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Weber le daguet
Esquisse
© Gisèle Benoit

L a nuit s’annonce si froide que les congères entassés dans les sous-bois cessent de fondre! De pâles rayons de lune éclairent le va-et-vient des animaux nocturnes ; le coeur des coteillages n’est jamais vide, surtout dans la pénombre d’une nuit de mai... Sir James broute dans une clairière, à deux cents mètres de l’arbre où roupille son oiseau. Il est soudain extirpé de ses songeries par une série de craquements et de bruits suspects ; son odorat mis en alerte lui apporte la senteur d’un orignal qu’il ne connaît pas. Un appel retentit... Bientôt un second... Puis une litanie de lamentations et de pleurs immatures. Le grand mâle entend aussi la respiration haletante de l’étranger penaud qui erre à proximité. Manifestement, sa détresse exige une intervention... Après s’être avancé dans le premier dégagé important, James invite l’inconnu de quelques brames et reçoit illico la réponse d’une voix juvénile teintée d’enthousiasme et de soulagement. À vrai dire, le gentleman regrette presque d’avoir manifesté sa présence lorsqu’il voit entrer dans sa clairière un daguet chétif. Pour sa part, le jeune animal ravale son entrain en découvrant la stature imposante de son interlocuteur ; essoufflé et perturbé, il fige à l’orée des conifères en se demandant si son arrivée est vraiment la bienvenue.

Sir James pousse un soupir d’indifférence. Encore un! semble-t-il se dire en examinant du coin de l’oeil l’adolescent gringalet dont les cuisses tremblent d’émotion. Un long tête-à-tête oppose dès lors l’adulte et le jeunot torturé entre la timidité et l’irrésistible envie de faire connaissance. Par son comportement hautain, James force son visiteur à prendre une importante initiative. Le daguet, qui a toujours vécu sous la tutelle de sa mère, a eu beaucoup de peine à renoncer à l’attachement filial. Il trotte ici et là en geignant depuis des heures, régulièrement rabroué par les biches de la pouponnière voisine. Pour ajouter à son malaise, voilà que la froideur d’un monarque le glace d’appréhension! Ne sachant quelle contenance adopter, le petit Weber ne trouve rien d’autre à faire que d’uriner sur les glandes odorantes de ses jarrets.
De nature foncièrement sociable, Sir James transgresse les convenances de son rang et s’approche de l’étranger. Celui-ci se met à gémir en baissant honteusement la tête ; il ramasse néanmoins tout ce qui lui reste de courage et demeure les quatre sabots plantés au sol. L’adulte pose un large museau sur le front du daguet en prenant un air de circonstance, allant jusqu’à coucher ses oreilles en signe de dominance. Toutefois, l’attitude soumise de son cadet lui inspire de la sympathie. Son odeur lui plait. Il s’en remplit les narines à plusieurs reprises tout en caressant de son blair le corps frissonnant du jeune orignal à qui ces agréables attouchements rappellent la chaleur maternelle. Encouragé par cette attitude amicale, Weber ose à son tour introduire son museau dans la fourrure débraillée de James. Il examine plus spécialement l’imposant panache si différent des deux infimes protubérances veloutées débordant de son propre crâne.
Après leur reconnaissance initiale basée sur l’odorat, les deux cerfs croisent longuement leurs pupilles sombres à une distance d’à peine quelques centimètres. Le regard pénétrant de l’aîné sonde ainsi les tonnes d’angoisses dissimulées au fond de l’oeil humide du daguet. Les mirettes exorbitées de ce dernier trahissent un débordement d’émotions que des demi-lunes tentent d’endiguer au coin de chaque larmier. Son coeur bat la chamade; ses gestes sont maladroits et rapides, en constante contradiction avec la lenteur de l’adulte. En effet, James réussit la prouesse de cligner de l’oeil avec paresse; ses paupières s’affaissent pendant quelques secondes avant de s’entrouvrir à nouveau sur le miroir de son immense sagesse. Weber éprouve de la fascination pour cette bouille calme et inexpressive. Il prend une importante décision: dorénavant, il suivra ce cordial géant pas à pas, comme il l’a fait pendant toute une année avec sa mère! Ce projet rassurant estompe ses douloureuses tensions intérieures.
Peu de temps après s’être rencontrés, alors qu’ils se partagent les ramilles d’un bouleau, l’épaule du petit vient à frôler celle du gros. Soudain, les deux gueules se disputent la cueillette d’une branchette savoureuse : le daguet la saisit par le bout tandis que James la coupe à la base. Parce qu’ils essaient tous deux d’engloutir la même broutille, leurs babines souples viennent en contact. Weber rouspète sans vouloir lâcher prise, ce qui contraint l’adulte à le remettre à sa place en lui administrant une solide claque sur le poitrail! Surpris par une telle vivacité, le jeune cerf s’éloigne de quelques pas, laissant à Sir James la dégustation de l’arbuste. De toute évidence, il ne pourra se permettre un seul écart de conduite en compagnie de ce souverain! Il entreprend de grignoter distraitement un autre buisson tandis que ses yeux écarquillés dévorent d’envie et d’admiration son original parrain.
Weber et Sir James

Esquisse
© Gisèle Benoit
James célèbre son dixième printemps et l’expérience lui a enseigné comment recouvrer sa forme physique après les privations des mois d’hiver. Au lieu de gagner les vallées susceptibles de reverdir sous peu, il se dirige bon an mal an vers le sommet d’un mont chauve dominant tout Cascapédia. Il connaît bien ce parage énigmatique fréquenté uniquement par quelques initiés. Les vents hivernaux y balaient la neige en des agglomérations pouvant dépasser dix mètres d’épaisseur. Ces énormes masses s’encaissent sur les pourtours abruptes de la montagne, permettant ainsi aux clairières venteuses du dôme d’être parmi les premières à se dégager en avril. Alors que les baissières montrent encore un panorama blanc et désolé, des lits d’herbes sèches et des bouleaux nains remplis de sève s’offrent dans les antichambres du sommet. L’absence de couvert forestier est largement compensée par l’abondance de ramilles faciles à cueillir partout sur les terrasses subdivisées en plusieurs paliers. Des coteaux de forêts éparses et des coteillages encerclent l’étage le plus bas, mais la majorité des sentiers d’animaux convergent vers les plateaux supérieurs couverts de framboisiers, d’herbes folles, de pousses tendres et de troncs morts. Le moment idéal pour jouir de cet olympe s’avère à la faveur d’une brume opaque, sinon par une nuit immobile. Sir James le sait; tout en mangeant, il avance vers le point culminant de la montagne où Weber et lui se joignent à un duo de mâles. Les cervidés échangent quelques politesses et poursuivent leur dégustation à même les broutilles pullulant au ras du sol.
Vers minuit, sous les lueurs tamisées de la pleine lune, trois géants et un freluquet mâchent côte à côte, couchés au faîte du dôme. Par mesure de sécurité, par habitude ou simplement par instinct, chacun surveille un des points cardinaux. Se contentent-ils de ruminer leur repas? Profitent-ils de cette pause pour s’adonner à une forme de méditation correspondant à leur monde intérieur? Chose certaine, James ne dort pas; son esprit veille sans être troublé par aucune pensée rationnelle. Seule la rémanence d’agréables émotions le hante au point où il ne veut pas fermer l’oeil, probablement par peur de perdre contact avec le bien-être de ces instants magiques. L’origine de cette sérénité lui importe peu; jamais il ne pense aux joies des saisons passées, pas plus qu’au grand pèlerinage se concluant en ces lieux chaque automne. James sait par expérience qu’une halte sur la colline Chauve est synonyme de délicieux moments, et tout laisse croire qu’il l’enseignera tout naturellement au jeune Weber.

La biche jette son dévolu sur un petit être tout neuf, mouillé et chancelant sur de longues échasses ;
pour elle, rien au monde n'est plus précieux que son faon fragile,
cet héritier de la couronne, futur monarque de Cascapédia.

L'héritier de la couronne – Faon orignal flairant un panache
Huile sur toile
(36 x 48)
© Monique Benoit

© Beaux-livres, Henri Rivard, éditeur


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