| I l avance en dodelinant à travers
son royaume baroque. D’un oeil vif, il scrute les alentours
sans qu’aucun détail ne lui échappe: les troncs
d’épicéas, les souches mousseuses, les vieux
congères couverts d’aiguilles et d’innombrables
débris. Il voit aussi une paire de grandes oreilles nues
encadrées par des bois de velours. Intrigué, le tétras
escalade un écot afin d’examiner le géant couché au
beau milieu de son salon. Un visiteur plus gros que soi doit toujours
recevoir un traitement de faveur ! Aussi l’oiseau gonfle-t-il
son plumage pour se montrer impressionnant ; sous le coup de l’émotion,
la peau vermeille de ses sourcils se dilate pour mettre en relief
son regard inquisiteur. Le maître des lieux se remet en branle
dans sa tenue d’apparat, fier de parader devant un orignal
en train de ruminer.
|
| Le coq orgueilleux contourne
le cervidé en faisant tout pour capter son attention. Telle
une traîne princière, ses rémiges frôlent
le tapis spongieux. Chacun de ses petits pas est savamment synchronisé avec
un bref demi déploiement des plumes de la queue pointée
vers le ciel; s’ouvrant puis se fermant en alternance avec
ses courtes foulées, les rectrices ainsi frottées déclenchent
le son typique de la démarche protocolaire du tétras
souverain. L’oiseau accentue sa cadence en approchant de son
spectateur quand soudain, à une distance d’un mètre,
il s’arrête net, émet un sifflement aigu et fait
un éventail parfait de ses seize rectrices... Cette conclusion
magistrale ne dure qu’une fraction de seconde! S’attendant à une
réaction quelconque, le coq se plante en face de l’orignal
; malheureusement, les yeux de ce dernier demeurent mi-clos et sa
gueule démesurée continue de chiquer avec désinvolture.
L’élan semble imperturbable devant l’infinie beauté de
son hôte ; seules ses oreilles accusent un mouvement distrait
vers l’oiseau, rien de plus... Il a peut-être simplement
voulu chasser une mouche agaçante. |
| Le tétras fait
face au rêveur sans éprouver de crainte ou de gêne à l’égard
de son acabit. Il observe les mouvements disgracieux du menton qui
roule par saccades sous le large mufle; il découvre tantôt
une rangée de dents jaunies, tantôt un filet de bave
pendouillant au bout de quelques poils hirsutes. L’oiseau est
particulièrement intrigué par la présence d’une
stigmate rose pâle sur le rebord d’une des énormes
narines. Cette surprenante proximité lui permet de sentir
le souffle du cervidé sur sa poitrine qu’il tient bombée,
tel un pavois protégeant le corps d’un menu chevalier à l’armure
de plumes. |
| À vrai dire, l’indifférence
de l’orignal insulte le preux coq qui riposte par un nouveau
rituel de séduction ; il assène trois solides coups
de bec sur le sol puis s’éloigne en se dandinant d’une
manière révérencieuse. Encore une fois, le cerf
demeure impassible à la vue de l’élégant
postérieur de dentelles de jais serties de pointes claires...
La courte procession de l’oiseau est suivie d’une volte-face,
puis d’une pause inattendue mixée au déploiement
complet de la queue et d’un click strident... Le géant
avale ce qu’il ruminait depuis un moment mais aussitôt,
une nouvelle gueulée remonte de la panse, avec pour conséquence
quelques rots et la reprise du mâchonnement impoli. Toutefois,
des yeux mouillés fixent enfin le coq avec un certain intérêt.
Les deux créatures se jaugent et chacune reconnaît une
lueur familière dans le regard de l’autre. Petitpas
(l’oiseau) entame une troisième année d’existence
sur le même territoire que Sir James (l’orignal). |
| |
Petitpas le tétras
Esquisse
© Gisèle Benoit |
 |
|
| Grâce à sa
mémoire visuelle infaillible, le volatile note sans effort
les caractéristiques physiques de chaque cervidé fréquentant
son domaine, et le mâle paré d’une narine rose
s’avère un de ceux qu’il côtoie le plus
souvent, peu importe les saisons. L’hiver, ils trouvent refuge
dans ce boisé dont les fortifications enneigées freinent
les vents glaciaux balayant les clairières des alentours.
Perché incognito dans les hauts gradins des conifères
momifiés, l’oiseau a déjà vu Sir James
perdre sa couronne et s’empêtrer avec maladresse dans
des sentiers blancs. Une fois, en janvier, l’orignal a même
posé son mufle sur sa frêle personne; l’oiseau
a aimé le souffle chaud du géant, et le géant
a apprécié l’odeur de baume propre à la
petite boule de plumes suspendue à côté de sa
couche. Depuis, leurs véritables tête-à-tête
sont rares. Leurs perceptions sensorielles font d’eux des êtres
totalement différents : l’un vit dans un monde de couleurs
et de formes significatives, l’autre dans un univers où les
odeurs créent le plus fantastique des langages. Par contre,
tous deux possèdent une ouïe exceptionnelle et s’ils
le voulaient, ils pourraient mémoriser à jamais la
voix de l’autre. |
| Cascapédia n’a
rien de si extraordinaire, du moins à première vue...
La chaîne des McGerrigle, où culmine le mont Jacques-Cartier,
semble bien plus grande. Le célèbre mont Albert supplante
lui aussi tous les massifs cascapédiens! Ce n’est donc
pas en comparant l’altitude du pays que l’on découvre
pourquoi il s’élève au-dessus des autres : il
faut tenter d’élucider ce qu’il cache, non ce
qu’il montre, car son sein tressaille d’une profondeur
insondable absente chez bien d’autres contrées sauvages.
Le charme de ce panthéon de la nature découle du mystère
occultant la vie de ses hôtes, tous des êtres libres,
uniques et fabuleux! À Cascapédia, il n’y a ni
esclave ni tyran, bien que des petits et des grands s’y côtoient
tous les jours, bien que des faibles et des puissants s’y partagent
tapis de mousse et vastes sapinières. |
| L’étincelle
brillant dans le regard de Sir James provient donc d’une agréable
réminiscence olfactive. Il ouvre toutes grandes ses narines
en tendant sa lourde tête vers le coq. (Celui-ci demeure stoïque
quand le museau moite effleure sa poitrine.) L’orignal hume à fond
l’effluve de l’oiseau et pousse un profond soupir de
contentement avant de reprendre sa rumination. En dehors des occasions
lui permettant de les flairer d’aussi près, le grand
cerf fait peu de cas des perdrix. |
| Un sourd vrombissement
parvient d’un boisé avoisinant, et à l’écoute
de cette diane, Petitpas oublie complètement celui qui vient
de souiller son plumage. Il pivote sur lui-même en cherchant à localiser
un branche où il pourrait facilement se percher. Quelques
battements d’ailes cérémonieux précèdent
son bruyant envol. Aussitôt branché, il repère
un endroit dégagé où atterrir et s’élance
sans précaution à travers le principal corridor aérien
traversant sa forêt. De haut en bas et vice versa, toujours
en empruntant les mêmes couloirs! Telle est la façon
dont les tétras du Canada signalent l’emplacement de
leur arène printanière. Si ces envolées répétitives
visent d’abord à convaincre les autres coqs de garder
leur distance, elles souhaitent aussi la bienvenue aux poulettes
avides de courtisans. |
| Hormis son entretien
avec l’orignal, Petitpas n’a rien d’important à souligner
ce soir : aucune femelle ne se présente dans son amphithéâtre,
et les coqs rivaux se contentent de faire vibrer leurs ailes chez
eux. Néanmoins, il répète sa routine pendant
plus de deux heures. Il fait presque nuit quand le tétras épuisé s’arrête
dans un sapin ; il le dépouille de quelques aiguilles avant
de s’endormir, blotti contre le tronc calleux. |
À Cascapédia, il n'y a ni esclave
ni tyran, bien que des petits et des grands s'y côtoient tous les
jours,
bien que des faibles et des puissants s'y partagent tapis
de mousse et vastes sapinières. |
| Les bec-croisés à ailes blanches |
Huile sur toile
(20 x 10)
© Gisèle Benoit |
©
Beaux-livres, Henri Rivard, éditeur
|

| Création du site : Christian
Bellemare, administrateur bénévole |
| Dernière mise à jour
le :
|
 |