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De nature sociable
Esquisse
© Gisèle Benoit

C omme par les printemps passés, la fonte accélérée qui survient la première semaine de juin ouvre de nouvelles voies vers les sommets. Des groupuscules d’orignaux circulent avec aisance sur les pentes où ils croisent des délégations de caribous en transit vers les monts Albert ou Logan. Cependant, les coteillages encerclant les plateaux de la colline Chauve sortent de l’ordinaire; ils fleurent un parfum particulier, celui de la maternité, du lait et de la prime enfance. Ces exhalaisons incommodent les élans mâles qui, par pudeur ou discrétion, se déplacent généralement vers des endroits plus tranquilles. En cette période de l’année, ce domaine appartient aux grandes biches éparpillées ça et là, au milieu des clairières et des bosquets. D’après mes observations, bon nombre de mères et de futures mères adoptent chaque printemps cette zone de vêlage où elles se côtoient sans friction, dans le respect de l’intimité de chacune. Cette collaboration entre femelles est certes inusitée, mais j’ai depuis longtemps compris que les cervidés cascapédiens affichent des comportements leur étant propres. La vérité, par son étonnante simplicité, mystifie les méandres complexes de l’analyse scientifique : les biches ont le choix entre différentes options pour vivre leur maternité, et selon des préférences personnelles, certaines décident de s’isoler, d’autres, de se joindre à la pouponnière commune où nul prédateur ne peut entrer sans être dénoncé par des bramements énergiques. Des intrus aussi inoffensifs que les caribous et les orignaux mâles risquent eux aussi d’être pris en chasse par les accouchées! Il va sans dire que nous nous aventurons toujours en ces parages avec une infinie prudence…
Voyant qu’une orignale vient à notre rencontre, je m’avance au-devant afin d’engager le dialogue. (Dissimulés non loin de moi, mes parents se trouvent bien positionnés pour filmer et photographier une éventuelle interaction.) Le seul hic: il s’agit d’une femelle ! Je connais les humeurs changeantes, de même que le tempérament audacieux et parfois peu sociable des biches. Tandis que celle-ci marche lentement vers moi, tête basse et oreilles pointées sur ma frêle personne, j’appréhende un probable revirement de situation. À vrai dire, le calme de cette adulte sans progéniture me déboussole... Elle est toujours à bonne distance quand elle s’arrête net en tendant son nase vers mes effluves dispersées dans l’air. La détection de mon odeur ne semble cependant pas l’inquiéter outre mesure. Sachant qu’il devient nécessaire de me présenter, j’ose des appels amicaux en langue alces. La biche se remet aussitôt en marche et m’adresse elle aussi des invitations chaleureuses qui m’incitent à maintenir mon approche. Je conserve néanmoins une méfiance inconfortable : quels motifs inspirent à l’animal un tel intérêt pour moi?
Déjouant toutes mes prévisions, notre abouchement est un événement enchanteur! Une fois bien en vue l’une de l’autre, le rapprochement se poursuit dans le plus remarquable respect : quand la grande dame s’immobilise en me dévisageant de ses yeux pleins d’étoiles, je marche vers elle sur une distance de deux ou trois mètres avant de faire à mon tour une pause ; comprenant que la balle retombe dans son camp, elle progresse aussi de quelques foulées avant de me redonner l’initiative. Toutes deux prenons le temps de nous étudier avant de pénétrer l’espace intime de l’autre. En réalité, mon interlocutrice adopte machinalement mon rythme, sans rien brusquer : la durée de ses pauses n’excède pas les miennes ; le nombre de ses pas calque parfaitement les miens. Petit à petit, elle gagne ma confiance, elle m’apprivoise! Je ne fais pas le poids à côté de cette créature de quatre cents kilos, mais je finis néanmoins par m’en remettre à elle. Sa sensibilité instinctive a eu raison de mes réticences rationnelles...
Nous sommes à trois mètres l’une de l’autre. Cela suffit à me combler de bonheur et je refuse de franchir l’étape du contact physique. La géante me laisse seule juge du dénouement de notre rencontre, mais sa frimousse expressive trahit son envie de faire plus ample connaissance et de poser son museau sur moi. Elle ne manifeste aucun comportement agressif ou dominateur ; seuls le plaisir et la curiosité illuminent de mille feux son regard intelligent, au point où je me demande quelles pensées silencieuses renferme son for intérieur. On dirait qu’elle attend quelque chose, comme si un phénomène grandiose devait nécessairement survenir à mon contact. Sait-elle apprécier notre différence? Reconnaît-elle en moi une quintessence inconnue d’origine spirituelle? Flaire-t-elle la multitude de sentiments, d’émotions et de pensées propres à l’être humain? Se sent-elle attirée par mon âme passionnée? Je ne saurais dire ce à quoi la biche aspire en m’honorant de sa présence, ni ce qu’elle perçoit réellement de moi. Je suis toutefois à même de constater qu’il y a quelqu’un derrière ces mirettes obscures! Encore me faut-il l’humilité et l’honnêteté d’admettre qu’un animal puisse être quelqu’un, c’est-à-dire une entité unique conçue de la même matière biologique que moi ; un être de chair et de sang ; une vie incomparable... irremplaçable. De toute évidence, chacune d’entre nous éprouve une satisfaction indicible à contempler l’autre d’aussi près! Poussées par un intérêt réciproque, nos émotions se sont rejointes dans un espace vierge d’entraves qui n’appartient ni aux hommes, ni aux animaux, mais aux pacifistes de toutes races, peu importe qu’ils se meuvent sur deux jambes, avec des ailes ou quatre pattes...

Seuls le plaisir et la curiosité illuminent de mille feux son regard intelligent,
au point où je me demande quelles pensées silencieuses renferme son for intérieur.

Rencontre - Gisèle et l'orignale
Huile sur toile
(36 x 48)
© Monique Benoit

© Beaux-livres, Henri Rivard, éditeur


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