Tout à coup, sans crier gare,
une silhouette lutine
sortie de nulle part s'arrête à proximité de
Clio. |
Huile sur toile
(40 x 60)
© Monique Benoit |
C lio, la bichette,
prend chaque jour davantage conscience de la complexité de
l’environnement et cet apprentissage se fait naturellement,
au rythme de ses expériences et de ses découvertes.
Déjà, elle a exploré les parages du lac Paul
en compagnie de sa mère ; toutes deux ont même pris
congé de leur territoire favori pour s’adonner à une
excursion de quatre jours en amont de la rivière Noire.
Depuis sa naissance, la bichette a non seulement triplé son
poids et ses capacités physiques, mais aussi multiplié ses
connaissances pratiques : les odeurs porteuses de messages, les
cris d’oiseaux annonçant un visiteur, le cariacou
et sa queue blanche, la pluie, le vent, les herbes aquatiques dérivant
sur les plages, tout cela fait maintenant partie de son quotidien.
Elle sait aussi qu’il existe bon nombre d’élans
dans le voisinage, et puisque les fréquenter lui est formellement
interdit, elle a trouvé d’autres compagnons avec lesquels
jouer.
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Durant
les longues heures où Calliopé, sa mère, mouille dans les battures
de la baie, Clio a pris l’habitude d’attendre sagement
au coeur d’un refuge hanté par d’innombrables
oiseaux ; il y a aussi un ruisseau silencieux, des bosquets d’aulnes
et une forêt d’épicéas à l’ombre
desquels le faon peut brouter divers feuillages. Ce lieu propice
est également apprécié par certaines hases qui
ont levretté un peu partout dans le vaste sous-bois. Clio
a tôt fait de s’intéresser à ces petites
boules sautillantes et elle observe les lièvres adultes et
juvéniles avec un plaisir enjoué, allant même
jusqu’à les poursuivre en cabriolant. Captivée
par l’aisance avec laquelle ces créatures apparaissent
pour ensuite s’éclipser de quelques bonds agiles, il
lui arrive de les appeler sans recevoir de réponse. Tout à coup,
sans crier gare, une silhouette lutine sortie de nulle part passe
vivement à proximité des sabots de Clio qui tente de
la suivre, mais en vain... L’enchanteresse s’est une
fois de plus miraculeusement volatilisée! Même si la
bichette parvient à relever la trace des lièvres, elle
ne sait pas comment les débusquer des taillis. En revanche,
elle connaît les meilleures périodes de la journée
pour s’amuser avec eux, soit au crépuscule et à l’aube,
alors que ces bestioles magiques courent en tous sens et qu’il
lui est possible de s’intégrer à leurs galipettes.
Hases, bouquets, lièvreteaux et levrauts considèrent
en général les interventions de Clio comme étant
inoffensives et dépourvues de mauvaises intentions. Ils prennent
cependant soin d’échapper à ses pattes élancées
sans vraiment comprendre l’euphorie que leurs frêles
personnes déclenchent chez elle. |
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Lièvre bondissant
Esquisse
© Gisèle Benoit |
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15
juillet. Il bruine depuis le petit matin mais la température est douce. L’absence
de vent permet aux infimes gouttelettes de pluie d’adhérer
aux objets ou aux personnages du décor. Couchée sur
un tapis de mousse, Clio lèche sa fourrure rousse couverte
d’humidité, consciente que les midis empreints d’un
tel calme se font rares à Cascapédia. Tout semble feutré,
plus doux que de coutume, y compris les trilles des merles et le
souffle des expirations de Calliopé baignant au loin... On
dirait la nuit en plein jour! La bichette n’est pas seule à parfaire
sa toilette : profitant de la pénombre créé par
les denses brouillards, une hase mordille les poils de son dos en
se servant de ses incisives comme d’un peigne. Elle est assise à un
mètre du faon dont les yeux ronds brillent de bonne humeur
en réponse à cette grâce impromptue. Clio ose à peine
remuer ses babines et sa langue rose par crainte de voir cette vision
s’évanouir dans la nature ; elle diminue graduellement
les cadences de son léchage et pose son menton sur sa cuisse
sans perdre de vue le petit animal. |
La hase poursuit
son toilettage, insensible au fait qu’elle devient l’unique source d’attention
du cervidé. Elle étire une patte arrière tout
en écartant ses longs orteils griffus, ce qui lui permet de
soigner les poils fous garnissant sa raquette. Ses oreilles sont
minces comme une feuille de papier et à ce point dénudées
par la mue qu’il est facile de compter les veines sillonnant
la peau blême! Faussement distraite, elle agite sans cesse
son bout de nez en forme de “Y” afin de sonder le parfum
d’innocence de son admiratrice. Celle-ci lui semble beaucoup
moins encombrante couchée que debout, raison majeure pour
vaquer à ses occupations tout en gardant l’oeil ouvert...
La hase se lève donc sur son postérieur, lèche
la paume de ses pattes avant puis masse généreusement
chaque menotte mouillée contre sa nuque et ses oreilles transparentes.
Clio redresse subitement la tête et ce geste d’étonnement
occasionne la disparition instantanée de la fée sauteuse!
Déçue, la bichette reste sur son séant dans
l’espoir d’une autre surprise. |
Le
temps parait suspendu. Chose rare, on peut entendre la bruine froisser
la végétation;
une écoute attentive permet de ouïr la mousse se dilatant
pour mieux absorber la brumasse! Le bourdonnement occasionnel d’un
moustique et les gazouillis de quelques parulines rappellent joyeusement
la saison en dépit de ce paysage d’oubli. Clio s’est
endormie, la tête appuyée sur ses pattes ; la hase a
discrètement réintégré son poste à quelques
sauts de la rêveuse vers qui elle pointe ses vibrisses sensibles. À preuve
que les animaux ont d’étonnantes facultés de
perception, elle capte des ondes cérébrales lui indiquant
l’état de torpeur et de nonchalance de sa voisine. La
timide créature en profite pour s’approcher et renifler
les sabots ainsi que le mufle brun de la bichette assoupie. Une fois
sa curiosité satisfaite, elle mâchonne un brin d’herbe
qui met une trentaine de secondes à disparaître dans
le minuscule orifice lui servant de bouche. |
©
Beaux-livres, Henri Rivard, éditeur
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