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Qui se cache derrière ces coquins petits yeux bruns,
sinon l'esprit insaissable d'un individu libre
d'agir comme bon lui semble

Une charmante surprise – Renard roux
Huile sur toile
(60 x 50)
© Monique Benoit

D e la chambre où je tarde à m’endormir, j’entends le maître des éléments se lever en provenance du nord-ouest. Les herbes folles tressaillent d’inquiétude. Du haut de leurs branches bercées par la brise naissante, les feuilles tremblent en devinant l’imminence de la tempête qui les emportera toutes. L’hypocrite caresse éolienne déclenche peu à peu des friselis sur le visage morose des lacs engourdis. Dans le secret des ténèbres, un combat perdu d’avance oppose dès lors le vent aux brumes diaphanes. Sentant qu’on tire leur chevelure, les nymphes étreignent les monts comme des amoureuses refusant les adieux imposés par le souffle céleste ; le désespoir les accablant, elles vont et viennent autour des Chic-Chocs sans se résoudre à lâcher prise. Le noroît gagne en force et, sournoisement, il élève les oréades auprès des nuages et les balaie tous en l’espace de quelques heures.
L’épreuve apporte du temps sec et froid. Vers minuit, le vent atteint sa pleine puissance ; les arbres craquent sous les rafales venant détrousser les branches de leur parure multicolore. Les diamants jalousement gardés par les herbes disparaissent un à un tandis que le ciel s’illumine de nuées d’étoiles. Les lacs ne dorment plus tant les bourrasques les fouettent avec violence; semblables à des ondes émanant d’une insoutenable douleur, les vagues expriment bruyamment la détresse des eaux tourmentées... Les rives se couvrent d’écume. Éole remplace le silence soporifique des brumes par un vacarme de lamentations incohérentes, mais je devine que c’est le tribut à verser pour délivrer Cascapédia de l’envoûtement des nymphes.
Quand l’astre du jour émerge lentement par-delà les contreforts de l’est, une lumière si éclatante se répand sur les Chic-Chocs que nous croyons le pays en proie à une fabuleuse transfiguration. C’est à peine si nous reconnaissons le lac Cascapédia dans sa livrée d’azur couverte de faux plis! L’influence miraculeuse du soleil nous attire à l’extérieur du chalet où nous prenons de grandes inspirations en imaginant les eaux, les montagnes et les forêts en train de se répandre en nous, portés par l’oxygène vers nos poumons.
  Renard roux

Esquisse
© Gisèle Benoit
 
Nous avons droit à une charmante surprise: un petit personnage roux est douillettement blotti dans un creux de mousse, à l’abri du vent, juste au bas d’une grande épinette voisine du chalet. Roulé sur lui-même entre les racines de l’épicéa, le renard a enfoui son museau noir sous sa grosse queue. Se sentant soudainement découvert et observé, il affiche un air enjôleur, se lève, étire tous les muscles de son corps et baille avec désinvolture. Ce comportement plein d’autosuffisance nous laisse bouche bée ! À tout hasard, je cherche à capter son attention en lançant de petits cailloux dans des touffes d’herbes. Ces bruissements suspects éperonnent l’instinct du prédateur qui bondit dans les taillis en arborant une mimique enjouée. À vrai dire, une vive excitation s’empare de l’animal que nos éclats de rire stimulent. Mon père s’éloigne un peu en tapant dans ses mains et aussitôt, le rouquin fonce dans sa direction, ventre à terre, pour l’esquiver au tout dernier moment. Ma mère et moi le rappelons et il prend plaisir à nous effleurer dans un enchaînement de courses folles. Nos feintes pour l’attraper ne font qu’encourager d’autres espiègleries! Je réussis soudain à poser ma main sur son dos, sauf qu’en percevant le frôlement, il saute hors d’atteinte ; le renard ignore qu’une caresse peut provenir d’une espèce autre que la sienne, et il serait inconvenant de le lui enseigner.
À l’instar de mes parents, j’éprouve le sentiment désagréable d’être surveillée par des êtres fort doués pour le camouflage ; ils se tiennent là, quelque part à l’orée des bois qui bornent les vieux bûchés. Nos regards non initiés ne parviennent pas à les localiser, si bien que pour l’instant, nous ne voyons que leurs pistes sur le sol. Nous les cherchons au loin alors qu’ils sont peut-être tout près… De connivence avec l’aube mystérieuse, j’espère (autant que je crains) surprendre un grand cerf au détour du chemin. Soudain il est là, se dressant devant nous tel un obstacle inébranlable ; sous le coup de l’émotion, nos cœurs battent la chamade tandis que nous dévisageons le roi sans même oser sortir de notre camionnette. Nous imaginons son épaule solide comme un roc ; son corps massif marie la robustesse du cheval à l’élégance du cerf ; sa stature a de quoi effrayer, sans compter l’impact visuel causé par ce panache orné d’une quinzaine de cors par palmure ! Je remarque aussi son regard sévère empreint d’une insondable sagesse. L’expression pacifique du géant apaise quelque peu mes appréhensions et je m’abandonne pour la première fois au bien-être de l’admirer de près. L’orignal nous fait la grâce d’une audience privée, et tous trois accueillons cet honneur avec humilité et stupéfaction.
Mes parents et moi sommes profondément touchés par le contact privilégié établi avec le renard, comme si nous prenions subitement conscience qu’il est possible de communiquer avec une créature dite sauvage, de lui faire comprendre nos intentions et de créer des interactions agréables de part et d’autre. Qui se cache derrière ces coquins petits yeux bruns, sinon l’esprit insaisissable d’un individu libre d’agir comme bon lui semble! L’animal a délibérément choisi notre compagnie, et ce libre arbitre donne une valeur immense aux échanges que nous avons depuis plus d’une heure. Il finit par se retirer en sous-bois, visiblement satisfait du résultat positif de ses minauderies.
Au revoir!
Esquisse
© Gisèle Benoit

© Beaux-livres, Henri Rivard, éditeur


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