On jurerait que des dizaines
de huards s’exécutent avec brio!
Je frémis
d’émotion en écoutant les vocalises du chantre
et des forêts ventriloques.
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| Couple princier de Cascapédia
- Huards à collier |
Huile sur toile
(30 x 50)
© Gisèle Benoit |
N ous profitons
de l’immobilité du miroir pour diriger le canot vers
le large où nous attend un huard solitaire. L’oiseau
nous salue de son chant étrange, cette mystérieuse
alternance de ricanements glorieux et de plaintes nostalgiques.
Charmés, nous posons les rames pour savourer le récital
; notre embarcation nous porte au hasard des courants, elle-même éprise
de l’hymne évoquant les plus fastueux événements
sauvages. Les cris de l’oiseau au regard pourpre retentissent
d’un bout à l’autre du lac, repris en canon
par leur résonance contre les montagnes. On jurerait que
des dizaines de huards s’exécutent avec brio! Je frémis
d’émotion en écoutant les vocalises du chantre
et des forêts ventriloques.
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Après une minute
de clameurs ininterrompues, le nageur modère la cadence rythmique
de son lied en y insérant des silences d’égale
valeur. C’est alors que j’entends le plus étonnant écho
répéter avec insistance deux mots : Lac
Paul! Lac Paul! Lac Paul! Croyant être victime d’une illusion, je me
tourne brusquement vers mes parents dont les visages sont transfigurés
par le prodige: eux aussi écoutent les paroles révélées
par les cris incessants de l’oiseau. Lac
Paul! est
dit et redit pendant plus d’une minute, sans pause. Isolés
au milieu du lac nous tournons la tête de gauche à droite
en cherchant du regard l’invisible locuteur... D’où vient
cette voix sans âge rappelant celle d’un haute-contre?
De quel escarpement? De quelle sphère? Aux portes de quel
horizon inconnu la voix du huard s’est-elle arrêtée
avant de nous revenir ainsi modifiée, articulée et
sacralisée? Elle emplit l’espace d’une présence
immatérielle et infinie, si bien que le son semble sortir à la
fois de partout et de nulle part. La diction est impeccable, le ton
monocorde, le mystère parfait... Même si nous croyons
en une explication rationnelle du phénomène, il s’en
dégage une dimension mystique qui ne peut trouver de sens
ailleurs que dans nos âmes émerveillées. Tout
cela n’est pas sans me rappeler une vieille légende
cascapédienne selon laquelle les messagers de la nature pourraient
s’adresser aux êtres vivants à travers la résonance
de leurs voix se répercutant contre les massifs... De telles
manifestations ne sont sans doute pas étrangères à la
réputation de thaumaturge des Chic-Chocs, cet habitat de fous
où il ne faut s’aventurer qu’avec une extrême
prudence ! L’oiseau se tait et nous recevons sans broncher
le final Lac Paul! Ma gorge se serre tandis que je reste suspendue
au silence... Impossible de parler ou de remettre une pagaie dans
l’eau. Durant ces instants de pure élévation,
rarement la nature ne m’est apparue aussi immense, insondable
et universelle! Je goûte une pleine conscience d’être
et de tout ce qui est; j’ai le vertige tant le mirage est parfait,
aussi bien en moi que partout autour... |
Nous
reprenons une progression normale sur le beau lac qui nous accueille à mirages ouverts.
Telle une fosse creusée aux pieds d’énormes massifs,
cet humble réceptacle reçoit les confidences de plusieurs
centaines d’étages de forêts boréales ;
tout ce que les montagnes possèdent de grâces et de
mystères coule en abondance vers cet entonnoir, de sorte que
le tréfonds du lac garde en réserve plus de trésors
que sa surface semble capable d’en refléter! À l’image
du pays dont il fait miroiter les rêves, le bassin n’a
pas une superficie étendue, mais une profondeur sans borne
qu’il est difficile d’embrasser au premier regard... À Cascapédia
comme ailleurs, une bonne vision ne doit pas se limiter à une
performance strictement physique, car elle relève aussi de
la sensibilité du coeur et de l’ouverture de la conscience.
C’est ainsi que certaines choses sont dites invisibles simplement
parce que nous ne pouvons les voir, non parce qu’elles n’existent
pas; il ne faut donc pas gaspiller du temps à chercher une
preuve de leur existence, mais plutôt développer nos
multiples facultés de voir... L’intuition est l’une
d’entre elles. |
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©
Beaux-livres, Henri Rivard, éditeur
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