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Patriarche... Seul un être exceptionnel peut mériter ce tître de noblesse.

Le patriarche – Orignaux en automne
Huile sur toile
(24 x 36)
© Gisèle Benoit

Patriarche... Seul un être exceptionnel peut mériter ce titre de noblesse : par exemple, un vieillard vénérable vivant au milieu d’une nombreuse famille. Dans le monde des orignaux peuplant le pays, Abraham est un patriarche admiré, jalousé, mais respecté de tous. Bien que menant une existence pacifique, ce monarque âgé de seize ans possède une force herculéenne qui le place au sommet de la hiérarchie. Au meilleur de sa forme, au début de septembre, le colosse pèse plus de sept cents kilos et l’envergure de son panache frôle les deux mètres! En dépit de ses dents quelques peu usées, le grand mâle se porte bien et règne sur un prodigieux domaine.
Cette année encore, les aventures galantes d’Abraham se comptent par dizaines et plusieurs biches portent l’odeur du patriarche sur leur fourrure... et sa descendance dans leurs entrailles. Celles qui ne sont point gravides se pressent dans les parages du Maître de harem en attendant d’être courtisées. La période de rut bat son plein et Abraham, au zénith de la gloire, engendre chaque jour une nouvelle génération d’élans.
C’est l’aurore. L’orignal escorte sa plus récente conquête vers un endroit très prisé, soit une forêt en regain entrecoupée de couloirs d’aulnes et de quelques clairières secrètes où les fiancés pourront s’ébattre en toute quiétude, à l’abri des regards indiscrets. Soucieux de sauvegarder ces doux moments de bonheur, le patriarche veille sur sa promise afin de lui éviter toutes contrariétés. L’expérience lui ayant appris le sérieux de cette mission galante, sa vigilance n’en est que plus parfaite. Une fierté sans borne comble l’orignal, si bien qu’après un jeûne de plusieurs jours, il ne ressent même pas la faim! Il désire uniquement se perpétuer dans l’ordre des traditions ancestrales, et obéir à cet instinct lui procure un plaisir ineffable éclipsant ses besoins vitaux. Tous les sens en alerte, Abraham fixe sa compagne qui le précède, et ses pensées (car il pense) lui sont entièrement destinées.
J’avoue être perplexe alors que nous avançons au milieu d’un territoire dont je ne soupçonnais pas l’existence à Cascapédia. Des parcelles de coteaux rasés par les bûcherons, il y a de cela quelques années, sont le berceau d’une éparse repousse de résineux. À travers cette pouponnière d’arbrisseaux se dressent d’innombrables troncs morts, souches et racines disparates, symboliques monuments funèbres commémorant une forêt disparue. Seuls épargnés, des bouleaux géants émergent parmi les jeunes arbres et leurs ancêtres abattus; hautains et solitaires dans leurs habits cousus de minces lambeaux d’écorce blanche, ces spectres difformes veillent sur un monde de contradictions, sur un lieu où vivants et morts cohabitent au sein d’un univers bizarre appartenant à la fois aux ronces et aux fleurs. Des plantes parmi les plus diverses rivalisent entre elles dans cet amalgame composé de myriades de framboisiers sauvages, d’épilobes fanées, d’immortelles pâlies et d’autres belles élégantes. Les herbes folles remportent la palme de la beauté; serrées les unes contre les autres dans leur corset d’or, ces talentueuses colonisatrices étalent leurs gerbes blondes le long des vieux chemins, au milieu des clairières, dans les fossés et entre chaque buisson. Ce sont des *coteillages, de vastes endroits propices pour l’observation de la faune… Sans compter les nombreux layons qui traversent clairières et bocages.
À l’instar de mes parents, j’éprouve le sentiment désagréable d’être surveillée par des êtres fort doués pour le camouflage ; ils se tiennent là, quelque part à l’orée des bois qui bornent les vieux bûchés. Nos regards non initiés ne parviennent pas à les localiser, si bien que pour l’instant, nous ne voyons que leurs pistes sur le sol. Nous les cherchons au loin alors qu’ils sont peut-être tout près… De connivence avec l’aube mystérieuse, j’espère (autant que je crains) surprendre un grand cerf au détour du chemin. Soudain il est là, se dressant devant nous tel un obstacle inébranlable ; sous le coup de l’émotion, nos cœurs battent la chamade tandis que nous dévisageons le roi sans même oser sortir de notre camionnette. Nous imaginons son épaule solide comme un roc ; son corps massif marie la robustesse du cheval à l’élégance du cerf ; sa stature a de quoi effrayer, sans compter l’impact visuel causé par ce panache orné d’une quinzaine de cors par palmure ! Je remarque aussi son regard sévère empreint d’une insondable sagesse. L’expression pacifique du géant apaise quelque peu mes appréhensions et je m’abandonne pour la première fois au bien-être de l’admirer de près. L’orignal nous fait la grâce d’une audience privée, et tous trois accueillons cet honneur avec humilité et stupéfaction.
C’est alors qu’une biche surgit des broussailles et vient se blottir contre Abraham qui se met à saliver. Pour tout dire, le patriarche se demande quoi faire maintenant que sa compagne lui témoigne son embarras à notre égard. Sans vraiment se hâter, la grande femelle se dirige vers une courbe du chemin. Le cerf attend quelques secondes avant de fermer la marche de sa protégée ; on dirait qu’aucun sabot ne touche le sol tant la démarche des élans est souple et aérienne! Au bout d’un moment, les amoureux s’évanouissent dans la forêt avec leur secret…
Cette rencontre d’essence initiatique va sans doute hanter nos âmes pour le reste de notre existence. Elle a semé en nous le germe d’une extraordinaire passion ; tous trois venons d’être oints d’un sceau spécial, inoculés par la grâce d’un instant magique! *Alces Alces a posé d’inhabituelles balises qui uniront désormais notre destin au sien.
* Coteillage : expression inusitée choisie par l’auteure pour désigner un lieu où les hommes ont trimé fort, construit des routes et coupé la forêt à même des coteaux. Terme localement utilisé au Québec, sur la Côte Nord : de l’anglais to cut – couper du bois.
* Alces Alces : nom scientifique latin de l’orignal, ou élan du Canada.

Portrait de biches
Esquisse
© Monique Benoit

© Beaux-livres, Henri Rivard, éditeur

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