1 1 1 1 1 1 1


Siegfried et Tristan baignent dans la baie des orignaux.
Le souffle de leur expiration produit un son vibrant semblable
à celui que font les grands cétacés qui habitent les mers...
Soir - Orignaux mâles au lac Paul
Huile sur toile
(20 x 46)
© Gisèle Benoit

D oucement, le canot se met à fendre l’imperceptible surface du lac et nous voici escortés par des sillons couleur de lune. Notre embarcation lourdement chargée glisse comme par magie sur le mirage des Pléiades ; les coups d’avirons se donnent machinalement, sans aucun effort. L’astre de la nuit nous sert de phare dans cette étendue fluide posée au creux des immenses contreforts. Un filet de brume bleutée enlace les rives, là où se jettent des ruisseaux montagnards à l’haleine fraîche. Les oiseaux diurnes se sont tus alors que la nuit renforce ses assises. Nous quittons progressivement les eaux peu profondes de la baie en direction des jardins submergés où sont réunis trois des monarques du lac Paul. Le souffle de leur expiration produit un son vibrant, semblable à celui que font les grands cétacés qui habitent les mers, à la différence qu’ici nous entendons des gueules chiquer et des dents broyer. Les ténèbres sont emplies de râlements inquiétants et de frémissements de naseaux enchifrenés de sable et d’eau ; la force des éternuements est encore plus terrifiante! Les puissants animaux plongent sous le miroir pendant plusieurs secondes et c’est le silence... Dès qu’une caboche refait surface, le cycle des bruits étranges recommence.

Même si nous voyons à peine les baigneurs, nous savons qui ils sont. Nous osons nous faufiler parmi eux en évitant les mouvements susceptibles de les indisposer ; pagayant à la faveur de leurs immersions, nous laissons le canot glisser sans remuer une rame dès qu’ils émergent. Nous passons à dix mètres de Tristan dont la silhouette noire est figée au milieu de cercles bleus qui ondoient. Nous l’entendons respirer et mâchouiller tandis que son panache ruisselant s’ouvre vers nous ; l’animal nous observe sans que nous puissions distinguer la couleur de son regard. Expérience exaltante à la source d’un sentiment d’humilité indescriptible... Ce léviathan pourrait nous faire chavirer d’un coup de patte mais il ne manifeste aucune animosité à notre égard. L’heure est au festoiement! Comme de nombreuses générations d’orignaux l’ont fait avant eux, ils sont ici afin de se régaler des plantes aquatiques jonchant les bas-fonds. Les vaguelettes accompagnant leur baignade bercent le canot qui poursuit sa traversée. Nous frôlons Face Grise, puis l’imposant Siegfried qui se tient immobile dans le reflet de la pleine lune. Émue par sa présence familière, je ne peux m’empêcher de lui chuchoter quelques mots: Bonne nuit mon beau et à demain ! Comme à son habitude, le grand cerf renâcle sourdement pour indiquer que nous sommes sur le point de franchir le seuil de sa tolérance. Nous retenons notre souffle et le canoë s’éloigne, porté par son élan. Rassuré, l’orignal enfonce sa couronne massive sous les eaux qui s’écartent docilement en multiples remous afin d’avaler la créature fantasmagorique. Ne dépassent plus qu’une épaule robuste et un large dos éclairés par un rayon lunaire…
  Le léviathan

Esquisse
© Gisèle Benoit
 
La nuit a été calme. Après leur repas au cœur des battures, les trois orignaux ont longuement ruminé tout en somnolant dans des lits de fougères. Le voile céleste pâlit timidement derrière le mont Paul, et même s’il fait toujours sombre dans la clairière de Parmélie, certains indices annoncent la relève quotidienne des ténèbres par la lumière ; deux mondes différents vont bientôt échanger leur régence. Telle une bande de lutins, des lièvres d’Amérique gambadent ça et là dans le pré, parmi les orignaux qui s’ébrouent. Face Grise écoute sans ciller les signes avant-coureurs de la reprise des activités chez les siens. Il se retire toutefois derrière une saulée dès que les géants commencent à se bousculer épaule contre épaule, les oreilles basses, les mirettes plus rondes et plus froides que la lune les éclairant! Siegfried et Tristan feignent le motif sérieux pour le simple plaisir de pratiquer les rites chevaleresques de leur rang ; leurs bois de velours s’effleurent pour la forme alors qu’ils se défient du regard. Pourtant, les deux comparses ne font que plaisanter, car ces contacts physiques fortifient leur vieille amitié.
À l’instar du tragique héros wagnérien, Siegfried ne manque pas de panache! Entrant dans sa huitième année, ce géant peut être considéré comme un adulte respectable ayant atteint le suprême échelon de la hiérarchie sociale. Peu de cerfs contestent ouvertement son statut car lorsqu’il se tient debout parmi les siens, son épaule dorée supplante toutes les autres de plusieurs centimètres. Siegfried est grand, beau... mais vaniteux. Si sa manie de se mettre constamment en valeur exaspère certains orignaux, elle amuse Tristan, son fidèle compagnon d’aventure. Ce second colosse affiche les parfaites manières du gentleman alces et ses pairs apprécient sa franche compagnie. Le jeune Face Grise aimerait prendre part aux échanges virils de ses aînés, mais il sait par expérience que Siegfried l’en empêcherait, vraisemblablement par jalousie.
Les deux patriarches se dirigent lentement vers le sentier conduisant au lac et, conscient de son rang subalterne, Face Grise ferme le cortège en les suivant de loin. Les branches brossent agréablement son corps et le débarrassent des touffes de vieux jarres. Par contre, il manœuvre prudemment afin de ne pas heurter ses andouillers sensibles contre les rameaux secs et pointus. Plus avant, dans un passage étroit des halliers, Siegfried conspire un mauvais plan qui consiste à profiter du terrain accidenté pour coincer Face Grise et exhaler son antipathie à son égard. Jetant des regards véhéments au jeune cerf qui le suit, le conspirateur fait demi-tour sans crier gare et s’avance vers lui, l’air malveillant! Cette agression imprévue désarçonne le flandrin qui se retrouve subitement acculé dans un sentier sans issue, pris au piège par l’adulte belliqueux. Toutefois, l’attaque se conclut par un contact corporel inoffensif : après s’être dressé à la verticale, l’agresseur laisse simplement retomber son poitrail sur les reins de son rival embourbé dans les aulnes. Sentir le poids d’un mâle sur son dos étant une offense plus douloureuse pour l’ego que de recevoir un coup de sabot sur la trogne, Face Grise va bouder entre deux épinettes, question de digérer la semonce que vient de lui administrer son aîné. Dorénavant, il gardera ses distances, quitte à renoncer à la camaraderie de Tristan... Quant à Siegfried, visiblement satisfait des résultats de sa manigance, il se pourlèche les babines à l’idée de reprendre sa place auprès d’un compagnon de son rang.
Siegfried et Tristan
Esquisse
© Gisèle Benoit

© Beaux-livres, Henri Rivard, éditeur


Chapitre 17 Haut de page Retour Courriel Chapitre 19

Accueil Nouveautés Éditorial Les Benoit Galerie d'art Carnets Sauvages Plan du site

Création du site : Christian Bellemare, administrateur bénévole
Dernière mise à jour le :