1 1 1 1 1 1 1


Elle piaule doucement, sensible aux galanteries et
aux révérences dont l'honore son amoureux.
Un couple flamboyant - Parulines flamboyantes
Huile sur toile
(14 x 11)
© Gisèle Benoit

V ingt-et-un juin. Les dernières vingt-quatre heures ont été marquées par des pluies diluviennes et le niveau du lac Paul s’est élevé d’un demi mètre. Au lieu de réchauffer l’atmosphère, la nouvelle matinée apporte un refroidissement dramatique attribuable au noroît. Le vent aiguillonne ses troupes nuageuses et les force à cracher une ribambelle de flocons de neige sur le pays en fleurs... L’été est temporairement suspendu. Les brumes ne parviennent pas à tempérer le climat et Cascapédia sombre dans le chaos! Ce soubresaut climatique est sans grave conséquence pour les orignaux... Au pis aller retarde-t-il la croissance des herbes aquatiques maintenant surveillées par plusieurs. Les centaines de perdrix couvant dans les hautes terres des Chic-Chocs n’entrevoient pas non plus de quoi s’inquiéter, aucune éclosion n’étant prévue avant une semaine. Toutefois, si la traîtrise de l’hiver fantôme perdure encore quelques jours, le petit peuple des oiseaux insectivores pourrait subir de lourdes pertes.

Les parulines flamboyantes établies dans la clairière de Parmélie forment un couple bien apparié, issu du jumelage heureux d’un rubis et d’un diamant. De parfaits joyaux vivants! Phébus, le mâle, arbore un plumage noir comme du jais que rehaussent les bandes d’un bel orange vif présentes sur les rectrices et les rémiges. Son ventre blanc parait bien terne sous cet habit de houille et de feu! Plus sobre, la femelle porte les mêmes dessins que son compagnon, sauf que le noir cède place au gris verdâtre, et l’orangé brillant, au jaune délicat.
Dès le commencement du déluge, les parulines ont interrompu l’ensemble de leurs activités printanières : finition du nid, défense du territoire, chants d’amour et ponte des oeufs ont été renvoyés aux calendes grecques. En s’éveillant peu avant l’aurore, chacune a perçu la nouvelle menace flottant dans l’air: le froid! Muet d’étonnement, Phébus s’est inquiété des bourrasques malsaines lui rappelant l’automne, ou plus pénible encore, l’hiver qu’il a toujours fui. Sa fiancée s’est recroquevillée en frissonnant sur sa branchette nocturne, non loin de la fourche soutenant un nid inachevé. Malgré la grisaille, tous deux ont fini par trouver le courage de se mettre en quête d’un éventuel déjeuner. Puisque mouches, papillons et autres invertébrés ont tendance à se cacher pendant la froidure, les débusquer dans leurs multiples refuges peut engendrer plus de dépenses d’énergie que de gains. L’instinct exhorte donc les oiseaux insectivores à un prudent ménagement.
Depuis les premières lueurs du matin, Phébus se tient sur le faîte du vieux mur non pour zinzinuler, mais pour traquer les bestioles s’y étant tapies. Du haut de son perchoir, il scrute le moindre grouillement parmi les anfractuosités des rondins et des écots pourris. Il attrape une araignée par-ci, une phalène ou quelques moucherons engourdis par-là... L’important est de rester calme, de ne pas céder à la panique, bref d’éviter l’agitation de mise durant les jours d’abondance. Une seule chose incite le passereau à sortir de ses gonds: les becs affamés de ses congénères. Il se voit contraint de défendre son garde-manger car vus à travers la lorgnette de la privation, les autres oiseaux sont tous des pilleurs et de vils concurrents. Armé d’une ténacité peu banale, le rutilant Phébus refoule au loin des sittelles, des juncos et des moucherolles pourtant bien plus gros que lui! À l’exception de sa mignonne compagne, personne n’est autorisé à circuler autour des décombres.
La paruline femelle s’obstine à dénicher de rares chenilles parmi les végétaux enneigés. Lorsqu’elle se pose près de son nid, elle devient subitement déchirée entre l’urgence d’en reprendre la finition et le défi de survivre. Ô spectacle désolant: des flocons humides s’entassent sur les radicelles et les mousses qu’elle a pris tant de soin à tresser, au point que la coupe devant accueillir sa ponte se remplit de neige à vue d’oeil! Impuissante devant le fléau, l’oiselle respire rapidement ; son minuscule coeur cogne très fort, autant de stress que de fatigue. Qu’elle le veuille ou non, ses oeufs fécondés devront être largués dans très peu de temps, et quitte à frôler les limites de l’épuisement, la courageuse paruline renie l’égoïsme salutaire qui ordonne un légitime chacun pour soi en temps de crise ; elle se remet au travail en poussant la neige hors du nid grâce à des trémoussements frénétiques de son corps à l’intérieur du bol, puis elle alterne les périodes vouées à l’alimentation et la construction.
  Le nid

Esquisse
© Gisèle Benoit
 
Midi. Les brusques variations de climat sont monnaie courante en Gaspésie et par chance, la température semble vouloir s’améliorer. Les précipitations solides cessent ; des brèches dans les nuages permettent au soleil de faire fondre la neige et d’effacer les traces du cauchemar. Les plantes absorbent à nouveau l’indispensable lumière. Le vent froid qui meurt dans la vallée n’empêche plus les rayons solaires de redonner vie aux insectes, et par ricochet, bonne humeur aux oiseaux!
Phébus retrouve sa partenaire à l’oeuvre en bordure du pré ensoleillé. Elle avale un moucheron à la hâte puis sélectionne de longs poils d’orignal. Prise dans un tourbillon d’activités pressantes, elle porte peu attention à la gentille parade de son amoureux, aux frétillements de ses ailes et à l’éventail de sa queue. Au contraire, elle le bouscule sans précaution et s’enfuit au nid, le bec rempli de matériaux utiles. Le mâle l’escorte docilement afin de constater où en sont les travaux. Le coeur conquis, il la regarde tisser avec adresse les crins, les mousses et les radicelles : pour donner au berceau sa forme ronde, elle se couche dans le bol et pivote en poussant sur les cloisons ovales, tant avec ses pattes que sa poitrine. Elle voit à tout, de la solidité des structures à la finition intérieure de la chambrette sans toit.
Essoufflée, sans se plaindre, l’oiselle s’envole vers un autre moustique, vers d’autres poils de cervidé. A-t-elle repris quelques forces? Rien de moins sûr... Ses battements d’ailes accusent encore de la mollesse. Remarque-t-elle la croix se déplaçant à vive allure sur le flanc de la montagne? Et les cris de panique des autres oiseaux? L’esprit souffrant de l’ouvrière n’a plus contact avec la réalité ; tout son petit être est possédé par l’obsession d’oeuvrer sans une pause, comme si le seul véritable danger provenait d’un moment de repos! Phébus pépie à son tour de vaines mises en garde. Constatant avec effroi l’imprudence de sa douce amie, en désespoir de cause, il s’envole vers elle afin de la réveiller de sa fixation maladive... Décision hasardeuse car l’ombre grise les prend tous deux en chasse! Le passereau brouille les cartes en s’interposant entre le rapace et sa cible initiale, soit la paruline femelle dont le comportement anormal laisse supposer une capture facile. Distrait par les vives couleurs du mâle, l’épervier ne sait plus sur lequel des deux oiseaux se rabattre; ses serres frôlent le plumage du héros flamboyant sans toutefois lui infliger de blessure. Entre-temps, l’oiselle trouve refuge dans les interstices d’un bosquet, et c’est uniquement sur Phébus que le chasseur oriente son second assaut!
Des clameurs dramatiques s’élèvent des quatre coins de la clairière où de nombreuses créatures tremblotent dans les fourrés. Couchée sur son nid, sans ciller, Parmélie garde silence alors qu’un de ses voisins fuit à tire-d’aile devant l’épervier. Même s’il se sent talonné de près, Phébus ne doit pas faire l’erreur de jeter un seul coup d’oeil en arrière! Piloté par son instinct de survie, il souhaite atteindre un couvert sécurisant dans les plus brefs délais mais paradoxalement, il évite d’y aller en ligne droite, son rapide assaillant pouvant tirer avantage du moindre trajet prévisible. Il zigzague donc en tous sens, aussi bien de haut en bas que de droite à gauche. Qu’à cela ne tienne, les aiguillons de la mort manquent plusieurs fois de le harponner! Jamais le pré ne lui est apparu aussi immense! Derrière lui: le bolide mortel et la mort... En avant: le muret des décombres synonyme de salut! Pour tout dire, poursuivant et poursuivi voient arriver la fin de la course sans savoir qui l’emportera. Le flamboyant ramasse tout ce qui lui reste de force, atteint le vieux camp avant l’épervier et disparaît sitôt dans une fente, sous un désordre de troncs décrépis. Presque au même instant, les serres de l’oiseau de proie se posent sur le faîtage de la cloison ; son regard vermeil a toutefois perdu la trace de la paruline. Respectant la règle d’or qui impose aux prédateurs plus d’échecs que de succès, le rapace quitte les lieux sans avoir remarqué la couveuse tapie sous un parasol de fougères, ni Phébus recroquevillé dans une cavité encore plus noire que son plumage.
Une minute s’écoule avant que les oiseaux du voisinage n’osent pointer leur bec hors des abris. L’attaque de l’épervier a vivement secoué la paruline femelle à l’origine de l’incident ; prenant soudainement conscience de sa vulnérabilité, elle va se reposer près de son nid. Et Phébus? Si par malheur son beau prétendant avait péri sous les griffes du rapace? Elle n’y pense pas. Aucune interrogation rationnelle ne perturbe la fauvette en train de nettoyer son plumage sous les rayons du soleil.
À l’autre bout de la clairière, le coeur de Phébus se convulse. Encore sous le choc suite à son rendez-vous manqué avec la mort, il reste caché dans les ténèbres plus longtemps que tous les autres oiseaux… Le mauvais souvenir finit néanmoins par s’estomper et le rescapé reprend progressivement ses sens. Soudain, il émerge fièrement des décombres et se perche exactement là où son agresseur a encaissé sa déconfiture. Il chante alors sa pure passion de vivre sans tenir rigueur à l’épervier ou aux événements. Et parce que sa passion de vivre à lui aussi est pure, le prédateur déjà loin n’éprouve aucune rancune ou haine à l’égard des proies lui ayant échappé.
Après un concert solennel, le flamboyant s’élance gaiement dans l’espace sécurisé. Il franchit le pré sans crainte et se pose dans le bouleau nuptial, sur la même branche que sa compagne qu’il couvre d’éloges mélodieux. Elle piaule doucement, sensible aux galanteries et aux révérences dont l’honore son amoureux. Ne l’a-t-elle pas choisi entre tous pour son charme, sa voix cristalline et son courage? S’il était humain, le couple reparlerait de son triomphe sur le destin, du comportement héroïque de Phébus qui vient de risquer sa vie pour sauver sa promise... Comme il s’agit seulement d’oiseaux, les retrouvailles sont plutôt modestes. Phébus gazouille avec tendresse aux oreilles de sa belle et son triolet empreint de poésie sonne bien différent de l’hymne territorial qu’il lance avec insistance aux frontières de son domaine pour narguer ses rivaux. Tout en zinzinulant mezza-voce, il observe sa compagne cligner de l’oeil. Les oiseaux se devinent... Un regard, un geste, encore un trille... Phébus pressent l’urgence d’agir! Il file déchirer quelques duvets végétaux qu’il vient ficeler au nid et répète cette routine au moins trois fois avant de s’insérer dans la coupe à ciel ouvert. Heureux de contribuer au projet commun, il en vérifie le diamètre et le confort avec autant de minutie que le fait la femelle. À vrai dire, il a habituellement peu de temps à consacrer à cette tâche car son agressivité le rend plus apte à défendre le site qu’à l’ériger! Néanmoins, il est assez lucide pour reconnaître les circonstances critiques, et savoir que la nécessité commande parfois un sain réajustement des rôles.
Grâce à l’intervention du mâle, le nid des flamboyantes sera achevé en un temps record. Le couple le complète en y déposant des plumules échappées par Parmélie lors de ses survols du pré. C’est le début de la soirée. Le vent tombe mais le bruit des vaguelettes martelant les rives du lac Paul hantera néanmoins la vallée jusqu’au crépuscule. La paruline femelle repose, calmement couchée sur un premier oeuf. Non loin de là, Phébus se joint à des centaines d’autres voix pour exalter sa saine envie de vivre.
Coq tétras
Esquisse
© Gisèle Benoit

© Beaux-livres, Henri Rivard, éditeur


Chapitre 18 Haut de page Retour Courriel Chapitre 20

Accueil Nouveautés Éditorial Les Benoit Galerie d'art Carnets Sauvages Plan du site

Création du site : Christian Bellemare, administrateur bénévole
Dernière mise à jour le :