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L'orignale assume son rôle de parent dans tout ce qu'il renferme de noble et de valorisant...

Les muses - Orignale et son petit en été
Huile sur toile
(18 x 24)
© Gisèle Benoit

C alliopé repose les yeux mi-clos, couchée près de son faon âgé d’une dizaine de jours. Elle a mis bas isolément dans une forêt d’épinettes parsemée de fourrés d’aulnes et d’embûches, décor tortueux ayant pour mission de dissuader les prédateurs. En effet, aucun animal de taille respectable ne peut circuler dans cet environnement sans révéler sa présence par des bruits involontaires. De plus, les basses fréquences et les fumets voyagent sur de longues distances en sous-bois, à l’abri du vent. L’expérience a guidé l’orignale au coeur de ce dédale de boisés sécurisants parcourus par la rivière Noire, un torrent qui se jette un peu plus loin dans le lac Paul, juste en face des battures de nymphéacées et d’herbages aquatiques.

La biche ne s’est guère déplacée depuis la naissance de sa petite appelée Clio. Celle-ci se développe rapidement grâce à la richesse du lait maternel. Chaque journée renforce davantage la délicate Clio dont les pattes ressemblent à des échasses constamment sur le point de s’écrouler. Son pelage roux et soyeux contraste avec la robe usée de sa mère. La nature raffermit une alliance indéfectible entre ces biches en apparence si opposées: l’une est mature et d’une force incroyable tandis que l’autre, à l’aube de sa vie, se met à geindre en face de la moindre difficulté. L’adulte pèse près de quatre cents kilos; la petite, à peine vingt-cinq! Pourtant, un lien des plus pur les unit: la filiation du sang. L’orignale assume son rôle de parent dans tout ce qu’il renferme de noble et de valorisant. Pour bien dire, ses responsabilités dépassent largement celles d’une simple nourrice. La survie et l’éducation du faon reposent entièrement sur sa clairvoyance maternelle, ce pourquoi la relation entre Calliopé et Clio est aussi exclusive que sacrée.
Outre le sang, mère et fille possèdent un autre point en commun, soit un nom inspiré par les muses. Calliopé doit ce sobriquet à son caractère expansif la portant à bramer à propos de tout et pour rien, d’où son affinité avec la muse de l’éloquence. Quant à Clio, la muse de l’histoire, elle ne connaît pour l’instant que ce châtelet où danse l’ombre des frondaisons.
Le bruit sec d’une branche se cassant tire soudain Calliopé de sa somnolence. Elle se dresse d’un mouvement souple pour toiser les alentours. Le soleil perce le couvert forestier et ça et là, des rayons de lumière se faufilent entre les aulnes et les troncs courbés. Un autre craquement louche lui fait braquer ses esgourdes vers le sud en quête de plus amples indices. Clio aussi finit par se lever. Comme sa principale préoccupation se résume à téter le lait chaud du pis maternel, elle fourre son museau sous la cuisse de Calliopé qui se tasse brutalement. Le moment est mal choisi... Sans comprendre le bien fondé de ce refus, la bichette l’accueille avec résignation. Peu à peu, elle prend conscience de l’étrange qui-vive de sa mère, et cet éveil l’amène à expérimenter les affres d’une émotion jusque-là inconnue: la peur! Clio sent d’abord des frissons désagréables lui picoter l’échine. Sa fourrure roussâtre se hérisse si droite qu’elle paraît gagner cinq centimètres de hauteur! L’angoisse crée une sensation douloureuse se propageant dans tout son corps par le biais de spasmes brûlants. Même son coeur toque plus vite que la normale! Saisie d’un vif besoin d’uriner, la petiote s’exécute presque sur les sabots de sa mère dont la concentration et l’immobilité restent inébranlables.
  Écureuil roux

Esquisse
© Gisèle Benoit
 
Calliopé flaire une odeur qui transforme peu à peu sa tension en mauvaise humeur. L’audition d’un éternuement sourd, quelque part en avant, attise on ne peut plus sa susceptibilité. Au même moment, un merle d’Amérique sonne l’alarme tandis qu’un écureuil roux couvre d’injures l’intrus qui s’approche dans le clair-obscur. Encore troublée par sa première frayeur, Clio pleurniche comme une âme en peine et la biche doit lécher avec compassion son petit front brûlant pour la rassurer. Ces gestes tendres ont raison de l’anxiété du faon qui manifeste à nouveau son désir de boire, demande à laquelle Calliopé accepte finalement de se prêter. Pendant que Clio frappe son pis avec violence afin de provoquer l’écoulement du lait, la femelle attend de pied ferme son visiteur ; elle n’a pas eu de contact avec d’autres orignaux depuis la naissance de sa bichette, et le viol de son refuge post-partum provoque chez elle un sérieux mécontentement.
Face Grise, un orignal mâle, détecte la présence de la grande dame sans toutefois parvenir à la localiser. Alors que son odorat le pilote péniblement à travers troncs et branchages, il risque quelques appels qui demeurent sans réponse. Tout cela augure mal! Sa promenade audacieuse le mène dans une petite éclaircie où il se sent soudain observé... Intuitivement, il tourne la tête en direction de Calliopé qui d’ores et déjà l’enjoint de foutre le camp par une attitude corporelle menaçante: les oreilles baissées, le port de tête hautain et la détermination du regard de la biche gênent le jeune mâle dont la démarche ne vise qu’à copiner. Visiblement, il a commis une grave erreur! Il sait pourtant que la plupart des biches suitées se montrent peu sociables, et qu’une règle empreinte de galanterie leur concède une certaine supériorité. Il recule donc avec prudence tout en fouettant son museau de coups de langue nerveux. Interprétant mal ce repli, Calliopé gémit de malice. L’élan rétorque en faisant entendre le même genre de brames. (Une fierté bien légitime lui interdit de se soumettre indûment et en cas d’attaque, il se défendra.) Il parvient heureusement à se sortir de ce fâcheux imbroglio en évitant de justesse l’humiliation d’être pris d’assaut par la biche. Si cette bougonne prévoit passer l’été au lac Paul, il fera tout en son pouvoir pour l’esquiver!
En vérité, Face Grise et Calliopé se connaissent de longue date puisqu’à chaque début d’été, l’orignal commet involontairement la gaffe d’importuner la biche dans l’intimité de sa pouponnière. Tout en rebroussant chemin parmi les enchevêtrements de la forêt, il éprouve une confusion bizarre, un mélange indigeste de ressentiment et de bonheur. Son esprit fonctionne à l’aide d’une mémoire sensorielle qui laisse peu de place à la sémantique ; les pourquoi et les comment lui sont en général étrangers, et le passé ne compte guère à moins qu’il ne s’avère indispensable pour vivre le présent. Le besoin inconscient de revenir année après année dans ce bois reclus provient d’une réminiscence heureuse dont il néglige la nature devenue inutile... Il ne pense jamais au fait que, quatre printemps plus tôt, c’était lui le faon fragile accroché aux mamelles de Calliopé. Sa pensée l’a oublié, mais non ses sens envoûtés par la pénombre des fourrés natals.
La tétée
Esquisse
© Gisèle Benoit

© Beaux-livres, Henri Rivard, éditeur


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