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L a nuit s’annonce
si froide que les congères entassés dans les sous-bois
cessent de fondre! De pâles rayons de lune éclairent
le va-et-vient des animaux nocturnes ; le coeur des coteillages
n’est jamais vide, surtout dans la pénombre d’une
nuit de mai... Sir James broute dans une clairière, à deux
cents mètres de l’arbre où roupille son oiseau.
Il est soudain extirpé de ses songeries par une série
de craquements et de bruits suspects ; son odorat mis en alerte
lui apporte la senteur d’un orignal qu’il ne connaît
pas. Un appel retentit... Bientôt un second... Puis une litanie
de lamentations et de pleurs immatures. Le grand mâle entend
aussi la respiration haletante de l’étranger penaud
qui erre à proximité. Manifestement, sa détresse
exige une intervention... Après s’être avancé dans
le premier dégagé important, James invite l’inconnu
de quelques brames et reçoit illico la réponse d’une
voix juvénile teintée d’enthousiasme et de
soulagement. À vrai dire, le gentleman regrette presque
d’avoir manifesté sa présence lorsqu’il
voit entrer dans sa clairière un daguet chétif. Pour
sa part, le jeune animal ravale son entrain en découvrant
la stature imposante de son interlocuteur ; essoufflé et
perturbé, il fige à l’orée des conifères
en se demandant si son arrivée est vraiment la bienvenue. |
| Sir James pousse un
soupir d’indifférence. Encore
un! semble-t-il
se dire en examinant du coin de l’oeil l’adolescent gringalet
dont les cuisses tremblent d’émotion. Un long tête-à-tête
oppose dès lors l’adulte et le jeunot torturé entre
la timidité et l’irrésistible envie de faire
connaissance. Par son comportement hautain, James force son visiteur à prendre
une importante initiative. Le daguet, qui a toujours vécu
sous la tutelle de sa mère, a eu beaucoup de peine à renoncer à l’attachement
filial. Il trotte ici et là en geignant depuis des heures,
régulièrement rabroué par les biches de la pouponnière
voisine. Pour ajouter à son malaise, voilà que la froideur
d’un monarque le glace d’appréhension! Ne sachant
quelle contenance adopter, le petit Weber ne trouve rien d’autre à faire
que d’uriner sur les glandes odorantes de ses jarrets. |
| De nature foncièrement
sociable, Sir James transgresse les convenances de son rang et s’approche
de l’étranger. Celui-ci se met à gémir
en baissant honteusement la tête ; il ramasse néanmoins
tout ce qui lui reste de courage et demeure les quatre sabots plantés
au sol. L’adulte pose un large museau sur le front du daguet
en prenant un air de circonstance, allant jusqu’à coucher
ses oreilles en signe de dominance. Toutefois, l’attitude soumise
de son cadet lui inspire de la sympathie. Son odeur lui plait. Il
s’en remplit les narines à plusieurs reprises tout en
caressant de son blair le corps frissonnant du jeune orignal à qui
ces agréables attouchements rappellent la chaleur maternelle.
Encouragé par cette attitude amicale, Weber ose à son
tour introduire son museau dans la fourrure débraillée
de James. Il examine plus spécialement l’imposant panache
si différent des deux infimes protubérances veloutées
débordant de son propre crâne. |
| Après leur reconnaissance
initiale basée sur l’odorat, les deux cerfs croisent
longuement leurs pupilles sombres à une distance d’à peine
quelques centimètres. Le regard pénétrant de
l’aîné sonde ainsi les tonnes d’angoisses
dissimulées au fond de l’oeil humide du daguet. Les
mirettes exorbitées de ce dernier trahissent un débordement
d’émotions que des demi-lunes tentent d’endiguer
au coin de chaque larmier. Son coeur bat la chamade; ses gestes sont
maladroits et rapides, en constante contradiction avec la lenteur
de l’adulte. En effet, James réussit la prouesse de
cligner de l’oeil avec paresse; ses paupières s’affaissent
pendant quelques secondes avant de s’entrouvrir à nouveau
sur le miroir de son immense sagesse. Weber éprouve de la
fascination pour cette bouille calme et inexpressive. Il prend une
importante décision: dorénavant, il suivra ce cordial
géant pas à pas, comme il l’a fait pendant toute
une année avec sa mère! Ce projet rassurant estompe
ses douloureuses tensions intérieures. |
| Peu de
temps après
s’être rencontrés, alors qu’ils se partagent
les ramilles d’un bouleau, l’épaule du petit vient à frôler
celle du gros. Soudain, les deux gueules se disputent la cueillette
d’une branchette savoureuse : le daguet la saisit par le bout
tandis que James la coupe à la base. Parce qu’ils essaient
tous deux d’engloutir la même broutille, leurs babines
souples viennent en contact. Weber rouspète sans vouloir lâcher
prise, ce qui contraint l’adulte à le remettre à sa
place en lui administrant une solide claque sur le poitrail! Surpris
par une telle vivacité, le jeune cerf s’éloigne
de quelques pas, laissant à Sir James la dégustation
de l’arbuste. De toute évidence, il ne pourra se permettre
un seul écart de conduite en compagnie de ce souverain! Il
entreprend de grignoter distraitement un autre buisson tandis que
ses yeux écarquillés dévorent d’envie
et d’admiration son original parrain. |
Weber et Sir James
Esquisse
© Gisèle Benoit |
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| James célèbre
son dixième printemps et l’expérience lui a enseigné comment
recouvrer sa forme physique après les privations des mois
d’hiver. Au lieu de gagner les vallées susceptibles
de reverdir sous peu, il se dirige bon an mal an vers le sommet d’un
mont chauve dominant tout Cascapédia. Il connaît bien
ce parage énigmatique fréquenté uniquement par
quelques initiés. Les vents hivernaux y balaient la neige
en des agglomérations pouvant dépasser dix mètres
d’épaisseur. Ces énormes masses s’encaissent
sur les pourtours abruptes de la montagne, permettant ainsi aux clairières
venteuses du dôme d’être parmi les premières à se
dégager en avril. Alors que les baissières montrent
encore un panorama blanc et désolé, des lits d’herbes
sèches et des bouleaux nains remplis de sève s’offrent
dans les antichambres du sommet. L’absence de couvert forestier
est largement compensée par l’abondance de ramilles
faciles à cueillir partout sur les terrasses subdivisées
en plusieurs paliers. Des coteaux de forêts éparses
et des coteillages encerclent l’étage le plus bas, mais
la majorité des sentiers d’animaux convergent vers les
plateaux supérieurs couverts de framboisiers, d’herbes
folles, de pousses tendres et de troncs morts. Le moment idéal
pour jouir de cet olympe s’avère à la faveur
d’une brume opaque, sinon par une nuit immobile. Sir James
le sait; tout en mangeant, il avance vers le point culminant de la
montagne où Weber et lui se joignent à un duo de mâles.
Les cervidés échangent quelques politesses et poursuivent
leur dégustation à même les broutilles pullulant
au ras du sol. |
| Vers minuit, sous les
lueurs tamisées de la pleine lune, trois géants et
un freluquet mâchent côte à côte, couchés
au faîte du dôme. Par mesure de sécurité,
par habitude ou simplement par instinct, chacun surveille un des
points cardinaux. Se contentent-ils de ruminer leur repas? Profitent-ils
de cette pause pour s’adonner à une forme de méditation
correspondant à leur monde intérieur? Chose certaine,
James ne dort pas; son esprit veille sans être troublé par
aucune pensée rationnelle. Seule la rémanence d’agréables émotions
le hante au point où il ne veut pas fermer l’oeil, probablement
par peur de perdre contact avec le bien-être de ces instants
magiques. L’origine de cette sérénité lui
importe peu; jamais il ne pense aux joies des saisons passées,
pas plus qu’au grand pèlerinage se concluant en ces
lieux chaque automne. James sait par expérience qu’une
halte sur la colline Chauve est synonyme de délicieux moments,
et tout laisse croire qu’il l’enseignera tout naturellement
au jeune Weber. |
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La biche jette son dévolu
sur un petit être tout neuf, mouillé et chancelant
sur de longues échasses ;
pour elle, rien au monde n'est plus précieux que son faon
fragile,
cet héritier de la couronne, futur monarque de Cascapédia. |
| L'héritier de la couronne – Faon
orignal flairant un panache |
Huile sur toile
(36 x 48)
© Monique Benoit |
©
Beaux-livres, Henri Rivard, éditeur |

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