
Une multitude de scènes
fantastiques flottent parmi ces senteurs d’hier ;
rien d’étonnant
que j’en aie une parfaite vision mentale. |
| Novembre dans l'arrière-pays -
Orignal |
Huile sur toile
(36 x 36)
© Gisèle Benoit |
A ujourd’hui,
visite d’un ravage d’orignal. Je m’isole hors
des sentiers battus en fouillant avec soin les coulées,
les clairières et les sous-bois du périmètre
qui m’a été alloué. Nul risque de me
perdre avec les ruisseaux comme boussole et les montagnes comme
repères! Les vastes environs sentent à la fois l’étable
et un mélange agréable de parfums sauvages étonnamment
persistants. Ces odeurs explicites m’aident à remonter
dans le cours du temps ; elles me semblent hantées par une
mémoire blanche, ou mieux encore, immortalisées par
le souvenir impérissable du troupeau ayant séjourné ici
aux pires affres de l’hiver. Une multitude de scènes
fantastiques flottent parmi ces senteurs d’hier ; rien d’étonnant
que j’en aie une parfaite vision mentale. Il y a tout d’abord
des orignaux blottis les uns contre les autres au creux de profonds
lits de neige... Des bêtes si puissantes emmurées
dans la ouate! En bordure du dortoir, j’imagine la lente
progression d’un mâle dans un sentier, son épaule
et sa tête découronnée dépassant à peine
du corridor de neige. Plus loin se trouve un bosquet de bouleaux
aux branches basses déjà broutées ; un museau
couvert de frimas se tend vers les ramilles supérieures
sans parvenir à les rejoindre. L’élan affamé,
l’arbre trop grand... Crac! le bruit sec du tronc gelé qui
se casse sous le poids du géant l’ayant enfourché...
Et une gueule ravie s’empare des branches vierges de la cime
vaincue... Mon esprit reconstitue avec une étonnante acuité le
pénible spectacle de quelques orignaux qui, enlisés
jusqu’au poitrail, tentent d’ouvrir un passage à travers
les congères agités de vagues blanches ; leurs bonds
courageux et leurs mouvements exagérés ressemblent à une
brasse des neiges. Privation, précarité, confinement,
endurance et abnégation : l’essentiel de la vie du
roi de Cascapédia en hiver. Je ne contemplerai peut-être
jamais cette réalité austère autrement qu’en
flairant sa rémanence dans l’ambiance printanière
du ravage.
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Des indices plus concrets
que les odeurs subsistent en ce lieu après ces mois difficiles
: les crins d’orignaux qui se baladent au gré du vent
en attendant d’être recueillis par les oiseaux qui en
tapissent leur nid, et les sinistres trognons des saules, des érables à épis
et des petits bouleaux. Peu importe où se pose mon regard,
tous les arbrisseaux en deçà de quatre mètres
ont l’air de moribonds ayant connu la guerre! Branches amputées
ou brisées, écorces déchirées, colonnes
tordues, cimes étêtées! La gravité de
l’élagage pratiqué par les élans m’étonne
toujours. Même les branches basses des sapins ont été mangées,
ce qui leur donne des silhouettes absurdes bien adaptées au
délabrement encore plus pitoyable des essences feuillues.
Grâce à ces rideaux troués, je distingue facilement
les moindres vétilles posées sur le sol, tels les tapis
de crottins s’étalant sur des surfaces dépassant
parfois les trois cents mètres carrés! Dans un sens,
les ruminants remboursent les torts causés puisque leur fumier
constitue un excellent engrais. |
Aucun décombre
de Cascapédia n’est digne de mépris. D’ailleurs,
je partage avec les rongeurs mon engouement pour les vieux bois d’orignal.
Ces petits animaux se sont intéressés bien avant moi
aux vertus secrètes de la couronne d’un cerf déchu
; depuis des temps immémoriaux, écureuils, souris et
autres bestioles bien dentées grugent des panaches afin d’user
leurs incisives qui autrement ne cesseraient jamais de croître.
Ce faisant, ils ingurgitent aussi des minéraux utiles à leur
santé. La solidité des palmures et des andouillers
met constamment à l’épreuve la persévérance
de nombreuses mâchoires, dont les plus tenaces appartiennent
sans contredit aux porcs-épics. Plusieurs de ces pelotes à épingles
hantent les ravages à la recherche de leur aiguisoir à dent
favori... |
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Porc-épic
Esquisse
© Gisèle Benoit |
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Je repère soudain une rondelle
blanche de la taille de mon poing. Un coup d’oeil dans mes
jumelles me confirme qu’il s’agit bien d’un côté du
panache perdu par un orignal mâle. Je me précipite vers
l’objet avec beaucoup d’excitation et le retourne à l’endroit
tout en promenant mes doigts sur sa surface glacée. Les sillons
incrustés dans la matière osseuse guident mon toucher
; ces rainures sont les seuls vestiges du réseau de vaisseaux
sanguins ayant jadis alimenté le bois durant sa croissance.
Le bouclier porte dix cors effilés, et le moignon affiche
une blancheur immaculée là où s’est produite
la rupture avec l’os frontal du cerf. La chute remonte à décembre
ou janvier... Depuis, aucun rongeur n’a grugé cette
belle demi couronne ; le soleil lui-même n’est pas venu à bout
de ternir sa teinte ambrée. |
Tout en caressant le
fabuleux objet, je m’interroge sur l’origine du bonheur
qu’il me procure... Pourquoi le panache d’un orignal
exerce-t-il sur moi une telle fascination? Comment expliquer cette
attraction quasi charnelle? La réponse contient-elle des similitudes
avec l’obsession du chasseur pour qui la ramure d’un élan
est un trophée? Je rejette énergiquement la possibilité d’une
quelconque affinité avec ce machisme ! Mes sentiments se trouvent à l’antipode
de la tauromachie puérile affectant nombre de chasseurs modernes, à l’encontre
des orientaux croyant aux vertus aphrodisiaques des bois de cervidés
en velours, à cent lieues de l’exploitation d’un
animal jalousé pour sa virilité, sa force, mais surtout
pour sa liberté. Ma passion pour les orignaux est d’un
tout autre ordre, et elle m’amène je ne sais où, à mille
lieues de tous jalons connus! |
Mon attrait pour l’espèce
provient sans contredit de cette parure mâle, mais je suis
trop sagace pour y reconnaître une connotation purement sensuelle.
Je m’assois donc pour méditer en face de l’impénétrable
symbole qui semble lui aussi m’observer. Je crois même
distinguer une forme de langage chez cette chose muette. Quel phénomène étrange
! Le vieux panache souffle en mon âme des idées, des
images et un songe surprenant. Il balbutie des mots: Aimerais-tu
connaître la volupté de me porter sur ton front? Tu
pourrais ainsi percer le mystère de la fantastique allégorie
que je représente inconsciemment pour toi. Prends-moi, et
sers-toi de moi pour avancer vers la lumière! Je fais le serment
de t’ouvrir des chemins dont tu ignores l’existence... |
Malgré toute
la souplesse de mon imagination, le projet inspiré par cette
rêverie dépasse l’entendement! Élever sur
mon front un véritable panache est impensable à cause
de son poids trop lourd. Et si je bricolais une ramure ultra légère
dont je serais la seule à connaître la fragilité ?
Construire de mes mains l’outil qui promet de m’intégrer
au monde alces semble d’emblée une démarche fort
utile ; ce processus me servira entre autre de préparation
psychologique afin d’entrer progressivement dans la peau du
personnage. Puisque les cerfs eux-mêmes ne brûlent jamais
une étape en ce qui concerne la production de leur couronne
annuelle, (ils y mettent cinq mois), je respecterai aussi le rythme
imposé par la nature. |
©
Beaux-livres, Henri Rivard, éditeur
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