l’exploitation sordide de leurs semblables, les esclavagistes n’ont-ils pas prétexté que les Noirs ne possédaient pas d’âme, et certaines religions, que les femmes étaient des créatures inférieures indignes de la grâce divine?

À mes yeux, l’esprit scientifique doit non seulement être sensible et humble, il lui incombe d’être ouvert à la nouveauté et aux réalités encore impalpables. L’anthropomorphisme piégeant souvent ceux qui se targuent de l’éviter, la sagesse me recommande le juste milieu, le rejet des concepts préétablis et l’acceptation du mystère dans chacune de mes interprétations du comportement et du langage des orignaux. L’intervention de Face Grise ne pouvant relever d’un instinct parental quelconque (l’orignal mâle ne joue aucun rôle dans l’élevage des faons), une seule explication me vient à l’esprit : le cerf a agi par sollicitude, du moins une forme animale de sollicitude. Bien aveugle qui tenterait de rabaisser ce comportement au rang de simple réflexe primaire.
Le grand frère
Esquisse
© Gisèle Benoit

© Beaux-livres, Henri Rivard, éditeur


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