
De larges fenêtres s'ouvrent
sur des sous-bois mousseux où chaque branche basse trône,
enguirlandée
d'une chevelure de lichen blanchâtre... |
| Roîtelet
à couronne dorée |
Gouache
(8 x 10)
© Gisèle Benoit |
| A
utomne 1980. Je ressens au plus profond de mon âme que je
ne suis pas une étrangère ici. Ce pays m’envoûte
progressivement. Il me fascine. J’ai le sentiment qu’il
a toujours existé en moi et que je vivrai toujours en lui
; il me révèle à moi-même, me dit qui
je suis. Il y a seulement quelques jours que j’ai découvert
cette région et déjà, elle est bien plus à mes
yeux qu’un parc provincial : elle s’offre à moi
comme une fabuleuse école où je pourrai observer
la nature pour mieux la peindre. Et qui sait, peut-être que
j’y apprendrai le langage des animaux, à l’abri
du monde et de ses orgueilleux discours. J’ai trouvé ma
maison sous les arbres aux confins d’une cité naturelle
dont je me sens citoyenne à part entière.
|
| Le
feu gronde dans le poêle à bois et répand sa chaleur sur les murs
dorés de notre chalet. De larges fenêtres s’ouvrent
sur des sous-bois mousseux où chaque branche basse trône,
enguirlandée d’une chevelure de lichen blanchâtre,
parure typique d’une forêt du troisième âge.
Nos esprits captivés par l’ambiance se maintiennent à l’affût
d’une autre réalité. La nature n’est pas
présente seulement autour de notre refuge ; elle se trouve également
en son sein! Cet univers vivant pénètre le pavillon
par les troncs d’épicéas ayant servi à ériger
les murs, par l’eau du robinet provenant d’un ruisseau
de montagne, par l’air qui circule librement entre le toit
et le plancher mal isolés. Construit avec des matériaux
issus des alentours, le camp a une âme appartenant à la
forêt boréale ; il se marie à l’environnement
naturel avec la grâce d’un nid d’oiseau. |
| La
grisaille des pluies de septembre confère à Cascapédia une paix mystérieuse.
Jour après jour, les bordures du chemin qui mène au
chalet se parent de couleurs chaudes aux nuances infinies: pêche,
rose saumon, rouge carmin, orange vif, jaune, or, roux... À elles
seules, les feuilles dentelées des érables à épis
sont responsables de millions d’enjolivures captant la lumière
par-delà les nuages. Quasi fluorescentes, elles illuminent
les sentiers à travers les brumes opaques des cimes. Pour
leur part, les herbes folles ont atteint l’âge d’or;
leurs gerbes blondes plient sous le poids de la rosée et se
prosternent comme pour rendre hommage à des invités.
Tout en revêtant ses plus beaux atours, Cascapédia semble
effectuer secrètement les préparatifs d’une grande
fête. |
| |
Paysage
Esquisse
© Gisèle Benoit |
 |
|
| Le
faîte des Chic-Chocs se
cache sous les brumasses depuis plus d’une semaine. On dirait
qu’un complot se trame dans le silence de l’automne.
Pourtant, rien ne bouge, rien ne se passe... Aucun vent... Seule
une pluie fine alimente la rumeur monotone serinée par les
cascades. La forêt boréale possède la sourde
résonance des arbres mouillés retenant dans leurs branches
des centaines de gouttelettes arrivées du ciel. Bien que complice
de ce grand univers de bruissements étouffés, le gazouillis
des mésanges à tête noire passe inaperçu.
L’humidité ne modifie pas seulement l’ambiance
sonore; elle libère les plus délicieux parfums d’humus,
de mousse et de feuilles mortes, auxquels s’ajoute l’odeur
réconfortante du poêle réchauffant notre pavillon. |
| ême si des accalmies
suscitent parfois un certain espoir, la température maussade
s’obstine à faire de nous les prisonniers de Cascapédia.
Qu’à cela ne tienne, mes parents et moi ne ressentons
pas le désir de nous éloigner du grand lac. La fièvre
de l’exploration s’évanouie au contact des brumes
diaphanes propres aux Chic-Chocs. Aucun stress ne survit à cette
atmosphère quasi mystique ; nous sommes hors du temps, retirés
du monde, devenus invisibles et souples comme la grisaille hantant
l’automne. Le soleil n’étant plus là pour
rappeler l’existence des plus fondamentaux contrastes, nous
découvrons la beauté d’un monde sans ombre ni
nuance. De plus, nous ne sommes pas seuls à nous y complaire… |
| Chaque
soir, un couple d’orignaux amoureux quitte le couvert forestier et déambule
sur la rive d’en face : la femelle patauge dans les eaux froides
et mange quelques plantes aquatiques sous la surveillance de son
prétendant posté dans les coulisses de la forêt.
C’est alors que d’étranges frissons m’envahissent
malgré la distance appréciable qui nous sépare
des élans. Est-ce un mélange de joie et de crainte
mal contrôlées? La scène dégage pourtant
un romantisme sauvage dont je souhaiterais me rapprocher. La bête
mystérieuse me trouble ; chacune de ses lointaines apparitions
me confronte à la présence d’un fantôme énigmatique
qui n’a peut-être rien à voir avec sa vraie nature… Le
folklore populaire, mais aussi plusieurs ouvrages scientifiques sérieux,
décrivent l’orignal mâle en rut comme étant
dangereux : …des êtres hargneux
et solitaires prêts à foncer sur tout ce qui bouge
! À prime
abord, le fait de partager le territoire de ces créatures
m’apparaît quelque peu inquiétant. Comment me
forger une opinion juste sur ce cervidé à travers un
tel mur de préjugés et d’ignorance ? Où se
situe la frontière entre le mythe et la réalité ? |
| Il
m’arrive inconsciemment
de sonder mes souvenirs à la recherche d’une lumière
pouvant m’aider à épurer mes expériences
personnelles de tous les ouï-dire. Souvent, lorsque je suis
sur le point de m’endormir, des images disparates me sont révélées,
comme si mon esprit pouvait enfin travailler sans contrainte une
fois délivré des carcans logiques de la conscience.
Je vois alors une interminable procession de têtes d’orignaux
décapités grossièrement exposées sur
des véhicules. Ma mémoire est bombardée de tableaux
morbides dont l’intensité frôle le cauchemar :
des langues roses sortant de gueules béantes à jamais
muettes, les yeux exorbités, vitreux et sans vie de centaines
de bêtes ensanglantées. D’autres visions s’ajoutent
au sinistre défilé : les bois trophées accrochés
au garage de certaines demeures, les photos souvenirs de chasseurs
ayant vaincu le monstre, le cendrier fait avec une patte du *buck de
mon oncle... La provenance de mon malaise est de plus en plus évidente
: de l’orignal, je ne connais que sa mort! Rien de surprenant
au fait que ma quête de vérité m’insuffle
le plus vif désir de me rapprocher de lui, pour ainsi découvrir
sa vie. |
| *buck : anglicisme à la
mode au Québec pour désigner tous cervidés mâles |
J'ai trouvé ma maison sous les
arbres aux confins d'une cité naturelle
dont je me sens citoyenne
à part entière.
|
| La baie du poète – Orignaux
près du camp |
Huile sur toile
(24 x 36)
© Gisèle Benoit |
| © Beaux-livres, Henri Rivard, éditeur
|

| Création du site : Christian
Bellemare, administrateur bénévole |
| Dernière mise à jour
le :
|
 |