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En observant ces créatures paisibles et ingénues,
je ne peux m’empêcher de songer au destin tragique
de ce grand peuple devenu minorité dans son propre pays.

En route vers les sommets – Caribous des Chic-Chocs
Huile sur toile
(20 x 30)
© Gisèle Benoit

B ien bottés, les sacs à dos lourds de victuailles, des lainages supplémentaires ceignant nos reins, mes parents et moi appareillons en silence pour la colline Chauve. Des traces d’orignaux et de caribous se perdent en amont de notre piste ensevelie par la neige. Nous les suivrons jusque dans les hauteurs enchanteresses de Cascapédia, escortés par la musique incomparable du petit Mozart des lieux: le troglodyte des forêts.
Après une heure de marche, nous posons enfin nos pieds sur le pinacle désertique, émus par la redécouverte de la mer de montagnes qui s’étend à perte de vue, aux quatre coins des horizons. J’espère ce calme depuis longtemps. J’en éprouve le désir ardent, la légitime nécessité. Après des mois consacrés à peindre dans l’isolement de l’atelier, ce retour auprès de ma Muse rafraîchit mon âme. Comment expliquer les effets salutaires de cette butte qui domine les coteillages? Par son impression de bout du monde ? Certes. Mais il y a autre chose : parce que je viens régulièrement me réfugier ici, l’endroit a pu m’enseigner le caractère antagonique de ce qui est élevé. Condamné à une perpétuelle nudité, le dôme étale avec ostentation cicatrices et blessures telles les précieuses reliques des épicéas centenaires d’autrefois. On y voit des rondins emprisonnés sous des linceuls d’herbes mortes, des souches pourrissantes attaquées par les parmélies et les mousses, des racines grises adoucies par le vent ou fissurées jusqu’au coeur par le gel. Il y a aussi des fosses sombres au chevet de grands bouleaux déracinés par la violence des rafales. Pour que je ressente les béatitudes de cette montagne, une forêt a dû endurer la souffrance de celle qu’on vole, qu’on viole, puis qu’on abandonne.
Mes parents et moi savons l’emplacement d’un champ de neige où les caribous ont l’habitude de prendre des bains de fraîcheur lors des chaudes journées de mai et de juin. Par l’échange de quelques chuchotements, nous convenons de nous approcher sur la pointe des pieds du dortoir des cervidés situé en contrebas. Nous y surprenons sept beaux spécimens en train de ruminer sur un matelas glacé. Fort heureusement, notre présence passe inaperçue et nous sommes à même d’admirer les ruminants. Les museaux racés se terminent par des naseaux en forme de virgule tandis que le velours des bois en croissance est uniformément brun foncé. Sans preuve formelle, je présume que chaque individu présent est un mâle, nonobstant le fait que chez le caribou, bon nombre de biches possèdent elles aussi de petites dagues. En observant ces créatures paisibles et ingénues, je ne peux m’empêcher de songer au destin tragique de ce grand peuple devenu minorité dans son propre pays. Dire qu’à une époque pas si lointaine, des myriades de rangifer tarandus caribou parcouraient librement le sud du Québec, le Nouveau-Brunswick et le nord-est des Etats-Unis. Les quelques 250 descendants de ce grand troupeau m’apparaissent bien pauvres et bien seuls dans les montagnes qui leur servent de dernier retranchement!
Le vent est tombé. Ayant repris son errance, le petit groupe de caribous se dirige à l’autre bout du plateau, là où les ombres des montagnes s’allongent en cascades d’un contrefort à l’autre. Le concert vespéral est imminent. Déjà, un bruant fauve réchauffe sa voix chaude par de brèves vocalises ; les complaintes aiguës de plusieurs bruants à gorge blanche s’élèvent des coteillages comme des orémus appelant le crépuscule. De lointaines grives à dos olive y vont de leurs trilles virtuoses ; les juncos ardoisés, de leurs préludes monocordes ; un bruant de Lincoln, de ses arpèges mélodieux. Des bécassines font siffloter leurs ailes lors d’acrobaties aériennes passionnées tandis que le chœur formé par les rivières, les ruisseaux et autres cascatelles monte jusqu’à nous dans l’air frais du soir. Pour saluer le soleil couchant, l’espace sonore de Cascapédia se drape d’impromptus, de berceuses et de nocturnes. Une seule note discordante choque notre oreille mélomane: tout près de nous, un merle d’Amérique posté sur un piquet sonne l’alarme par une série de piaillements désagréables qui nous incitent à chercher la cause de son indignation. Nous réalisons alors qu’à notre tour, nous sommes victimes d’une approche en sourdine. Deux orignaux nous épient du haut d’un promontoire : Sir James et Weber !
Bruant à gorge blanche
Esquisse
© Gisèle Benoit

© Beaux-livres, Henri Rivard, éditeur


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