Quand mouches et papillons ressuscités
s’activent avec frénésie d’un minuscule
bouquet à l’autre,
nous passons des instants de pur
délice au chevet de la saulée envahie par les fauvettes
affamées. |
Huile sur toile
(10 x 8)
© Gisèle Benoit |

| M aintenant que la
température élevée dépasse la moyenne
de saison, les derniers ponts de neige s’effondrent sur les
douves bordant le chemin. Appartenant aux sphères élevées
de la forêt, les branches des arbres matures sortent lentement
de leur dormance et se couvriront sous peu de chlorophylle. Si
les conifères sont en général bons derniers à déballer
leurs bourgeons porteurs d’aiguilles tendres, une variété de
feuillu exhibe déjà des cônes chargés
de pollen. Le bien fondé de ces délicates parures
est fort simple : les fleurs doivent séduire des insectes
butineurs pour être fécondées. Le saule de
Cascapédia appartient à une espèce sauvageonne
très résistante que mes parents et moi avons baptisé arbre
des parulines en raison de ses chatons hâtifs qui
monopolisent l’attention des moucherons. Ce n’est pas
l’effet du hasard si l’arrivée des oiseaux insectivores
coïncide toujours avec la floraison de cet arbuste ; lorsque
le soleil de midi plombe chaleureusement sur le pays, quand mouches
et papillons ressuscités s’activent avec frénésie
d’un minuscule bouquet à l’autre, nous passons
des instants de pur délice au chevet de la saulée
envahie par les fauvettes affamées. |
| Mon père pousse
un soupir d’impatience devant la difficulté de saisir
dans son objectif un des acrobates ailés sautillant de branche
en branche, à quelques mètres devant lui. Le mouvement
perpétuel des parulines et le nombre d’espèces
rassemblées ne rendent pas la tâche facile à notre
méticuleux cinéaste! Ma mère et moi tentons
de l’aider dans le repérage de son sujet, mais dès
qu’il achève la mise au point de la caméra, le
volatile ingrat s’élance vers une autre destination.
Personne ne peut se figurer quel travail acharné représente
la cueillette de quelques séquences de fauvettes pourchassant
des moustiques! Tantôt une flamboyante, tantôt une rayée
ou une tigrée ! Chaque espèce rivalise de beauté et
d’allégresse! Souvent, quand une dizaine de moucherons
s’enivrent simultanément au même chaton, un oiseau
habile s’approche en catimini et s’empare de deux ou
trois butineurs avant d’entonner un air joyeux. Toutefois,
les parulines mâles se tolèrent difficilement. Dès
que le nombre d’oiseaux dépasse quatre ou cinq, des
prises de becs viennent briser l’harmonie des diaprures et
des sons. Les échauffourées éclatent même
entre espèces distinctes, pour la simple raison que les fauvettes
se chamaillent pour se prévaloir de ce point d’alimentation
crucial, et non pour revendiquer le privilège de se reproduire.
Néanmoins, elles volètent au coeur de la saulée
dans un faux désordre : pour que chacune puisse se restaurer à sa
guise, elles ont institué une sorte de code d’éthique
accordant la préséance aux plus agressives. Ainsi,
la paruline verte à gorge noire cèdera sa branche à la
paruline à croupion jaune ; la paruline à poitrine
baie retournera dans les épicéas dès que sa
combative cousine à tête cendrée se perchera
dans l’arbre bourdonnant. À tour de rôle, les
oiseaux se mettent à table dans le respect du temps (bien
mesuré) qui leur est alloué pour la jouissance du lieu.
L’étude du comportement social de ces menus migrateurs
m’émerveille même si pour l’instant, leur
principale préoccupation se résume à une laborieuse
quête de nourriture. Le choix d’un territoire de nidification
patientera encore plusieurs jours… |
| Mi-juin. La feuillaison
progresse à vue d’oeil et nous devons apprendre à composer
avec un rythme nouveau. Les orignaux boudent les coteillages au profit
des fraîches et sombres forêts boréales ; ils
circulent de préférence la nuit afin d’éviter
la suffocation due aux plus longues périodes d’ensoleillement
de l’année. Chaque jour, il fait un peu plus chaud et
les couples d’oiseaux convolent. La multiplication des nuées
de mouches noires et de maringouins affamés sonne officiellement
le glas du printemps... Mes parents et moi allons suivre nos favoris
dans les parages d’un lac où plusieurs ont l’habitude
d’estiver. |
©
Beaux-livres, Henri Rivard, éditeur
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