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J e connais l’emplacement
d’un vieux camp de bûcheron dont un mur a résisté par
miracle au fardeau des années ; ce fier symbole du passé se
trouve tout près du lac Paul, en lisière d’une
grande clairière inondée par les rayons du soleil à qui
il doit sa longévité phénoménale. En
effet, la lumière est l’unique antidote contre l’humidité et
ses armées de moisissures corrosives. Malheureusement, toutes
les cloisons n’ont pas eu la chance de perdurer comme le
muret. Les premières poutres tombées sont depuis
longtemps disparues dans les profondeurs du sous-sol ; les autres
ressemblent à des accoudoirs, sinon à des matelas
poreux couverts d’un épais suaire de mousse olivâtre.
Certains rondins encore sur pied penchent un peu plus avec les
saisons, comme s’ils cherchaient désespérément à cacher
leur faiblesse du côté sombre de la forêt en
s’appuyant les uns contre les autres. Or la chute de l’un
enclenchera tôt ou tard l’effondrement de cette faible
structure. Je me rends bien compte que l’échafaudage
ne tient plus qu’à un lichen! À l’inverse,
la paroi solitaire échappe à l’engrenage fratricide
parce que sa façade n’est affaiblie par aucune porte
et fenêtre.
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Dans
le pré adjacent
prospèrent des fraisiers sauvages, quelques plants de bleuets,
des immortelles et des herbes éparses. Rien de surprenant
au fait que Parmélie ait trimé dur pour se prévaloir
de ce territoire exceptionnel ! Faisant preuve de l’agressivité proverbiale
qui incite les coqs à défendre leur arène nuptiale
envers et contre tous, elle a commencé dès avril à pourchasser
au loin ses soeurs tétras. Après maintes querelles
frontalières et tout autant de victoires, après s’être
méritée la jouissance exclusive du pré, du vieux
camp et de ses environs, la perdrix a visité un mâle
digne de ses faveurs. Plus important encore, elle a repéré l’endroit
idéal où déposer ses précieux cocos,
soit une encoignure entre le muret et un tronc mousseux. Ce dernier
lui sert d’ombrelle alors qu’elle couve, insensible à l’araignée
empruntant parfois son dos pour aller d’une cachette à une
autre. Depuis la ponte de son dernier oeuf, la poule passe presque
tout son temps au nid, immobile et parfaitement invisible. |
Chez
le tétras
du Canada, la couvaison s’éternise en moyenne vingt-trois
jours. Le métabolisme de Parmélie s’adapte aux
exigences de cette épreuve d’amour et de persévérance
en lui infligeant des chaleurs fiévreuses doublées
de somnolence. Plus que tout autre, l’oiseau nichant à même
le sol doit agir avec prudence lorsque survient le moment d’aller
se ravitailler. Quand la couveuse doit quitter son berceau, elle
prend soin de ne laisser aucun indice susceptible de trahir son secret.
Elle fait d’abord quelques pas hors de son aire en observant
attentivement le voisinage ; si tout semble calme, elle s’envole
promptement. Ses brefs congés l’amènent ailleurs
et nulle part, là où elle peut se nourrir et libérer
ses fèces sans que cela ne s’avère dangereux
pour les siens. Car jamais la perdrix ne souille le porche de sa
salle d’attente ! En aucun temps elle ne picore les plantes
poussant à proximité de ses huit coffres à trésor! À bon
escient, la nature a prévu les absences obligées de
la couveuse en dotant les coquilles de mouchetures rousses sur fond
beige, couleurs et motifs qui les camouflent à merveille parmi
les brindilles, les feuilles mortes et les plumes tapissant le fond
du nid. |
Jour
après jour,
un écran de verdure isole le site de nidification du reste
du monde, et c’est là le souhait le plus cher de Parmélie.
Toutefois, la tranquillité des lieux est loin d’être
acquise puisque la circulation animale augmente dans les environs à mesure
que l’été s’installe. Comble de malchance,
le nid est bâti au beau milieu d’un sentier d’orignal,
si bien que la poule appréhende le pire à chaque fois
que des sabots fourchus piétinent à ses côtés!
Les ruminants ne figurent pas sur la liste des prédateurs
s’en prenant aux perdrix, mais leur insouciance à l’égard
de ce qu’ils foulent n’est pas sans lui causer de justes
inquiétudes. Jusqu’à ce jour, les élans
ont levé les pattes assez haut pour enjamber le tronc servant
d’arrière-garde au nid, mais il suffirait d’un
seul maladroit pour faire basculer le destin... C’est donc
avec beaucoup d’anxiété que la couveuse voit
trois grands cerfs prendre la piste qui mène à proximité de
l’ancien camp... et de ses oeufs! |
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Attention!
Esquisse
© Gisèle Benoit |
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Tel
un vaillant capitaine, Parmélie n’abandonnera pas son équipage alors
qu’une tempête menace le bateau! Elle s’aplatit
sur son bien afin de faire corps avec lui. Sans doute utile en d’autres
circonstances, ce geste préventif est totalement inefficace
en présence de cervidés ; au contraire, le mimétisme
de l’oiseau invite les monstres à ne pas faire attention.
Un premier orignal passe doucement par-dessus le tronc et le nid...
Les yeux brillants d’angoisse, Parmélie voit le poitrail
et l’interminable ventre du second la survoler. Ce défilé de
patoches qui ébranle le sol amène soudain la perdrix à douter
de l’efficacité de son mutisme. Elle se soulève
avec précaution afin d’observer le troisième
balourd qui broute à faible distance, et, devinant que quelque
chose de différent va se produire, elle reste debout, prête à intervenir.
Son attente devient insoutenable. |
Entre-temps,
l’orignal
retardataire s’approche avec paresse, grignotant ça
et là les frondaisons. Son idée est bel et bien de
suivre la même trajectoire que ses prédécesseurs,
mais une fois arrivé devant le tronc que ses comparses ont
franchi sans hésiter, il s’immobilise afin de flairer
les fougères tendres s’offrant à sa gueule. Voilà un
des gestes tant redoutés par la couveuse : sans crier gare,
elle fonce sur le museau velu en faisant le plus de bruit possible!
Le cerf innocent sursaute. N’eut été de l’insistance
de Parmélie qui continue de le menacer de mille sévices
en cacabant à ses pieds, il aurait peut-être ravagé toute
la végétation cachant le nid, ou pire encore, écrasé les
cocos avec une de ses galoches. L’intervention de l’oiselle
a eu pour effet de déconcerter le colosse! S’étant
rangé de quelques mètres, l’orignal incrédule
fait une dernière halte pour observer la perdrix qui se démène
dans les abords du sentier, ailes ouvertes et queue déployée.
Jugeant cette mouche du coche trop énervante pour rester une
seconde de plus en sa compagnie, il opte pour un détour et
s’éloigne docilement du nid, du tronc et de leur gardienne.
Il contourne l’obstacle en passant près de l’autre
extrémité du mur où il s’empêtre
dans les taillis d’aulnes. Qu’importe ce passage difficile!
Face Grise a l’habitude des crochets, des broussailles, des
rebuffades et de bien d’autres choses! |
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| Roîtelets à couronne rubis
- Couple |
Gouache
(10 x 6)
© Gisèle Benoit |
©
Beaux-livres, Henri Rivard, éditeur
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