| Aigle royal et monts Chic-Chocs
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| A vant
d’être une rivière, c’est un lac. Au-delà d’un
lac, c’est aussi le nom d’un fabuleux pays hors du temps;
le nom d’un tout petit royaume s’épanouissant
quelque part au cœur des monts Chic-Chocs. Cascapédia:
un domaine d’environ trois cents kilomètres carrés
sis dans les hautes terres du parc de la Gaspésie; lieu-dit
où des milliers de ruisseaux tracent leur destin commun depuis
le sommet des montagnes vers des lacs cristallins. À leur
tour, ces miroirs célestes engendrent des rivières
fougueuses que rien ne saurait arrêter. Où que l’on
soit au pays, on entend murmures et grondements de cascades. |
| Des éminences
entourent, protègent et bornent le royaume. L’est et
le nord sont gardés par les contreforts des Crêtes que
domine le pic de l’Aube. Plus discret, l’ouest se perd
dans une forêt d’épinettes et de sapins enjolivée
d’essences feuillues tels que bouleaux, trembles, érables à épis
et sorbiers. La frontière sud est cependant une large faille
qui laisse partir Cascapédia vers les mondes inférieurs;
tous les cours d’eau du pays unissent leur voix avant de s’échapper
ensemble par ce chemin naturel. Parvenue dans l’autre monde,
la puissante rivière devient prophétesse; on la nomme
respectueusement Grande Cascapédia. |
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Le pays revêt l’habit blanc du captif pendant près de
huit mois par année. Se rappelant son origine glaciaire, il se complaît
dans la lumière sans chaleur propre à l’arrière-saison.
Malgré la puissance accordée à l’hiver depuis
son alliance immémoriale avec les Chic-Chocs, celui-ci finit toujours
par abdiquer après un dur combat contre le soleil d’avril.
Le printemps dispose de peu de temps pour accomplir son œuvre de délivrance:
en quelques semaines, il doit effacer quatre mètres de neige, parfois
même davantage! Il y parvient généralement en juin,
au terme de labeurs acharnés. À Cascapédia, l’été est éphémère,
timide et fragile, telle une manne aux ailes translucides qui meurt immédiatement
après s’être reproduite. Malgré de continuelles
bousculades entre un printemps tardif et les premières gelées
annonciatrices de l’automne, le doux été rayonne quelques
jours entre juin et septembre. |
| Souverain incontesté de Cascapédia,
le vent se moque des saisons; il balaie régulièrement
la région, chassant une tempête ou en apportant une
autre. Son souffle influence la vie quotidienne des animaux, les
contraignant sans cesse à se déplacer vers les flancs
de montagne à l’abri de ses désagréables
morsures. Cloués sur place par leurs racines, les arbres des
sommets sont maltraités au point de casser comme de vulgaires
fétus de paille! Les plus résistants courbent leurs
troncs disloqués, mais cette soumission n’apaise pas
la violence éolienne; en fait, la croissance de l’épicéa
des cimes accuse un retard gravé à jamais dans sa silhouette étriquée.
Les caprices de la brise confèrent à Cascapédia
des humeurs changeantes qui rebutent le visiteur non-initié au
climat des hautes terres. |
| Le
pays chérit
des amantes aussi mystérieuses qu’insaisissables dont
les douces et humides étreintes lui font oublier les pénibles
assauts du vent. Après une pluie, ces oréades blanches
naissent de la mousse des sous-bois et s’élèvent
en ondoyant à travers les épinettes; elles flottent à ras
du sol quand l’air se fait plus doux que la terre, ou vice
versa. Au crépuscule, elles épousent les lacs et protègent
leur sommeil en les emmaillotant sous une mante de ouate. Elles se
soudent si passionnément aux combles des Chic-Chocs qu’on
les croit parfois indivisibles! Malgré leurs formes multiples,
ces nymphes n’ont pas de corps; dames brumes ne sont que fragiles
fantômes qui apparaissent, puis s’évanouissent,
au hasard de leurs spasmes chimériques. |
| Cascapédia n’a
rien de si extraordinaire, du moins à première vue...
La chaîne des McGerrigle, où culmine le mont Jacques-Cartier,
semble bien plus grande. Le célèbre mont Albert supplante
lui aussi tous les massifs cascapédiens! Ce n’est donc
pas en comparant l’altitude du pays que l’on découvre
pourquoi il s’élève au-dessus des autres : il
faut tenter d’élucider ce qu’il cache, non ce
qu’il montre, car son sein tressaille d’une profondeur
insondable absente chez bien d’autres contrées sauvages.
Le charme de ce panthéon de la nature découle du mystère
occultant la vie de ses hôtes, tous des êtres libres,
uniques et fabuleux! À Cascapédia, il n’y a ni
esclave ni tyran, bien que des petits et des grands s’y côtoient
tous les jours, bien que des faibles et des puissants s’y partagent
tapis de mousse et vastes sapinières. |
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Tamia
Esquisse
© Gisèle Benoit |
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| Il
faudrait percevoir le royaume à la manière de ses habitants
pour embrasser toutes les merveilles qu’il recèle. Dans
cette nouvelle philosophie des sens où les paysages enchanteurs
importent peu, les insectes ont probablement la plus fantastique
des visions! La démesure dans laquelle ils évoluent
amenuise même leur calcul du temps puisque certains naissent,
se reproduisent et meurent après avoir accompli l’essentiel
de leur mission en quelques jours! D’autres vivent plus longtemps,
mais sous diverses apparences aux noms jolis de nymphes, cocons ou
chrysalides. Ces petits êtres forment le groupe le plus considérable,
le plus hétéroclite et le plus prospère de Cascapédia.
Le pays héberge également des reptiles et des batraciens,
les premiers silencieux, les seconds fort bruyants. Couleuvres, crapauds
et grenouilles partagent avec les insectes une perception strictement
estivale de leur environnement car dès les premiers froids,
chacun se terre dans une cachette et sombre dans une torpeur hiémale
qui ressemble à la mort. Comme par miracle, le printemps les
ramène à la vie. |
| Les
truites ne connaissent du pays que ses eaux froides et oxygénées. Vue de dessous,
la surface des lacs et des rivières reflète la quatrième
dimension d’un univers irréel, fluide, bien souvent
victime de mirage. Par contre, aux yeux des oiseaux, Cascapédia
représente des millions d’arbres, des centaines de couleurs,
de chants d’amour et d’endroits propices où nidifier.
Pour les cervidés, le royaume incarne non seulement un monde
d’odeurs messagères et de parfums délicieux,
mais aussi le but ultime du pèlerin. Pour les ours et autres
gourmands, il possède le bon goût des fruits sucrés.
Chaque créature connaît son voisin et a appris à vivre
en harmonie avec lui. Existe-t-il quelques prédateurs à Cascapédia?
Oui, mais ils ne sont ni voleurs, ni cruels. Ils obéissent à la
seule règle admise dans le pays, une loi naturelle d’une
sagesse oubliée des humains. |
| On
nomme certains oiseaux peuplant le bestiaire de Cascapédia ducs, aigles, bruants,
hirondelles, merles, grives, perdrix, harles, parulines, arlequins
ou roitelets. Comment décrire tous ces nobles personnages?
Ils sont couronnés, dorés, huppés, masqués,
obscurs, tristes, tigrés, rayés, maculés, flamboyants,
solitaires ou errants, pêcheurs, gobeurs de mouches ou plongeurs.
Ils arborent un collier, une gorge blanche ou orangée, un
croupion jaune, un dos olive, une queue rousse, une poitrine baie
ou une tête cendrée. Ils habitent les savanes, les aulnaies,
les bordures de ruisseaux, les marais, les sapinières, les
falaises abruptes ou les futaies. Ils chuintent, hululent, gazouillent,
chantent, pépient, croassent, gloussent, glatissent, craillent,
zinzinulent ou tambourinent. Si la plupart des oiseaux s’envolent
vers le sud dès l’automne, quelques courageuses boules
de plumes défient l’épisode blanc et glacial
qui s’ensuit; parmi elles des mésanges, des grands corbeaux,
des geais, des tétras, des gélinottes, des hiboux et
des sittelles acrobates. |
| Les
mammifères sont aussi de fidèles résidents du
pays. Ils ont du panache, des sabots fendus ou des griffes, des crocs
pour mordre ou des incisives pour gruger. Ils broutent, ruminent,
grignotent, cueillent des fruits ou amassent des provisions. Ils
pêchent, chassent, construisent des barrages, taillent les
arbustes et ouvrent de nouveaux chemins. Ils brament, glapissent,
feulent, hurlent, sifflent, grondent, ronronnent ou ronchonnent.
On les nomme orignal, caribou, ours noir, *cariacou, renard, coyote,
lynx, panthère, belette, lièvre, castor, loutre, porc-épic,
martre, vison, écureuil, souris ou chauve-souris, musaraigne
ou campagnol. |
| *Cariacou : nom autrefois
donné au cerf de Virginie (ou cerf à queue blanche) |
Existe-t-il quelques prédateurs
à Cascapédia?
Oui, mais ils ne sont ni voleurs ni cruels. |
| Pacha – lynx du Canada et épilobes |
Huile sur toile
(36 x 30)
© Gisèle Benoit |
| © Beaux-livres, Henri Rivard, éditeur
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