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Le vieux camp
Esquisse
© Gisèle Benoit

J e connais l’emplacement d’un vieux camp de bûcheron dont un mur a résisté par miracle au fardeau des années ; ce fier symbole du passé se trouve tout près du lac Paul, en lisière d’une grande clairière inondée par les rayons du soleil à qui il doit sa longévité phénoménale. En effet, la lumière est l’unique antidote contre l’humidité et ses armées de moisissures corrosives. Malheureusement, toutes les cloisons n’ont pas eu la chance de perdurer comme le muret. Les premières poutres tombées sont depuis longtemps disparues dans les profondeurs du sous-sol ; les autres ressemblent à des accoudoirs, sinon à des matelas poreux couverts d’un épais suaire de mousse olivâtre. Certains rondins encore sur pied penchent un peu plus avec les saisons, comme s’ils cherchaient désespérément à cacher leur faiblesse du côté sombre de la forêt en s’appuyant les uns contre les autres. Or la chute de l’un enclenchera tôt ou tard l’effondrement de cette faible structure. Je me rends bien compte que l’échafaudage ne tient plus qu’à un lichen! À l’inverse, la paroi solitaire échappe à l’engrenage fratricide parce que sa façade n’est affaiblie par aucune porte et fenêtre.

Dans le pré adjacent prospèrent des fraisiers sauvages, quelques plants de bleuets, des immortelles et des herbes éparses. Rien de surprenant au fait que Parmélie ait trimé dur pour se prévaloir de ce territoire exceptionnel ! Faisant preuve de l’agressivité proverbiale qui incite les coqs à défendre leur arène nuptiale envers et contre tous, elle a commencé dès avril à pourchasser au loin ses soeurs tétras. Après maintes querelles frontalières et tout autant de victoires, après s’être méritée la jouissance exclusive du pré, du vieux camp et de ses environs, la perdrix a visité un mâle digne de ses faveurs. Plus important encore, elle a repéré l’endroit idéal où déposer ses précieux cocos, soit une encoignure entre le muret et un tronc mousseux. Ce dernier lui sert d’ombrelle alors qu’elle couve, insensible à l’araignée empruntant parfois son dos pour aller d’une cachette à une autre. Depuis la ponte de son dernier oeuf, la poule passe presque tout son temps au nid, immobile et parfaitement invisible.
Chez le tétras du Canada, la couvaison s’éternise en moyenne vingt-trois jours. Le métabolisme de Parmélie s’adapte aux exigences de cette épreuve d’amour et de persévérance en lui infligeant des chaleurs fiévreuses doublées de somnolence. Plus que tout autre, l’oiseau nichant à même le sol doit agir avec prudence lorsque survient le moment d’aller se ravitailler. Quand la couveuse doit quitter son berceau, elle prend soin de ne laisser aucun indice susceptible de trahir son secret. Elle fait d’abord quelques pas hors de son aire en observant attentivement le voisinage ; si tout semble calme, elle s’envole promptement. Ses brefs congés l’amènent ailleurs et nulle part, là où elle peut se nourrir et libérer ses fèces sans que cela ne s’avère dangereux pour les siens. Car jamais la perdrix ne souille le porche de sa salle d’attente ! En aucun temps elle ne picore les plantes poussant à proximité de ses huit coffres à trésor! À bon escient, la nature a prévu les absences obligées de la couveuse en dotant les coquilles de mouchetures rousses sur fond beige, couleurs et motifs qui les camouflent à merveille parmi les brindilles, les feuilles mortes et les plumes tapissant le fond du nid.
Jour après jour, un écran de verdure isole le site de nidification du reste du monde, et c’est là le souhait le plus cher de Parmélie. Toutefois, la tranquillité des lieux est loin d’être acquise puisque la circulation animale augmente dans les environs à mesure que l’été s’installe. Comble de malchance, le nid est bâti au beau milieu d’un sentier d’orignal, si bien que la poule appréhende le pire à chaque fois que des sabots fourchus piétinent à ses côtés! Les ruminants ne figurent pas sur la liste des prédateurs s’en prenant aux perdrix, mais leur insouciance à l’égard de ce qu’ils foulent n’est pas sans lui causer de justes inquiétudes. Jusqu’à ce jour, les élans ont levé les pattes assez haut pour enjamber le tronc servant d’arrière-garde au nid, mais il suffirait d’un seul maladroit pour faire basculer le destin... C’est donc avec beaucoup d’anxiété que la couveuse voit trois grands cerfs prendre la piste qui mène à proximité de l’ancien camp... et de ses oeufs!
  Attention!

Esquisse
© Gisèle Benoit
 
Tel un vaillant capitaine, Parmélie n’abandonnera pas son équipage alors qu’une tempête menace le bateau! Elle s’aplatit sur son bien afin de faire corps avec lui. Sans doute utile en d’autres circonstances, ce geste préventif est totalement inefficace en présence de cervidés ; au contraire, le mimétisme de l’oiseau invite les monstres à ne pas faire attention. Un premier orignal passe doucement par-dessus le tronc et le nid... Les yeux brillants d’angoisse, Parmélie voit le poitrail et l’interminable ventre du second la survoler. Ce défilé de patoches qui ébranle le sol amène soudain la perdrix à douter de l’efficacité de son mutisme. Elle se soulève avec précaution afin d’observer le troisième balourd qui broute à faible distance, et, devinant que quelque chose de différent va se produire, elle reste debout, prête à intervenir. Son attente devient insoutenable.
Entre-temps, l’orignal retardataire s’approche avec paresse, grignotant ça et là les frondaisons. Son idée est bel et bien de suivre la même trajectoire que ses prédécesseurs, mais une fois arrivé devant le tronc que ses comparses ont franchi sans hésiter, il s’immobilise afin de flairer les fougères tendres s’offrant à sa gueule. Voilà un des gestes tant redoutés par la couveuse : sans crier gare, elle fonce sur le museau velu en faisant le plus de bruit possible! Le cerf innocent sursaute. N’eut été de l’insistance de Parmélie qui continue de le menacer de mille sévices en cacabant à ses pieds, il aurait peut-être ravagé toute la végétation cachant le nid, ou pire encore, écrasé les cocos avec une de ses galoches. L’intervention de l’oiselle a eu pour effet de déconcerter le colosse! S’étant rangé de quelques mètres, l’orignal incrédule fait une dernière halte pour observer la perdrix qui se démène dans les abords du sentier, ailes ouvertes et queue déployée. Jugeant cette mouche du coche trop énervante pour rester une seconde de plus en sa compagnie, il opte pour un détour et s’éloigne docilement du nid, du tronc et de leur gardienne. Il contourne l’obstacle en passant près de l’autre extrémité du mur où il s’empêtre dans les taillis d’aulnes. Qu’importe ce passage difficile! Face Grise a l’habitude des crochets, des broussailles, des rebuffades et de bien d’autres choses!
Roîtelets à couronne rubis - Couple
Gouache
(10 x 6)
© Gisèle Benoit

© Beaux-livres, Henri Rivard, éditeur


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