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Il doit se contenter de la dévorer du regard tandis qu’elle gonfle
son magnifique plumage aux chaudes nuances de roux, d’ocre et de gris.

Petitpas et sa conquête - Couple de tétras du Canada
Huile sur toile
(30 x 30)
© Gisèle Benoit

P etitpas vit un début de matinée palpitant en raison de la poulette qui est arrivée chez lui en même temps que nous. Cachée dans le comble d’un sapin, la timide oiselle captive toute son attention. Le coq se met donc à parader autour du résineux en déployant tous ses mâles attraits. Il louche sans cesse vers le haut de la tour d’aiguilles d’où la précieuse se laisse désirer. Après un long moment d’hésitation, celle-ci volette jusqu’au sol et Petitpas va la retrouver prestissimo, croyant pouvoir l’épouser sur le tapis glauque sans plus attendre... Malheureusement pour notre don Juan, la poulette a, sur ces entrefaites, grimpé au sommet d’un écot pointu qui fait office de refuge contre les avances du séducteur présomptueux. Déçu, il doit se contenter de la dévorer du regard tandis qu’elle gonfle son magnifique plumage aux chaudes nuances de roux, d’ocre et de gris. La belle possède une fine ligne orangée au-dessus de chacun de ses yeux bruns; son bec est délicat, tout comme la courbe de sa poitrine et de son croupion. Rien d’étonnant au fait que l’ardent Petitpas s’enflamme jusqu’à perdre tout contact avec la réalité! Il s’accroupit dans une dépression de mousse au chevet de sa hautaine dulcinée et entreprend l’exécution d’une danse rythmée aux desseins érotiques ; la tête et le buste du coq se balancent par saccades en créant de multiples illusions, dont celle que le charmeur apparaît plus coloré, plus grand et plus beau que nature! Lors de ces séquences de délire passionnel, les mouvements du tétras sont si rapides que ses crêtes tracent dans l’espace des raies écarlates reliant deux corps abstraits... Mirages et excès meublent toutes les idylles amoureuses!
Atteinte d’ivresse et de vertige, étourdie, éblouie, l’oiselle débarque de son petit trône de lichen sans que Petitpas n’interrompe son magistral trémoussement. Ma vision étant obstruée par un tronc, je ne vois qu’en partie le dénouement de leur tête-à-tête : le coq finit par s’éclipser à la suite de sa douce conquête qui participe à son tour au rituel en y allant de gestes clandestins... Survient soudain une étreinte de plumes et de bécots qui ne dure que quelques secondes. La réciprocité des oiseaux se volatilise dès qu’ils ont consommé leur union. Chacun passe tout bonnement à autre chose : la poule s’affaire à lisser ses plumes froissées puis s’envole sans laisser d’adresse, le coq fait vrombir ses ailes, impatient de clamer sa disponibilité au reste du monde aviaire.
Le soleil commence à poindre au-dessus de la colline Chauve ; l’ardeur de ses rayons esquisse des nimbes humides autour des forêts encore à demi enneigées. Les aubades de centaines d’oiseaux emplissent l’air tiède tandis que Petitpas surveille les alentours tout en becquetant les aiguilles du sapin qui lui sert de perchoir. Tout à coup, le coq paraît détecter un mouvement suspect au fond du boisé de ses amours ; son ouïe fine capte des bruissements pouvant bien être ceux d’une seconde poule déambulant dans le sous-bois. Il ne s’agit peut-être que d’un vulgaire merle, ou même d’un écureuil... Avant de se précipiter inutilement, le tétras doit s’enquérir de la véritable nature de ce visiteur. Il s’avance à l’extrémité de la branche qui ploie sous son poids plume, et ce nouvel angle de vision lui permet de sonder les profondeurs de son palais encombré de meubles usés et de couvertures olives. Ce qu’il aperçoit le déconcerte : un tétras mâle pavoise en arpentant le territoire interdit! L’intrus pousse même l’affront à son paroxysme en affichant assurance et désinvolture... Ayant réussi à tromper la garde du souverain, il remporte sans contredit une première manche!
Une vive colère aveugle Petitpas. Blessé dans son amour-propre, il évalue très mal le redoutable stratège en train de s’accaparer son royaume. C’est dans un dangereux état d’impétuosité et de frustration qu’il atterrit en grommelant à quelques mètres de l’importun, au terme d’un envol furibond. Il ne prend pas la peine d’effectuer l’encerclement protocolaire et se rue sur l’esbroufeur dès qu’il le croise au détour d’une souche. Mal lui en prit car au lieu de s’enfuir, l’astucieux coquelet l’esquive d’un bond adroit! Petitpas s’écrase contre un tronc, à son tour victime d’une attaque redoutable. Le jeune mâle est retombé sur lui et le frappe violemment avec ses ailes cinglantes et son bec pointu. Le primat réussit à faire volte-face en se renversant, non sans avoir perdu des plumes. De longs échanges de coups s’ensuivent : les coqs se dévisagent pendant quelques secondes en s’injuriant puis ils bondissent l’un sur l’autre avec fougue. Ils se tabassent avec tant de force qu’ils ressortent de ces corps à corps quasiment assommés! De plus, les belligérants se griffent férocement et des touffes de duvet virevoltent dans l’atmosphère tragique du sous-bois. Après quelques minutes d’hostilités, l’expérience de Petitpas l’emporte sur la détermination de son opposant à qui il pince fermement un sourcil. Profitant de cette prise drastique, il peut enfin le marteler à sa guise. L’intrus se débat avec vigueur sans parvenir à se libérer de cette douloureuse impasse. Des plumes cèderaient sous la pression, mais pas sa pauvre crête coincée dans l’étau de ce bec de fer!
Se considérant à juste titre victorieux, Petitpas relâche son étreinte machiavélique. Le coquelet étourdi décolle en percutant maladroitement maintes branches, et cela sans que le vainqueur, lui même amoché, ne daigne le pourchasser hors de ses frontières. Epuisé par tant d’efforts, ce dernier reprend lentement ses idées sans toutefois mesurer l’aléa encouru lors de cette trop prompte attaque. En général, Petitpas respecte l’étiquette et teste le courage de son adversaire en le menaçant par des gestes et des grognements. Cela suffit parfois à éviter un affrontement physique. Lors de ce conflit, l’oiseau a momentanément perdu le contrôle de ses pulsions agressives, et cette grave erreur de comportement aurait pu lui coûter son territoire !
Coq triomphant
Esquisse
© Gisèle Benoit

© Beaux-livres, Henri Rivard, éditeur


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