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Petitpas et Sir James
Esquisse
© Gisèle Benoit

I l avance en dodelinant à travers son royaume baroque. D’un oeil vif, il scrute les alentours sans qu’aucun détail ne lui échappe: les troncs d’épicéas, les souches mousseuses, les vieux congères couverts d’aiguilles et d’innombrables débris. Il voit aussi une paire de grandes oreilles nues encadrées par des bois de velours. Intrigué, le tétras escalade un écot afin d’examiner le géant couché au beau milieu de son salon. Un visiteur plus gros que soi doit toujours recevoir un traitement de faveur ! Aussi l’oiseau gonfle-t-il son plumage pour se montrer impressionnant ; sous le coup de l’émotion, la peau vermeille de ses sourcils se dilate pour mettre en relief son regard inquisiteur. Le maître des lieux se remet en branle dans sa tenue d’apparat, fier de parader devant un orignal en train de ruminer.
Le coq orgueilleux contourne le cervidé en faisant tout pour capter son attention. Telle une traîne princière, ses rémiges frôlent le tapis spongieux. Chacun de ses petits pas est savamment synchronisé avec un bref demi déploiement des plumes de la queue pointée vers le ciel; s’ouvrant puis se fermant en alternance avec ses courtes foulées, les rectrices ainsi frottées déclenchent le son typique de la démarche protocolaire du tétras souverain. L’oiseau accentue sa cadence en approchant de son spectateur quand soudain, à une distance d’un mètre, il s’arrête net, émet un sifflement aigu et fait un éventail parfait de ses seize rectrices... Cette conclusion magistrale ne dure qu’une fraction de seconde! S’attendant à une réaction quelconque, le coq se plante en face de l’orignal ; malheureusement, les yeux de ce dernier demeurent mi-clos et sa gueule démesurée continue de chiquer avec désinvolture. L’élan semble imperturbable devant l’infinie beauté de son hôte ; seules ses oreilles accusent un mouvement distrait vers l’oiseau, rien de plus... Il a peut-être simplement voulu chasser une mouche agaçante.
Le tétras fait face au rêveur sans éprouver de crainte ou de gêne à l’égard de son acabit. Il observe les mouvements disgracieux du menton qui roule par saccades sous le large mufle; il découvre tantôt une rangée de dents jaunies, tantôt un filet de bave pendouillant au bout de quelques poils hirsutes. L’oiseau est particulièrement intrigué par la présence d’une stigmate rose pâle sur le rebord d’une des énormes narines. Cette surprenante proximité lui permet de sentir le souffle du cervidé sur sa poitrine qu’il tient bombée, tel un pavois protégeant le corps d’un menu chevalier à l’armure de plumes.
À vrai dire, l’indifférence de l’orignal insulte le preux coq qui riposte par un nouveau rituel de séduction ; il assène trois solides coups de bec sur le sol puis s’éloigne en se dandinant d’une manière révérencieuse. Encore une fois, le cerf demeure impassible à la vue de l’élégant postérieur de dentelles de jais serties de pointes claires... La courte procession de l’oiseau est suivie d’une volte-face, puis d’une pause inattendue mixée au déploiement complet de la queue et d’un click strident... Le géant avale ce qu’il ruminait depuis un moment mais aussitôt, une nouvelle gueulée remonte de la panse, avec pour conséquence quelques rots et la reprise du mâchonnement impoli. Toutefois, des yeux mouillés fixent enfin le coq avec un certain intérêt. Les deux créatures se jaugent et chacune reconnaît une lueur familière dans le regard de l’autre. Petitpas (l’oiseau) entame une troisième année d’existence sur le même territoire que Sir James (l’orignal).
  Petitpas le tétras

Esquisse
© Gisèle Benoit
 
Grâce à sa mémoire visuelle infaillible, le volatile note sans effort les caractéristiques physiques de chaque cervidé fréquentant son domaine, et le mâle paré d’une narine rose s’avère un de ceux qu’il côtoie le plus souvent, peu importe les saisons. L’hiver, ils trouvent refuge dans ce boisé dont les fortifications enneigées freinent les vents glaciaux balayant les clairières des alentours. Perché incognito dans les hauts gradins des conifères momifiés, l’oiseau a déjà vu Sir James perdre sa couronne et s’empêtrer avec maladresse dans des sentiers blancs. Une fois, en janvier, l’orignal a même posé son mufle sur sa frêle personne; l’oiseau a aimé le souffle chaud du géant, et le géant a apprécié l’odeur de baume propre à la petite boule de plumes suspendue à côté de sa couche. Depuis, leurs véritables tête-à-tête sont rares. Leurs perceptions sensorielles font d’eux des êtres totalement différents : l’un vit dans un monde de couleurs et de formes significatives, l’autre dans un univers où les odeurs créent le plus fantastique des langages. Par contre, tous deux possèdent une ouïe exceptionnelle et s’ils le voulaient, ils pourraient mémoriser à jamais la voix de l’autre.
Cascapédia n’a rien de si extraordinaire, du moins à première vue... La chaîne des McGerrigle, où culmine le mont Jacques-Cartier, semble bien plus grande. Le célèbre mont Albert supplante lui aussi tous les massifs cascapédiens! Ce n’est donc pas en comparant l’altitude du pays que l’on découvre pourquoi il s’élève au-dessus des autres : il faut tenter d’élucider ce qu’il cache, non ce qu’il montre, car son sein tressaille d’une profondeur insondable absente chez bien d’autres contrées sauvages. Le charme de ce panthéon de la nature découle du mystère occultant la vie de ses hôtes, tous des êtres libres, uniques et fabuleux! À Cascapédia, il n’y a ni esclave ni tyran, bien que des petits et des grands s’y côtoient tous les jours, bien que des faibles et des puissants s’y partagent tapis de mousse et vastes sapinières.
L’étincelle brillant dans le regard de Sir James provient donc d’une agréable réminiscence olfactive. Il ouvre toutes grandes ses narines en tendant sa lourde tête vers le coq. (Celui-ci demeure stoïque quand le museau moite effleure sa poitrine.) L’orignal hume à fond l’effluve de l’oiseau et pousse un profond soupir de contentement avant de reprendre sa rumination. En dehors des occasions lui permettant de les flairer d’aussi près, le grand cerf fait peu de cas des perdrix.
Un sourd vrombissement parvient d’un boisé avoisinant, et à l’écoute de cette diane, Petitpas oublie complètement celui qui vient de souiller son plumage. Il pivote sur lui-même en cherchant à localiser un branche où il pourrait facilement se percher. Quelques battements d’ailes cérémonieux précèdent son bruyant envol. Aussitôt branché, il repère un endroit dégagé où atterrir et s’élance sans précaution à travers le principal corridor aérien traversant sa forêt. De haut en bas et vice versa, toujours en empruntant les mêmes couloirs! Telle est la façon dont les tétras du Canada signalent l’emplacement de leur arène printanière. Si ces envolées répétitives visent d’abord à convaincre les autres coqs de garder leur distance, elles souhaitent aussi la bienvenue aux poulettes avides de courtisans.
Hormis son entretien avec l’orignal, Petitpas n’a rien d’important à souligner ce soir : aucune femelle ne se présente dans son amphithéâtre, et les coqs rivaux se contentent de faire vibrer leurs ailes chez eux. Néanmoins, il répète sa routine pendant plus de deux heures. Il fait presque nuit quand le tétras épuisé s’arrête dans un sapin ; il le dépouille de quelques aiguilles avant de s’endormir, blotti contre le tronc calleux.
À Cascapédia, il n'y a ni esclave ni tyran, bien que des petits et des grands s'y côtoient tous les jours,
bien que des faibles et des puissants s'y partagent tapis de mousse et vastes sapinières.
Les bec-croisés à ailes blanches
Huile sur toile
(20 x 10)
© Gisèle Benoit

© Beaux-livres, Henri Rivard, éditeur


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