L’aîné des poussins
innove une fois de plus en entreprenant l’escalade de maman.
Après
s’être servi de la queue comme escalier,
l’aventurier gravit le dos et s’arrête
à quelques
centimètres du bec de la poule qui lui souhaite la bienvenue
en cacabant. |
| Quelques heures après l'éclosion - Tétras
du Canada: poule et poussins |
Huile sur toile
(30 x 20)
© Gisèle Benoit |
U ne semaine s’est écoulée
depuis la dépression. Presque tout Cascapédia est
fleuri : les sorbiers et les sureaux avec leurs grappes nauséabondes,
les grandes berces et leurs ombelles suspendues à plus d’un
mètre du sol, les cornouillers et leurs tapis d’étoiles
blanches, les clintonies boréales et leur tige unique coiffée
de trois ou quatre clochettes jaunes. Plus discrets, les plants
de thé du Labrador émergent ici et là sur
les crêtes ; les pigamons pubescents prennent place le long
des sentiers humides, dans les abords des rivières et des étangs
; quelques iris versicolores admirent leur mirage dans les eaux
riveraines du lac Paul.
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Voltigeant
au gré de
sa fantaisie, un majestueux papillon glauque du Canada ressemble à une
orchidée sans pédoncule ni racine, telle une parure
vivante dotée d’un masque de tigre et de la grâce
du vol. Il est sans contredit la plus belle fleur du royaume car
en guise de pétales, il possède des ailes ; au lieu
de dégager une odeur exquise, il répand autour de lui
la volupté et le bonheur qu’inspire la liberté.
En dépit de l’absence du plus infime défaut,
le coeur de l’ange s’arrêtera de battre au terme
d’une romance éphémère... Son passage à Cascapédia
sera plus bref que celui d’une véritable fleur. Si la
beauté seule pouvait rendre immortel, aucun papillon ne périrait,
et à titre de prédécesseur de la vénusté,
la chenille elle-même échapperait au bec de l’oiseau!
La nature est cependant un perpétuel mouvement vers demain
où rien n’apparaît pour longtemps à la
surface de la terre, pas même une vie innocente. Il est toujours étonnant
de constater à quel point chaque créature tient à la
sienne quoique d’emblée, elle semble condamnée à la
perdre. C’est qu’au fond, mourir équivaut à vivre
encore, mais différemment... peut-être même ailleurs.
Le simple fait d’étudier les cycles de la nature nous
enseigne les curieuses morts (ou transformations) dont sont ponctuées
les étapes tantôt difficiles, tantôt sublimes,
qui mènent à l’éternité. |
Les
oeufs de Parmélie
sont semblables à des cocons à l’intérieur
desquels s’opère secrètement un de ces formidables
passages d’une vie à une autre. Même si les embryons
se développent en dehors du corps de leur mère, ils
n’en dépendent pas moins de sa chaleur pour survivre.
Armée de foi et de patience, la poule assure la croissance
d’invisibles poussins pour lesquels elle sacrifierait sa propre
existence! |
Depuis quelques
jours, la perdrix intercepte des sons ne pouvant être que ceux de la vie: elle
seule peut entendre les battements du coeur des petits à travers
les coquilles étanches les retenant prisonniers. Elle prête
aussi l’oreille aux basses fréquences issues de minuscules
corps roulant sur eux-mêmes en vase clos. Plus les embryons
deviennent à l’étroit dans leur camisole de force,
plus il lui est possible d’écouter les vœux de
chacun et d’y répondre en gloussant une douce berceuse.
Ces contacts sonores précoces synchronisent à l’avance
l’éclosion simultanée de tous les poussins, en
plus de les aider à identifier la voix de leur mère
avant même de pouvoir l’associer à une image. |
Ce
soir, il semble y avoir un branle-bas inhabituel sous les jupes
de Parmélie
qui garde les yeux grands ouverts malgré les ténèbres
s’appropriant la clairière. Calme et heureuse, elle
caquette à intervalle régulier depuis qu’un faible
coup de bec a frappé à la porte d’une coquille.
Plusieurs séquences de percussions à peine audibles
se sont produites depuis, signifiant à la couveuse l’imminence
de l’éclosion. Seuls maîtres d’oeuvre de
ce laborieux processus, les poussins utilisent une excroissance charnue
du bout de leur bec pour affaiblir (et éventuellement ciseler)
la paroi de leur coffret de sûreté. Un travail de précision
qui dure des heures ! De son côté, Parmélie veille à ce
que tout se déroule bien ; tel un chef d’orchestre,
elle invite ses musiciens à s’exécuter de concert, à respecter
les silences faisant partie de la grande musique de la vie. Les petits
doivent absolument éclore à l’unisson! À part
tenir le nid au chaud et glousser des encouragements, la poule ne
peut rien faire de mieux pour le moment que céder au sommeil.
Durant la nuit, il lui arrivera sans doute de s’éveiller
en sursaut, et de croire à tort que sa marmaille est enfin
libre! Ne sachant départager ses rêves de la réalité,
l’oiselle se mettra alors à cacaber dans l’obscurité. |
Premières lueurs
de l’aurore. Parmélie se soulève pour évaluer
les progrès de l’éclosion: bien qu’une
seule coque montre une craquelure, elle entend clairement les huit
poussins marteler les cloisons avec énergie. Elle s’incline
sur ses oeufs, déchirée entre le désir de rester
et le besoin de prendre quelques forces avant d’entreprendre
l’étape finale de son long siège. La couveuse
opte pour un compromis ingénieux : elle abandonne bel et bien
le nid mais contrairement à son habitude, elle reste dans
les parages immédiats pour se nourrir et se délasser.
Juchée dans le comble d’un sapin donnant vue sur la
clairière, la perdrix exécute l’ensemble de ses
tâches personnelles tout en surveillant son nid. Son congé serait
incomplet sans un arrêt près d’une source où elle étanche
sa soif. De retour à son poste après une absence d’à peine
un quart d’heure, l’oiselle murmure des appels plus insistants à ses
oisillons. |
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Papillons glauques
Esquisse
© Gisèle Benoit |
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Il
fait un temps radieux. La faune locale vaque à ses occupations matinales sans importuner
Parmélie qui se croit isolée du reste du monde. (À l’instar
d’une véritable naissance, l’éclosion d’une
couvée s’avère le point culminant du miracle
où l’amour maternel prend tout son sens. Qu’ils
soient logés dans un arbre ou au sol, tissés de brindilles
ou d’écorces, les nids d’oiseaux tiennent lieu
de matrice.) Le soleil brille des mille feux de midi quand la perdrix
sent enfin des grouillements sous son ventre. Elle se soulève
de quelques centimètres en raidissant ses tarses, ce qui permet
au poussin fraîchement éclos de bouger à son
aise. Cependant, la posture s’avère inconfortable pour
Parmélie qui se recouche dès l’arrêt des
mouvements. En bonne maman, elle se plie à la volonté de
ses petits, soit en leur donnant de l’espace s’ils désirent
se mouvoir, soit en s’allongeant sur eux pour qu’ils
dorment au chaud. |
Fin
d’après-midi.
Il y a maintenant une grande effervescence dans le nid, à tel
point que la couveuse doit demeurer soulevée de longs moments.
Il lui arrive aussi de jeter un coup d’oeil rapide sous ses
jupes duveteuses où comme prévu des poussins mouillés
se traînent entre des débris. Sa fragile progéniture
se délivre peu à peu de ses entraves ; tout n’est
que cui-cui aigus et bruissements de coquilles brisées! La
poule tasse les coffrets vides gênant les oisillons puis elle
reprend la pose, à demi couchée. Au bout d’un
moment, Parmélie doit écarter ses ailes et gonfler
ses plumes pour contenir la vitalité d’une marmaille
qui cherche à se faufiler vers de nouveaux horizons. Fort
de sa venue au monde, un poussin se fraie un chemin sous la poitrine
de sa mère et après maints efforts, il parvient à sortir
sa tête échevelée à l’air libre.
Cette arrivée dans la lumière s’accompagne de
quelques pépiements d’excitation. La poule se penche
sur son rejeton, ivre de bonheur à la vue de ses yeux bridés
et de son bec délicat terminé par une dent de l’oeuf
désormais inutile. Le voir émerger de sous son plumage
représente un épisode crucial pour Parmélie
qui, remplie de sollicitude, balbutie une série de gloussements
particulièrement nasillards. Son intervention ne s’arrête
pas là ! Elle effleure de son bec le front de l’oisillon
tremblant ; ce geste affectueux émane d’un impénétrable
cérémonial par lequel la perdrix comblée reconnaît
officiellement son descendant, s’imprègne de ses cui-cui
uniques et de son minois innocent. En retour, elle se présente à lui
comme mère dévouée et irremplaçable.
Encore ébloui par la lumière incandescente qui traverse
une jungle de fougères, l’oisillon observe sa bienfaitrice,
mais aussi les alentours ; plus il regarde, plus sa vision prend
de l’acuité! Il tente par ailleurs quelques coups de
bec sur une fourmi mais manque son but, faute de coordination suffisante
dans ses mouvements. Cette découverte partielle du monde épuise
sérieusement le poussin qui pique du nez et tombe subitement
endormi sur place. Loin de s’inquiéter, Parmélie
continue de caqueter en demeurant vigilante. |
L’éclosion
se déroule sans anicroche. Au cours de la soirée, les
membres de l’octuor se risquent à tour de rôle
hors du nid où chacun reçoit de sa mère un baptême
tactile marqué de tendresse et de réconfort. Ils sont
quasi secs et avides d’explorer les alentours… quoique
guère capables de s’éloigner! Par groupe de deux
ou trois, ils s’aventurent maladroitement dans la clarté,
leur occupation principale se résumant à faire le tour
de leur mère. Ces êtres délicats doivent accroître
leur agilité dans les plus brefs délais et l’exercice
les fortifie. Dès qu’ils ressentent un brin de fatigue
ou un frisson, ils n’ont qu’à se réfugier
sous l’aile aimante de Parmélie. |
L’aîné des
poussins innove une fois de plus en entreprenant l’escalade
de maman. Après s’être servi de la queue comme
escalier, l’aventurier gravit le dos et s’arrête à quelques
centimètres du bec de la poule qui lui souhaite la bienvenue
en cacabant. L’oisillon semble fasciné, tant par les
sons maternels que par la vision de cette perdrix géante.
Il picore le bec noir de Parmélie en piaulant, puis, attiré par
tout ce qui brille, tente de lui attraper un oeil! Un mouvement de
l’oiselle fait basculer l’intrépide par-dessus
bord mais il s’empresse aussitôt de renouveler l’expérience.
Ce jeu n’est pas une entreprise dépourvue de motif utile
car dès qu’ils sont en mesure de le faire, tous les
marmots grimpent instinctivement sur le dos de la poule. Il s’agit
d’une quête essentielle sur l’origine de la voix à laquelle
ils se sont attachés bien avant l’éclosion. Ce
rapprochement physique sert à renforcer les liens sonores
déjà existants puisque les gloussements de Parmélie
continueront à assurer l’unité (et la survie)
de la couvée durant les mois à venir. |
Le
bonheur étant
une nourriture euphorisante qui masque parfois les besoins d’ordre
physiologiques, Parmélie sacrifie son congé du soir
sans en souffrir. Si une chute des températures ou des précipitations
abondantes contraignent la perdrix à garder le nid un jour
de plus, le jeûne ne risque pas d’affaiblir les poussins
car au cours de la dernière phase de l’incubation, les
embryons ont emmagasiné assez d’énergie pour
les soutenir pendant les quarante-huit heures suivant l’éclosion.
La couvée passe donc sa dernière nuit au nid ; les
oisillons continuent à prendre de la vigueur à même
leurs réserves secrètes tandis que Parmélie
dort d’une oreille. |
À l’aube,
je retrouve la poule assaillie par une ribambelle de joyeux piaillards!
Souvent, ils sont quatre sur son dos, sans oublier ceux qui gigotent
entre ses ailes! Les pépiements sont plus forts, les mouvements
ont acquis une indispensable cohérence. Les poussins les plus
solides s’enhardissent à un mètre du nid mais
la perdrix vigilante les rappelle aussitôt à l’ordre.
Il lui incombe d’évaluer les progrès accomplis
par chacun de ses explorateurs en herbe ; la décision de quitter
ou non le nid en dépend. La température étant
favorable, seul un mauvais état de santé des poussins
pourrait retarder indûment le grand départ. Or, tous
les marmots de Parmélie se portent à merveille! Parfaits
nidifuges, ils sont couverts d’un duvet doré teinté de
roux et de marron, et des plumules terminent le bout de chaque moignon
en voie de devenir une aile. Ils observent l’environnement
avec une infinie curiosité, braquant intuitivement leur attention
vers les insectes qui composeront leur principal menu durant les
premières semaines de leur pérégrination. L’araignée
qui a l’habitude de passer sur le dos de la couveuse le paie
de sa vie. Rassurée par le comportement normal de sa poussinerie,
Parmélie décide de mettre fin à son jeûne
et se lève afin de picorer les plantes comestibles se trouvant à la
portée de son bec. Jamais elle ne s’est attaquée à la
végétation cachant le nid, et ce changement d’attitude
traduit son intention irrévocable de le déserter. |
Neuf
heures du matin. Quelques oisillons téméraires s’aventurent ensemble
hors du champ de vision de Parmélie, un mouvement anodin prouvant
que la marmaille a la force d’entreprendre la conquête
de Cascapédia. La poule étire ses ailes engourdies
et quitte le site en traînant dans ses jupes les autres poussins.
La couvée disparaît sous le couvert forestier en laissant
derrière elle des coques brisées et quelques plumes.
Gloussements et piailleries se mêlent aux chants des passereaux
alors que commencent des jours heureux pour cette famille de la basse-cour
des bois. L’aire longtemps gardée clandestine tombera
sous peu en désuétude... |
| Cornouilliers et clintonie boréale |
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Beaux-livres, Henri Rivard, éditeur
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