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Dans sa fatuité féline, le couguar se considère prince et maître absolu du pays ;
il aime la vie nocturne, les chasses en solitaire et les espaces infinis!
Cougar à l'affût
Huile sur toile
(48 x 36)
© Monique Benoit

V ingtième jour de juillet. Nous regardons venir le soir en compagnie de Calliopé qui broute les herbes échouées de part et d’autre de notre canoë amarré à la berge. Clio l’attend probablement dans la forêt des hases, quelque part sur la rive opposée. Face Grise broute au fond de la baie ; Siegfried et Tristan baignent au cœur des battures depuis deux heures. Nous sommes sur le point de plier bagage quand un faon épouvanté bondit hors des fourrés et court à l’aveuglette vers le large en pleurant à fendre l’âme! Ayant reconnu la voix de sa petite, Calliopé s’élance à sa rencontre en bramant à tue-tête, folle d’inquiétude. Malheureusement, l’immensité de la baie empêche leur réunion rapide et par le fait même, le soulagement des angoisses de la mère comme de la fille. Seul Face Grise se trouve à proximité du petit être en détresse, et après une brève hésitation, ô merveilleux mystère, il cingle au-devant de la bichette tremblante. Il la ramène près du bord, là où elle peut prendre pied en attendant sa mère. Victime d’un stress important, elle se serre instinctivement contre le flanc protecteur, le regard hanté par l’image du fantôme entrevu entre les troncs ; elle croit encore entendre le couinement d’effroi du lièvre sur qui l’ombre s’est abattue dans le sous-bois!

  Couguar et lièvre

Esquisse
© Gisèle Benoit
 
Le flandrin calme les pleurs de Clio de quelques coups de langue caressants sur son dos. Par la suite, il se met à sonder l’horizon à la recherche d’un indice pouvant lui révéler la nature du spectre ayant terrorisé la petiote. Même les semonces de Calliopé ne parviennent pas à distraire le sauveteur tant il est captivé par le fumet rarissime que son nez expert démasque peu à peu... Une présence dangereuse rôde bel et bien dans le boisé des hases! La bichette a eu raison d’évacuer son refuge. Face Grise urine en frottant les glandes de ses pattes arrière afin qu’une émanation de molécules biologiques fasse courir sur le lac la plus redoutable des rumeurs.
Calliopé arrive sur le site du sauvetage de mauvais poil, l’oeil ingrat, prête à pourfendre l’orignal qui ose dorloter sa progéniture. Son attitude belliqueuse change radicalement lorsqu’elle flaire l’alarme olfactive lancée par Face Grise. Oubliant ses accusations à l’endroit du mâle, elle hume attentivement les environs afin de vérifier l’exactitude de l’information silencieuse commandant prudence et suspicion. Ce faisant, elle reprend sa place auprès de Clio, mais accepte la présence du cerf qui se range à ses côtés, telle une courageuse avant-garde... De toute évidence, l’adversité change les humeurs et les règles ; elle modifie le comportement individualiste des élans en faveur d’une solidarité exceptionnelle…
Calliopé capte elle aussi certaines bribes de la présence erratique initialement éventée par Face Grise. L’échine couverte de frissons, elle pivote sur place sans trop savoir vers quelle montagne orienter sa retraite... Elle pousse soudain un puissant cri d’alarme dont les multiples échos décuplent la portée : la muse de l’éloquence vient de parler avec toute l’autorité dont elle se sent habitée! Alors qu’elle répète sa mise en garde, nous la voyons entraîner Clio et Face Grise à sa suite dans les fourrés riverains. Siegfried et Tristan les rejoignent au grand trot. Ne demeurent que le silence et le mystère...
Mes parents et moi scrutons attentivement la berge obscure dans l’espoir d’y déceler le profil du spectre à l’origine de la débandade des cervidés. Peine perdue! Nous devons lever l’ancre pour le quai, chassés comme toujours par une noirceur impénétrable. Notre canot longe le rivage d’où un regard fauve nous épie. Nos yeux se sont à peine habitués aux ténèbres qu’une légende vivante risque une sortie à découvert, près de l’embouchure de la rivière Noire. De larges coussinets se posent sans bruit sur le rocher ; une silhouette gracieuse s’accroupit en bordure du lac où la panthère de Cascapédia se met à boire tranquillement. Dans sa fatuité féline, le couguar se considère prince et maître absolu du pays ; il aime la vie nocturne, les chasses en solitaire et les espaces infinis! Ce monarque exige cependant un tribut raisonnable à ses sujets : un cariacou par ici, une perdrix ou un castor par là, quelquefois un jeune orignal... La rareté de l’animal mythique excuse ses caprices à l’égard de la chair fraîche, d’autant plus que les petits carnivores profitent souvent des restes généreux de sa prédation. Le lac Paul lui a offert une hase, repas dont la panthère se satisfait puisqu’elle regagnera ses quartiers montueux sans laisser une trace de son passage... Avons-nous bien vu ? Cette vision appartient peut-être au rêve !
Face Grise, Clio et Calliopé
Esquisse
© Gisèle Benoit

© Beaux-livres, Henri Rivard, éditeur


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